Kim Jong-un, de paria à maître du jeu

En visite-surprise et chorégraphiée à Pékin, Kim Jong-un est allé se rabibocher avec son homologue chinois, Xi Jinping, en prévision de son sommet annoncé avec Donald Trump. Le jeune dictateur nord-coréen joue bien ses cartes, confinant la Maison-Blanche à un mode réactif, après un an de tensions militaires.

La visite de Kim Jong-un signale une embellie dans des relations qui se sont compliquées ces dernières années entre la Corée du Nord et la Chine ; mais elle marque aussi, et peut-être surtout, la volonté de Pékin de faire savoir qu’il n’est pas question pour Xi Jinping de rester spectateur du grand ballet diplomatique qui se déroule sous son nez. En ce sens, l’homme fort nord-coréen a moins été invité par le président chinois que convoqué.

Sous le régime de Kim Jong-un, arrivé au pouvoir en 2011, Pyongyang a mené quelque 85 essais de missiles, dont l’un aurait coïncidé par bravade avec le sommet du BRIC qui s’est tenu en septembre dernier en Chine. Pékin n’apprécie certainement pas pareille accélération des programmes de développement militaire nord-coréen dans la mesure où cela bouscule le fragile équilibre régional. Pas plus que Pyongyang n’a aimé voir le grand frère chinois se mettre non seulement à voter systématiquement pour des sanctions économiques au Conseil de sécurité de l’ONU, mais à les appliquer avec de plus en plus de fermeté. Sous les politesses et les superlatifs qui ont marqué cette visite par ailleurs qualifiée d’« inofficielle » par Pékin, il y avait donc un bras de fer et un rappel à l’ordre. M. Xi n’aura sans doute pas manqué de rappeler à Kim Jong-un, si tant est que ce dernier ait besoin qu’on le lui rappelle, que 90 % du commerce extérieur nord-coréen passe par les relations avec la Chine. Bref, qu’il ne lui faudrait quand même pas oublier que le régime nord-coréen dépend pour beaucoup de Pékin pour sa survie et sa stabilité.

Reste qu’en surface du moins, Kim continue de tirer son épingle du jeu avec cette escapade à Pékin, sa première sortie — connue — à l’étranger depuis 2011. Il y a longtemps qu’il voulait s’y rendre. Voici que cet homme, hier paria, peut maintenant prétendre traiter d’égal à égal avec le président chinois comme avec le président américain. Ce qui constitue en soi un revirement stupéfiant.


 

En l’occurrence, Kim Jong-un et Xi Jinping ont aujourd’hui tous les deux intérêt, par impératif de solidarité antiaméricaine, à accorder leurs violons dans la perspective du sommet sans précédent qui doit en principe réunir d’ici la fin du mois de mai les présidents nord-coréen et américain.

Le Nord-Coréen est allé à Pékin chercher le soutien de la Chine pour l’après-sommet, comme on est loin de pouvoir attendre de ce sommet des résultats concrets, considérant l’immense fossé qui sépare Pyongyang de Washington sur la question de la dénucléarisation. Entendu que M. Trump entretient des chimères s’il croit pouvoir convaincre à terme Pyongyang de renoncer à l’arme nucléaire sans contreparties majeures — ce qu’accréditent des informations qui font état cette semaine d’une intensification des activités à Yongbyon, le principal site nucléaire nord-coréen. Une lecture réaliste de cet après-sommet oblige donc à penser que la suite des choses risque fort de passer par une nouvelle séance d’escalade militaro-verbale que ne se priveraient pas d’encourager un faucon comme John Bolton, nouveau conseiller à la sécurité fraîchement nommé par M. Trump.

Ce qui fera toujours l’affaire de Pékin dans la mesure où il est fondamental pour elle de contenir l’influence des États-Unis en Asie. L’historique conflit intercoréen est utile à cette entreprise, à condition qu’il ne dégénère pas. Aussi, la Chine encourage depuis longtemps les États-Unis à ouvrir le dialogue avec Pyongyang, question d’apaiser les tensions géopolitiques, tout en espérant que ce dialogue ne débouchera jamais sur la réunification des Corées. Elle se méfie d’emblée de la possibilité qu’un accord diminue son influence dans la péninsule.

Avant le possible sommet avec M. Trump, il y aura celui, certain, avec le président sud-coréen, Moon Jae-in, dont la date vient d’être fixée au 27 avril. On s’attend à ce que la Corée du Nord veuille aussi organiser plus tard cette année d’autres semblables sommets avec la Russie et le Japon. Où mènera cette opération de charme diplomatique ? Elle pourrait servir à briser son isolement et à déjouer les injonctions occidentales de dénucléarisation. Il n’est pas non plus interdit de penser que cette offensive diplomatique est le signe que le jeune Kim Jong-un a décidé d’engager la Corée du Nord dans un projet de modernisation comme l’a fait en son temps Deng Xiaoping pour la Chine. Une modernisation à la chinoise où l’ouverture économique cohabite avec le verrouillage politique et social. C’est un modèle qui commence à avoir fait ses preuves.


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3 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 30 mars 2018 09 h 22

    Twittrutman

    dit Potus, dit The Donald, soit le président américain, brouillon et désorganisé rencontrera donc le leader nord-coréen. C'est une bonne chose et cela aurait dû se réaliser il y a longtemps. On lui sera gré au moins de ela - encore faudra-t-il voir l'événement et surtout les résultats et cela est tout pain béni pour, oui le petit dictateur Un, mis surtout pour la Chine qui est en train d'organiser cette rencontre. Les USA ne sont plus équipé pour cela: pas de Secrétaire d'État en poste, non plus que de Conseiller à la Sécurité nationale et avec un Département d'État saccagé de l'ére Tillerson, le grand pdg incompétent qui, choix de Trump, a laissé les USA sans experts en poste.

    Et surveillez bien un volet particulier de cet événement: comment la Chine va jouer ses cartes pour emballer Trump et ses éructations isolationnistes dans les relations économiques. Je suis même prêt à parier un gros 5 cents que la Chine s'en tirera très bien et Trump aura tout le fla-fla et «l'éclat» qu'il aime tant et qui flattent son ego. Un événement de plus qui marquera le retrait des USA comme «LE» leader mondial pour le meilleur et le pire.

  • Pierre Fortin - Abonné 30 mars 2018 13 h 11

    Que peut bien vouloir Kim Jong-un ?


    Il faudra voir ce qui sera négocié entre Kim Jong-un et Donald Trump lors de leur hypothétique rencontre, car la Corée du Nord n'abandonnera sûrement pas la relative sécurité que lui confère sa nouvelle capacité de dissuasion pour se plier aux exigences US.

    Il faudrait aussi évaluer l'évolution de la péninsule coréenne dans le contexte de l'essor économique de la nouvelle Eurasie, surtout après la rencontre au sommet de Pékin. Qu'ont bien pu se dire les deux dirigeants durant ces trois jours ? Pour donner un aperçu de ce qui se passe en Asie, le marché à terme du pétrole négocié en yuans a ouvert ses activités lundi dernier (26 mars) à la bourse de Shanghaï. Dès la première heure, 23 000 contrats ont été négociés pour un total de 10 milliards de yuans (± 1,5 milliards U$).

    Le pétroyuan est désormais lancé et la Chine défie le pétrodollar US comme devise mondiale dominante. Et pour la première fois depuis que les USA ont abandonné l’étalon-or dans les années 1970, l’or est réintroduit dans le système monétaire mondial de façon massive. Selon la firme suisse Precious Metal Advisory, même les pays européens rapatrient de plus en plus leurs réserves d'or.

    La suprématie US est dorénavant confrontée à un monde multipolaire en expansion qui doit être pris au sérieux et où il n'y aura plus obligation de disposer de réserves en dollars U$ pour acheter son pétrole. Que vaudront alors les bons du Trésor US et l'immense dette qu'ils supportent ?

    • Serge Lamarche - Abonné 30 mars 2018 16 h 31

      Voilà un changement qui aura de bonnes répercussions mondiales. L'hégémonie des anglais finira peut-être un jour.