Politique culturelle: et les pouvoirs?

« La culture revêt pour le Québec une importance fondamentale. À ce titre, il importe qu’on reconnaisse à son gouvernement les pouvoirs exclusifs qui lui sont nécessaires pour assumer ses responsabilités. » Dans le préambule de la première politique culturelle, datant de 1992, la ministre des Affaires culturelles, Liza Frulla, affirmait sans ambages que le Québec devait prendre les commandes de sa destinée en matière de culture.

Ne cherchez pas une pareille profession de foi nationaliste dans la nouvelle version de la politique, actualisée la semaine dernière par le premier ministre, Philippe Couillard, et la ministre de la Culture et des Communications, Marie Montpetit. Celle-ci a dévoilé un plan d’action « historique », assorti d’investissements de 601 millions de dollars. C’est une annonce en partie électoraliste. L’Assemblée nationale fait relâche jusqu’aux élections. Elle ne pourra pas procéder aux modifications législatives qu’exige le plan d’action. Les partis d’opposition ne sont pas liés par l’annonce, et ils proposeront en temps utile leurs visions respectives sur l’importance qu’ils accordent à la culture et à son rayonnement dans un monde de plus en plus tourné vers le numérique.

Les adversaires des libéraux seraient bien mal venus de faire table rase de deux années de réflexion et de consultations. La nouvelle politique et le plan d’action, bien qu’ils soient imparfaits, ont reçu un appui massif du milieu de la culture. Or, s’il est une chose que la ministre fédérale du Patrimoine, Mélanie Joly, a démontrée avec éloquence, c’est le péril de se mettre l’industrie culturelle et les artistes à dos.

La politique de 2018 ne renie pas ses origines. La culture est d’abord pensée pour les citoyens, dans une perspective historique voulant que le français demeure le socle fondateur de notre identité collective. Elle remet au goût du jour la valorisation des artistes comme les passeurs de la culture et de l’enracinement. Elle fait même un pas de plus en consacrant l’alliance de la culture, de la famille et de l’éducation, entre autres par le financement des sorties culturelles.

Cette politique a toutefois deux défauts. D’une part, à l’instar de la réforme de la loi sur l’accès à l’information, elle arrive beaucoup trop tard dans le mandat de Philippe Couillard, ce qui provoque une déception d’autant plus grande que les attentes étaient élevées. D’autre part, elle effleure à peine les défis qui consistent à faire rayonner la culture et à la rendre découvrable par les algorithmes qui dictent nos choix à l’ère du numérique. Les grandes institutions étatiques telles que la SODEC et le CALQ, de même que toute l’industrie de la culture, ont tout un travail pour adapter leurs règles de financement et leurs stratégies de distribution, dans un contexte marqué par la transformation radicale des habitudes de consommation et l’exode des revenus vers des géants transnationaux.

Le Conseil du patronat du Québec (CPQ), qui a réservé un accueil positif à la politique culturelle, rappelle d’ailleurs à ce sujet que le poids économique de la culture (3,4 % du PIB québécois et 176 000 emplois) est en recul. L’industrie de la musique, pour ne nommer que celle-ci, accuse des pertes évaluées à 400 millions depuis 2004, en raison de la montée des plateformes de diffusion en continu telles que Spotify.

Il n’y a pas de moment plus important dans l’histoire du Québec pour réclamer le rapatriement des pleins pouvoirs en matière de culture. Curieusement, le premier ministre Couillard a abandonné cette revendication historique du Québec portée par des gouvernements péquistes et libéraux. Les sceptiques diront que le Québec est bien servi. Il reçoit un peu plus du tiers des subsides fédéraux en culture alors que son poids démographique représente moins du quart de la population canadienne. Les artistes apprécient également le fait d’avoir accès à deux guichets pour accéder au financement.

Ces arguments passent sous silence les menaces qui pèsent sur le rayonnement de la culture francophone. La maîtrise d’oeuvre de la culture déborde les simples considérations budgétaires. Il s’agit d’un tout par lequel deviendra possible l’élaboration d’un cadre législatif et fiscal unifié en vertu duquel l’ensemble des acteurs qui tirent profit du rayonnement de la culture contribueront à son financement.

L’attentisme d’Ottawa dans la révision de la loi sur la radiodiffusion et ses tergiversations en ce qui a trait à l’équité fiscale dans le commerce en ligne témoigne des risques inhérents au dédoublement des centres décisionnels. Le Québec serait mieux servi s’il avait le plein contrôle de son destin en matière de culture. Il en va de l’essor de l’exception culturelle française en Amérique du Nord, dans le respect des droits des minorités il va sans dire, dans une ère de grandes mutations.

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