Le commerce, un match dangereux

Les messages étaient quelque peu surréalistes. Le 30 juin, le président américain, Donald Trump, son secrétaire d’État, Mike Pompeo, et son ambassadrice au Canada, Kelly Craft, ont tous envoyé leurs voeux aux Canadiens pour la fête du Canada. Chacun en a profité pour vanter la longue et indéniable amitié entre les deux pays.

Heureux qu’ils se le rappellent, un mois à peine après avoir imposé des tarifs punitifs de 25 % et de 10 % respectivement sur l’acier et l’aluminium canadiens, et la veille du jour où entrait en vigueur la réplique — nécessaire — d’Ottawa à ce que le premier ministre Justin Trudeau a maintes fois qualifié, avec raison, de geste «insultant» et «illégal», le gouvernement Trump ayant invoqué la sécurité nationale des États-Unis pour le justifier.

Le Canada, un danger ? Ce sont plutôt les décisions du gouvernement américain sur le front commercial qui en sont un pour les économies canadienne et américaine. Les effets des tarifs américains commencent à se faire sentir au Canada, ont témoigné des représentants des entreprises et des travailleurs des deux secteurs devant un comité parlementaire, la semaine dernière.

La réplique canadienne aura aussi des impacts des deux côtés de la frontière, ont-ils dit, sans pour autant retirer leur appui au gouvernement canadien. Mais cette solidarité à laquelle M. Trudeau a appelé les Canadiens le 1er juillet pourra-t-elle durer ? Le premier ministre doit l’espérer à un an des élections fédérales, car le climat pourrait s’envenimer encore plus.

Le président Trump, qui a promis de faire payer les Canadiens, menace d’imposer des tarifs de 20 % sur les produits du secteur automobile. S’il s’exécute, le Canada réagira, il n’a pas le choix, mais il ne pourra pas répliquer du tac au tac, car le morceau sera trop gros. Selon des calculs effectués par la Financière Banque Nationale à partir de données de Statistique Canada, les exportations d’acier et d’aluminium touchées par les tarifs représenteraient respectivement environ 0,1 % et 0,2 % du PIB canadien, celles du secteur automobile, 1,4 %.

Depuis dimanche, le Canada impose aux Américains des tarifs de 25 % sur l’acier et de 10 % sur l’aluminium. Une foule d’autres produits provenant d’États dépendant largement du marché canadien, mais qui ont, pour la plupart, la caractéristique d’être clés pour les républicains, sont touchés.

  

La stratégie canadienne est similaire à celles d’autres pays, dont l’espoir commun est de provoquer une pression sur les républicains à la veille des élections de mi-mandat au Congrès.

Même s’il est le premier partenaire commercial des États-Unis, le Canada a besoin de ce front commun, car il ne peut résister seul. Dépendant plus que quiconque de son accès au marché américain, il est plus vulnérable à une escalade, qu’il ne souhaite pas. Et avec raison. Si Donald Trump met sa menace à exécution contre le secteur automobile, le choc pour l’économie canadienne sera nettement plus important et la facture, plus élevée.

Le gouvernement s’est engagé à aider entreprises et travailleurs, comme il l’a fait la semaine dernière pour ceux de l’acier et de l’aluminium, mais ce dernier programme coûte à lui seul environ 2 milliards. Imaginez pour le secteur automobile. Actuellement, l’économie se porte bien, mais l’incertitude commerciale obscurcit l’horizon et, par ricochet, brouille les prévisions financières du gouvernement fédéral, qui affiche toujours un déficit.

En jouant la carte de l’amitié, M. Trump n’a berné personne, d’autant moins que, le lendemain, il déclarait sur les ondes de Fox News ne pas vouloir signer une nouvelle version de l’ALENA avant les élections de mi-mandat au Congrès. Cela signifie que la guerre d’usure dans laquelle il s’est lancé n’est pas près de cesser. Ce nouvel échéancier démontre encore que ses calculs électoraux à court terme sont ses premiers guides, sans égard pour les dégâts à long terme.

Ce qui importe, à quelques mois des élections de mi-mandat, est de satisfaire la frange protectionniste de la base républicaine qui l’a porté au pouvoir. Un jeu dangereux pour les Américains, mais encore plus pour le Canada, coincé dans un rapport de force inégal. Comme les aime Donald Trump.

Pour Justin Trudeau, le défi d’ici le prochain scrutin sera de convaincre les Canadiens de porter avec lui le fardeau et non de le punir pour un combat qu’il n’a pas cherché.

2 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 3 juillet 2018 08 h 36

    Toujours porter un casque protecteur lorsqu'on s'adonne à un sport violent

    Il faut avoir joué au hockey longtemps sans casque protecteur pour penser que le Canada va sortir victorieux d'une guerre d'usure économique avec les États-Unis. C'est beau de faire de la politique pour tenter de se faire réélire, mais l'éléphant américain va écraser la petite souris canadienne.

    Le Canada a profité d'un excédant commercial de l'ordre de 350 milliards avec les États-Unis durant les dix dernières années. N'en déplaise à nos puristes du "fairplay" aux accents britanniques, c'est toujours l'acheteur qui a raison et s'il ne veut pas acheter vos produits sans les taxer, il est dans son plein droit. Le libre-échange entre les nations ne constitue pas un droit fondamental enchassé par aucune charte politique ou judiciaire mondiale. Trudeau avec sa politique d'apaisement à réveillé le géant économique américain.

    Voilà où nous mène les politiques de déficits budgétaires durant les temps d'abondance. Le Canada n'est pas prêt à subir une crise économique de plein fouet. Les taux d'intérêts risquent d'augmenter très rapidement et on n'a pas besoin d'être un expert en économie pour comprendre qui si on a accumulé une dette majeure, eh bien, on va payer plus d'intérêts pour la financer et donc moins d'argent pour les programmes sociaux.

    L'industrie automobile de l'Ontario sera probablement la prochaine victime du "Make America great again". La gestion de l'offre suivra. Il y a seulement l'or qu'on ne peut pas tarifier.

    Voilà ce qui découle d'une politique économique extérieure avec vraiment, seulement un client. Le Mexique connaîtra aussi le même sort lui qui vend plus de 80% de ses produits aux États-Unis. Ce n'est pas aussi joli qu'on pensait, le libre-échange. Acheter canadien devrait être la devise. Mais y penser, grâce à notre politique libre-échangiste, nous ne produisons presque aucun produit que nous consommoms. En fait, grâce à la politique du mondialisme effréné, nous ne sommes plus compétitifs. Voilà la pire conclusion à cet épisode.

  • Gilles Bonin - Abonné 3 juillet 2018 09 h 59

    C'est vrai,

    il faut répliquer. Mais avec un caractériel et un butor inculte et ignare comme Trump à la présidence des USA, il sera difficile de trouver la juste et efficace voie pour que le Canada en sorte le moins amoché possible. Dans plusieurs domaines la relation privilégiée au niveau commercial entre le Canada et les USA a toujours souffert du matamor que sont les USA, sous quelque présidence que ce soit d'ailleurs - certains présidents bien sûr l'ont fait avec plus de finesse et de civisme.

    Ne jamais oublié que le Canada n'est considéré que comme un fournisseur de matières premières (et pas seulement par les USA). Et comme disait Napoléon, je crois: on a la politique de sa géographie.