Le triomphalisme creux de M. Poutine en Russie

À deux semaines d’une présidentielle qui n’est que pure formalité, Vladimir Poutine a étalé jeudi la puissance militaire et nucléaire « supersonique » et « invincible » de la Russie. Manifestation de triomphalisme belliqueux, certes, à l’enseigne potentielle d’une nouvelle course aux armements. Mais triomphalisme creux : à l’intérieur, il gomme les difficultés économiques que vit le commun des Russes ; à l’extérieur, il fait l’impasse sur le bourbier syrien duquel Moscou peine à s’arracher.

Les Russes ont inauguré le millénaire en élisant Vladimir Poutine. Ils s’apprêtent à lui donner, le 18 mars, les clés du pouvoir pour un quatrième mandat de six ans, dans un contexte de musellement de l’opposition et de popularité personnelle fortement manipulée par la propagande et la saturation de l’espace médiatique. « Un peu de stalinisme, une dose de Russie prérévolutionnaire, une once d’orthodoxie et quelques attributs soviétiques », résume l’historien Mikhaïl Zygar, pour qui « il n’existe plus en Russie de processus politique ».

L’amour de la patrie et la stabilité — lire une fausse stabilité, dans la mesure où le droit au débat démocratique est complètement évacué — sont les piliers politique et idéologique du projet de société poutinien. « Un président fort, une Russie forte », martèlent ses affiches électorales. Mais les piliers souffrent d’une certaine fragilité. Car la démarche poutinienne, si tant est que cette démarche ne soit pas uniquement réactive, est à contre-courant de la société russe, en ce sens qu’au fond, cette dernière n’est plus du tout soviétique, dit encore M. Zygar au journal Libération.

Sans compter que, si le « projet » de M. Poutine consiste à faire miroiter à ses électeurs le rêve de la recréation d’une époque idéalisée où la superpuissance soviétique rayonnait mondialement, cette promesse est loin de recréer le filet social dont jouissaient les Russes dans l’ex-URSS. La corruption, les sanctions occidentales, la manne diminuée des pétrodollars : tout cela fait que l’économie, après les fastes années 2000, s’est essoufflée — et le niveau de vie des Russes avec. Face à cette déprime sociale, le président russe a bien réitéré les engagements vides qu’il fait depuis des années à l’occasion de ses discours annuels au Parlement : doublement des dépenses en santé, augmentation des retraites, réduction de moitié du taux de pauvreté… Personne n’y croit dans un contexte budgétaire du tout-au-militaire.

Dans l’immédiat, les Russes, par conviction ou par résignation, s’apprêtent donc à réélire un homme sans autre projet que celui de rester au pouvoir par populisme ultrapatriotique. De fait, le taux de participation à la présidentielle constituera un enjeu du scrutin alors que l’opposant Alexeï Navalny a appelé ses partisans à descendre dans la rue le 18 mars pour une « grève des électeurs ». On dit que cette participation pourrait être plus faible que jamais : si M. Poutine n’en a cure, il n’empêche que sa légitimité s’en trouvera incontestablement égratignée.

Il y avait quelque chose d’excessif, et peut-être même d’un peu désespéré, dans la démonstration de force de M. Poutine devant le Parlement : « Personne ne voulait nous parler, personne ne voulait nous écouter. Écoutez-nous désormais ! » a-t-il lancé. Il y aurait beaucoup à dire sur le fait que les capitales occidentales ont contribué à faire de M. Poutine l’homme fort qu’il est devenu. Il fut un temps où il cherchait le dialogue avec Washington. Il n’y croit plus. George W. Bush puis Barack Obama ont traité la Russie avec dédain, plus pressés d’isoler Moscou que d’ouvrir des champs de collaboration dans la foulée de l’effondrement de l’URSS.

Il y avait aussi, évidemment, quelque chose de dangereux dans cet étalage de puissance : les experts sont en effet divisés sur le réel degré d’avancement des capacités militaires russes. Difficile d’ignorer pour autant que cela pourrait annoncer une nouvelle course aux armements, vu une posture américaine qui n’est guère moins belliqueuse.

Du reste, le spectacle offert jeudi par M. Poutine ne peut pas faire oublier qu’il semble être en train de s’embourber en Syrie, lui qui disait il y a deux mois que la mission russe y était « fondamentalement accomplie ». Les combats dans la Ghouta orientale ont montré que Moscou a du mal à tenir en laisse le régime de Bachar al-Assad. Ce qui fait que la Syrie est aujourd’hui un peu moins qu’elle ne l’était l’éclatant symbole du retour en force de la Russie sur la scène internationale. Qu’en l’occurrence M. Poutine ne trouve pas bientôt une porte de sortie et l’image dont il s’est enveloppé en souffrira nécessairement dans l’esprit des Russes, dont une majorité, disent les sondages, trouve maintenant que l’aventure a suffisamment duré.

5 commentaires
  • Robert U. Villeneuve - Abonné 3 mars 2018 09 h 05

    Livraison: abonnement primaire

    Je croyais le paiement avoir été reçu.
    Où, donc, se situe la difficulté ?

  • Alain Chassé - Abonné 3 mars 2018 09 h 44

    bonne observation

  • Michel Lebel - Abonné 3 mars 2018 10 h 28

    Pauvre Russie

    La Russie vit un autre bien triste moment de son histoire. Quand trouvera-t-elle la liberté et la démocratie? Poutine, c'est du bidon, un corrompu, un despote, même pas éclairé! Une petite clique autour de Poutine se remplit les poches et vit richemment dans le pays et ailleurs, comme un Espagne. Un jour ou l'autre le peuple qui souffre se révoltera devant cette corruption et absence de liberté. Toute dictature connaît éventuellement une fin. En espérant que cette fin amènera plus de justice et de liberté, ce qui n'est jamais sûr.

    Michel Lebel

  • Pierre Fortin - Abonné 3 mars 2018 12 h 55

    Éditorial décevant


    Monsieur Taillefer, l'interprétation que vous faites du discours du président Poutine à son pays est pour le moins réducteur et s'apparente davantage à un brûlot qu'à un juste portrait de la situation. Le méchant Vlad que vous dépeignez est-il vraiment celui qui a été élu pour défendre son pays et à qui près de 80% de la population accorde sa confiance sur la base de ses réalisations ?

    Il est consternant que vous déformiez sa déclaration à l'égard de l'OTAN en la résumant à « Personne ne voulait nous parler, personne ne voulait nous écouter. Écoutez-nous désormais ! » Cette traduction est loin de refléter fidèlement l'avertissement qu'il répète à l'Occident depuis 2004 et sa politique étrangère officielle amplement diffusée.

    Après que les USA soient sortis du Traité de réduction des armes stratégiques en 2002, qu'ils aient développé leur bouclier antimissile (et déclaré récemment vouloir utiliser des charges nucléaires dans un conflit conventionnel), Moscou a été contraint de moderniser son système balistique. Et voilà le résultat.

    Il a pourtant répété maintes fois aux pays de l'OTAN, en vain, qu'il est de son devoir de prendre les moyens nécessaires pour neutraliser les systèmes qui menacent la Russie et c'est ce qu'il vient de livrer dans ce discours où il a aussi ouvert la porte au dialogue afin qu'on prenne enfin au sérieux l'état des équilibres géostratégiques planétaires : « Il ne faut pas faire de menace mais s'asseoir à la table des négociations pour discuter ensemble de la sécurité mondiale. Nous ne souhaitons que créer des relations amicales et fructueuses ».

    Le reproche que je fais à votre éditorial est qu'il occulte tout espoir de dialogue Est-Ouest en contribuant à propager une posture d'aveuglement qui ne peut qu'accroître les tensions et les risques de dérapage. Le degré élevé d'alerte nucléaire actuel n'a pas sa raison d'être. Il faut sortir de nos confrontations manichéennes et explorer le regard de l'autre, même s'il est Slave.

  • Daniel Gagnon - Abonné 3 mars 2018 16 h 29

    Il aurait pu en être tout autrement si nous avions su renforcer les forces démocratiques à l’intérieur de ces pays.

    Un monsieur bien habillé, complet cravate, donne un discours, son visage est bien rasé, rien de de choquant, sinon son hallucinant et vicieux discours qui menace d’une voix blanche et terrible de détruire la planète si on ne l’écoute pas, lui le dictateur russe.

    Voilà donc où nous en sommes: un bras de fer terrible avec l'Ours russe.

    L’Occident pourtant, comme le dit si bien le philosophe allemand Jürgen Habermas, aurait pu faire des démarches positives et engager le dialogue, et il aurait pu en être tout autrement si nous avions su renforcer les forces démocratiques à l’intérieur de ces pays.

    « L’Occident aurait pu établir des relations différentes avec la Russie et la Turquie … Si l’Occident avait eu une politique un tant soit peu intelligente, il aurait pu établir des relations différentes avec les deux pays — et les forces de progrès au sein de leurs populations se seraient renforcées », nous dit le philosophe allemand Jurgen Habermas.

    Et c’est la stupidité occidentale, aveuglée par son rêve impossible d’une démocratie fondée sur le profit de quelques-uns, qui a fait tout avorter : «L’expression du triomphalisme myope des élites occidentales qui avaient adhéré à l’idée libérale d’une harmonie intrinsèque entre l’économie de marché et la démocratie…, nous dit avec raison le Habermas.

    En effet, nos démocraties maladives n’ont plus d’autre destins que de se lécher les plaies et ne peuvent plus faire le contrepoids aux dérives populistes et autoritaires actuelles (qui voient nos démocraties comme le mal, le vice et la perdition).

    Le sabotage de Vladimir Poutine des dernières élections américaines est assez probant et lui a permis de ridiculiser les élections libres, la liberté de la presse et tout esprit démocratique.

    Dans ce contexte, Poutine peut bien rouler des muscles et se montrer la parangon de la vertu, le sauveur, la vierge offensée, le sage dictateur qu’il faut écouter, complet cravate cachant ses traits criminels.