Remboursement de la dette: une manoeuvre politique

À moins de sept mois des élections, le gouvernement Couillard annonce qu’il remboursera la dette à raison de 2 milliards par an pendant cinq ans à même les sommes accumulées dans le Fonds des générations. C’est avant tout une manoeuvre politique qui ne change pas le portrait des finances publiques pour les marchés financiers, quoi qu’en dise le premier ministre.

C'est inusité : le gouvernement procède à l’annonce d’une mesure majeure du budget avant sa présentation. Philippe Couillard a soutenu qu’il procédait de la sorte parce qu’il souhaitait que les agences de notation de crédit prennent bonne note de ce remboursement « de façon isolée dans l’espace médiatique plutôt que perdue dans un budget où il faut aller chercher et fouiller ». Comme si les analystes de ces agences manquaient à ce point de perspicacité qu’ils étaient incapables d’accomplir leur tâche sans qu’on leur ouvre les yeux.

D’ailleurs, les agences de notation contactées par Le Devoir ont indiqué que les sommes contenues dans le Fonds des générations sont déjà comprises dans le calcul de la dette du Québec. Qu’elles soient directement appliquées à la dette ou non ne change rien fondamentalement.

De fait, la seule conséquence financière de cette mesure pour le gouvernement, c’est de diminuer ses paiements d’intérêt, ce qui allégera ses dépenses annuelles de quelque 600 millions en moyenne. En revanche, le Fonds des générations ne pourra compter sur les revenus qu’il aurait encaissés en plaçant cette somme, revenus qui sont habituellement plus élevés que le coût d’emprunt du gouvernement.

Il faut dire que ce fonds, créé en 2006, remplit ses promesses et même plus. Doté de 13 milliards à l’heure actuelle, alimenté essentiellement par des redevances hydrauliques versées par Hydro-Québec, le Fonds continuera de croître de quelques milliards par an au cours des prochaines années. L’objectif de réduire à 45 % le poids de la dette par rapport au PIB d’ici 2025-2026 est atteint trois ans plus tôt.

Hormis Québec solidaire, les partis d’opposition ont salué la décision du gouvernement. Tant le Parti québécois que la Coalition avenir Québec semblent avoir rangé leurs propositions de piger dans le Fonds des générations. La CAQ voulait « remettre de l’argent dans les poches des familles » en réduisant les versements au Fonds. Maintenant que les finances publiques sont en surplus, ce n’est plus nécessaire, a fait valoir mercredi François Legault.

En ce sens, la manoeuvre politique du gouvernement libéral a réussi, bien qu’en dehors de considérations partisanes, on puisse douter de sa nécessité.

Si, en Norvège, ce sont les revenus du pétrole qui alimentent un fonds souverain, au Québec, c’est l’hydroélectricité qui joue ce rôle, a comparé Carlos Leitão. Le ministre a rappelé sans ambages que les revenus du Fonds des générations sont « incorporés dans la facture d’Hydro-Québec ». Les consommateurs québécois, bien qu’ils jouissent toujours de bas tarifs d’électricité, paient plus cher qu’ils ne le devraient. Mais, à nos yeux, c’est une excellente idée de canaliser une partie de cette richesse pour poursuivre un objectif commun.

Il faudra un jour décider quel avenir on réserve au Fonds des générations une fois son objectif atteint. Tirer collectivement des avantages durables d’un formidable actif qui appartient à tous les Québécois est certes judicieux. Le Québec est plus riche qu’on se complaît à le dire.

3 commentaires
  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 16 mars 2018 07 h 20

    Du mauvaise usage d'une mauvaise idée ?

    La création du fonds des générations n'était pas une bonne idée au départ. On ne met pas de l'argent en banque au lieu de réparer le toît qui coule. Une maison a beau être libre de dettes, si elle n'est plus habitable... Mais n'y revenons pas (on pourra s'en souvenir le moment venu) sinon pour rappeler que des voix expertes comme celle de Pierre Fortin ont mis le gouvernement en garde contre un effet dépresseur d'un retour trop rapide à l'équilibre. Qu'une conjoncture favorable ait tempéré quelque peu ces effets négatifs ne doit pas nous distraire : à faire moins mal aux finances publiques, si elles se portent apparemment plutôt bien au terme du mandat libéral, elles ne s'en porteraient que mieux si on avait différé le retour à l'équilibre.

    Cela dit, il existe désormais, le fonds. Sa plus grande vertu n'est pas de permettre de réduire la dette à hauteur des capitaux amassés mais de nous donner un contrôle relatif sur les coûts d'intérêt, par exemple en finançant de manière intérimaire des emprunts arrivés à maturité si les rendements des placements étaient moins élevés que les intérêts à payer. Il ne semble pas que ce soit le cas actuellement et on peut présumer que cela ne viendra pas non plus.

    Mais après tout, ce mauvais usage d'une mauvaise idée n'a rien d'étonnant. Tout cela participe de la même mystification idéologique.

  • Sylvain Auclair - Abonné 16 mars 2018 07 h 58

    Aucun rapport

    Si la Norvège alimente l'un de ses deux fonds souverains avec les redevances sur le pétrole (l'autre, dont le contenu est investi en Norvège, est alimenté avec les cotisations des travailleurs et futurs retraités norvégiens), c'est parce que le pétrole, une fois extrait, n'est plus là. En fait, ce sont les redevances minières qui devraient aller dans un fonds spécial investi à l'étranger. Mais comme ces redevances ne suffisent même pas à payer les dégâts à réparer...

  • Jean-Marc Charron - Abonné 16 mars 2018 08 h 16

    Une simple manœuvre, vraiment ?


    L’éditorialiste du Devoir ne voit dans cette décision qu’une manœuvre électoraliste qui aurait réussi à berner les principaux partis d’opposition mais pas lui. Ce serait l’impassibilité des agences de notation qui aurait éveillé les soupçons de notre Sherlock Holmes du journalisme québécois.

    En tant que chantre du néolibéralisme, le ministre actuel des Finances a participé au sape de l’État québécois. Mais si son gouvernement laisse un bilan désastreux, on doit se rappeler qu’en 2008, l’agence de presse Bloomberg News classait Carlos J. Leitão au deuxième rang des prévisionistes les plus justes de l’économie américaine.

    Or celui-ci prédit que nous sommes à la fin d’un cycle boursier. En d’autres mots, que la hausse prévisible des taux d’intérêts risque de faire éclater l’actuelle bulle spéculative des indices boursiers et compromettre la valeur des actifs du Fonds des générations.

    Le commentaire de Jean-Pierre Martel paru hier à ce sujet…
    http://www.ledevoir.com/politique/quebec/522634/qu

    …permet de comprendre pourquoi, à quelques mois des élections, alors que la rivalité politique s’affirme, tous les partis politiques sérieux du Québec sont unanimes à ce sujet.