Irak: justice revancharde

Le dernier rapport annuel d’Amnesty International sur la peine de mort, rendu public la semaine dernière, faisait état d’une diminution du nombre d’exécutions dans le monde, l’ONG y voyant le signe encourageant d’un recul, lent mais inéluctable, du recours à la peine capitale. L’amélioration est notable en Afrique subsaharienne, ainsi qu’en Iran et au Pakistan, deux des pays qui comptent parmi ceux qui exécutent le plus. Reste qu’en 2017, 993 exécutions ont été enregistrées dans le monde, Chine exceptée puisque Pékin garde son chiffre secret.

L’Irak contrevient à une tendance que l’on voudrait inexorable. Or, l’État irakien applique depuis la mise en déroute militaire du groupe État islamique (EI) une justice expéditive. Un récent reportage du New York Times signalait qu’en l’espace de deux petites heures de procès à Bagdad, 14 femmes avaient été condamnées à la potence. Lundi, le ministère de la Justice a annoncé que 11 personnes condamnées pour « crimes de terrorisme » avaient été pendues.

C’est une justice qui n’a pas de scrupules à ratisser large, prête à mettre le grappin sur tout ce qui ressemble de près ou de loin à un sympathisant du groupe EI. On évalue entre 13 000 et 20 000 le nombre d’individus détenus par les autorités irakiennes pour leurs liens présumés avec l’organisation. Beaucoup ont été faits prisonniers sur le champ de bataille. D’autres ont été arrêtés loin des combats, sur la foi de délateurs, notamment. Il va de soi, dit Human Rights Watch, que des condamnations sont prononcées sur la base d’aveux obtenus sous la torture.

Depuis l’été dernier, plus de 10 000 cas ont été portés devant les deux tribunaux spéciaux mis sur pied pour juger les affaires de terrorisme, l’un à Tel Keif, près de Mossoul, l’autre à Bagdad, où sont jugées en particulier des étrangères qui, dans bien des cas, avaient été emmenées de gré ou de force par leur mari venu se joindre à la cause. D’après le NYT, environ 1350 femmes, accompagnées de 580 enfants, originaires principalement de la Turquie, de la Russie et de pays de l’Asie centrale, attendraient leur procès dans les geôles de Bagdad.

On conçoit parfaitement bien que la violence et l’insécurité que vivent les Irakiens font en sorte qu’ils ne se laissent guère émouvoir par les enjeux que soulèvent cette justice sommaire et le recours généralisé à la pendaison. Mais ils y seraient peut-être plus sensibles si le premier ministre Haider Al-Abadi n’avait pas décidé qu’il lui était utile d’entretenir ce climat de revanche dans le contexte des législatives qui se tiendront le 15 mai prochain.

Ainsi vont l’Irak et son système de justice dans le pays « libéré » par les États-Unis en 2003.

2 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 19 avril 2018 03 h 17

    Décombres

    La justice individuelle est complètement disparue de l'Irak dès que les États-Unis ont commencé à le bombarder. Daesh (ISIS ou EI) était un parfait enfer.

  • Paul Gagnon - Inscrit 19 avril 2018 10 h 08

    L'Irak n'est pas la Suisse

    Ainsi, on découvre soudainement que l'Irak n'est pas la Suisse. Que l'Irak et kommeyniste, avec ce que cela implique.
    Le réel est le réel, comme le goulag est le goulag.