L’argent du beurre

Le gouvernement Couillard versera un milliard de plus aux médecins spécialistes, dont 480 millions pour les sommes dues en vertu d’un indécent rattrapage salarial même si, comme l’a évoqué Gaétan Barrette, leur rémunération serait de 10 à 15 % supérieure à la moyenne canadienne. C’est impardonnable : le pont d’or consenti aux médecins depuis 2008, auquel s’ajoute ce milliard, aurait pu servir à financer une véritable réforme du système de santé.

Lors de la période de questions à l’Assemblée nationale, Philippe Couillard l’a candidement admis. « Pour la première fois, le gouvernement du Québec se liait à un phénomène d’équité externe, ce que jamais jusqu’à maintenant les gouvernements successifs n’avaient accepté. Alors, c’est l’engrenage qui a commencé. C’est le bras des contribuables du Québec dans le tordeur. »

Le premier ministre visait le gouvernement du Parti québécois, dont le ministre de la Santé d’alors, François Legault, avait signé, en 2003, une entente avec la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) dans le but d’évaluer objectivement les écarts de rémunération entre ces médecins et leurs pendants du reste du Canada pour ensuite corriger « les écarts reconnus par les parties ».

Ce que Philippe Couillard n’a pas eu la franchise de dire, c’est que cette entente n’obligeait aucunement le gouvernement, surtout pas le gouvernement suivant dont il était le ministre de la Santé, à corriger des écarts qu’il ne voulait pas reconnaître. C’était avant tout un engagement moral.

Si tordeur il y a, c’est Philippe Couillard et la présidente du Conseil du trésor d’alors, Monique Jérôme-Forget, qui ont tourné la manivelle. Rien ne pouvait forcer l’État à déstabiliser les finances publiques pour satisfaire l’appétit des médecins selon la fallacieuse exigence d’une équité pancanadienne entre disciples d’Hippocrate.

Ce principe d’équité n’existe ni pour les infirmières, ni pour les enseignants, ni pour les fonctionnaires. Notre État paie ses employés en suivant ses propres critères et ses propres analyses et en fonction de la capacité de payer des contribuables québécois. Dans le cas des 10 000 médecins spécialistes, dont les revenus les plaçaient déjà parmi les privilégiés des privilégiés, des principes de justice sociale auraient même pu être invoqués puisque ces augmentations faramineuses creusent les inégalités de revenus.

En 2003, on évaluait à quelque 40 % l’écart de rémunération. En accordant aux médecins spécialistes une hausse de rémunération de 117 % à compter de 2008 — ou de 95 %, si on tient compte de l’accroissement des effectifs depuis — qu’est-ce qu’on voulait endiguer ? L’exode des médecins vers les autres provinces ou les États-Unis ? C’est un phénomène qui n’existait tout simplement pas.

Les médecins spécialistes sont des êtres à part. Ce sont des travailleurs autonomes qui n’ont qu’un seul client, la Régie d’assurance maladie du Québec, des électrons libres qui échappent à l’autorité des directions des établissements de santé et dont on tente d’influer la trajectoire par des ententes de rémunération négociées avec un syndicat. Des ententes détaillées et complexes qui récompensent jusqu’à l’assiduité et le port de la jaquette.

Philippe Couillard a évoqué l’impuissance de l’État, mais c’est son manque de courage qui est en cause. Il a acheté la paix, il a cherché à éviter de mécontenter sa confrérie en cette année électorale en contournant les pénalités prévues par la loi 130 du ministre Barrette. Les médecins spécialistes s’en tirent avec le beurre et, surtout, avec l’argent du beurre.

27 commentaires
  • Julien Thériault - Abonné 15 février 2018 06 h 38

    Conflit d'intérêts ?

    Il ne faut pas oublier que nos ministres-médecins spécialistes, un jour, quitteront la politique. On peut penser qu'ils pensent déjà à leurs carrières futures. En plus des multiples parachutes dorés liés à leurs carrières politiques, ils s'assurent de belles conditions de travail quand ils auront à « relever de nouveaux défis ».

  • Pierre R. Gascon - Abonné 15 février 2018 07 h 08

    Manque de franchise

    À propos de la franchise qui manque, j'invite le premier ministre à reverdir et remotiver son engagement pour un membre de l'Assemblée nationale.
    Je demande que les communicateurs quel qu’il soit de s’abstenir de toutes ces dérives qui proviennent, soit dans l’usage instrumental de nouvelles non vérifiées, soit dans la mise sous silence de nouvelles, soit encore dans la course au scoop, pour satisfaire la curiosité du public. Ces dérives renforcent et alimentent les préjugés qui n’ont souvent pas de fondement dans la réalité et rendent plus difficile et douloureux le vivre ensemble.

    Nous le savons, la désinformation, c’est dire des choses à moitié, ce qui convient le mieux, et ne pas dire l’autre moitié.

    Au cours de nos expériences, nous devons procéder à un patient et lucide travail de discernement toujours à mettre en œuvre, à reprendre ; ainsi, nous pouvons distinguer le vrai du faux. Je recherche un meneur fiable et sûr qui conjuguent l'intensité passionnelle et l'amour de la vérité, tout en trouvant le courage de dire non pas ce qui convient, mais ce qui est vrai.

    À travers le temps, qui que nous soyons, où que nous soyons; lorsque chacun accomplit sa tâche ... ainsi, tout avance pour le bien de tous; et, quand chacun agit avec sa pensée forte et féconde ... alors, il aide chacun à trouver ses forces. Cette vertu inexpliquée et parfois inexploitée de la force, elle est d'abord dans la tête, dans la volonté et dans le cœur.

    Il en faut de la force pour agir selon sa conscience chaque jour en toute circonstance; il en faut de la force pour se relever après un échec; il en faut de la force pour ne pas cesser d'affirmer ses convictions. La vertu de la force donne de tenir bon, de ne pas lâcher prise face à tous les obstacles.

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 15 février 2018 07 h 16

    Erreur de fait


    « le pont d’or consenti aux médecins depuis 2008, auquel s’ajoute ce milliard »

    Que le gouvernement ait consenti « un pont d'or » aux spécialistes, cela se défend, à condition de ne pas se limiter à proposer de faciles images à la vindicte populaire. Personne ne se donne plus jamais la peine d'y regarder de plus près.

    Mais ce que l'éditorialiste dit concernant un prétendu nouveau milliard est platement faux. Ce milliard, c'est celui que les spécialistes ont accepté en 2014 de reporter de 2015 et 2016 jusqu'à 2020 pour les salaires et 2022 pour des montants non récurrents. Selon toute vraisemblance, non seulement les spécialistes n'ont rien obtenu d'autre que le remboursement de ces sommes, mais ils ont à nouveau accepté de les ré-étaler, comme les omni l'ont fait en septembre. À la différence de ces derniers, ils ont aussi renoncé à l'application de la clause remorque de la fonction publique.

    On peut porter le jugement qu'on voudra sur l'opportunité de l'entente initiale, mais sur la base des faits.

    • Jeannine Laporte - Abonnée 15 février 2018 18 h 54

      Non, mais dites donc, M. Maltais, l'avez-vous vu, vous, l'entente? Y avez-vous participé? Pouvez-vous nous la refiler, comme ça, par hasard?

      Quoi qu'il en soit, Couillard n'a pas raison de dire que ce sont les Québécois qui vont y gagner... soit, disons, la paix.

      Mais alors là, c'est une rançon qu'on leur verse? Pour qu'ils travaillent? Ce n'est pas dégueulasse de les payer pour qu'ils arrivent à l'heure? Ce sont eux qui devraient payer leurs patients quand ils sont en retard, comme cela se fait ailleurs. Aucune décence, que de l'arrogance, du mépris, pour les gens qu'ils soignent du haut de leur sarrau. N'oublions pas ces faits troublants: c'est un ministre de la santé, médecin spécialiste, maintenant premier ministre qui a signé cette entente avec un médecin spécialiste, maintenant ministre de la santé. Et cet ancien ministre de la santé, après la défaite électorale de son parti, est allé travailler au privé. Conflitsss d'intérêtssss flagrants. Cela demande une enquête indépendante.

    • Claude Gélinas - Abonné 15 février 2018 21 h 15

      Le Ministre de la santé a déclaré que la Fédération recevra 1/2 milliard d'argent neuf à distribuer aux médecins spécialistes. Qui dit vrai vous ou le Dr. Barrette ?

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 15 février 2018 22 h 24

      Madame Laporte, je lis les journaux. Vous pouvez faire de même. Dans La Presse d'hier, Tommy Chouinard. Cela n'a pas été annoncé officiellement, mais c'est cohérent avec ce que les omni ont déjà accepté l'automne dernier. Par ailleurs, comme je ne connais pas plus que vous le premier mot du volet normatif de l'entente, je ne suis pas en mesure de décider comme vous le faites que les québécois y perdront à cet égard.

      Monsieur Gélinas, il n'y a pas à choisir en monsieur Barette et moi. Pierre Arcand a clairement et publiquement indiqué que la première tranche de 480 millions était due depuis plusieurs années. Ce n'est pas de l'argent neuf, pas plus que vos Réer quand vous les encaissez. Pour ce qui est de l'autre partie, les parties avaient convenu en 2014 qu'elle arriverait à échéance de mars 2020. C'est le même argent, mais ré-étalé jusqu'à 2023.

      Tout ceci étant dit, je partage tout à fait l'avis que le volet salarial de l'entente de 2007 était mal foutu. J'ajouterai que malgré les mesures de mitigation qu'on a prises au fil des ans, il paraît de plus en plus évident qu'à terme, en 2023, on n'aura pas réussi à en corriger les effets et que oui : les spécialistes seront ici trop cher payés.

      Pour qu'il n'en soit pas ainsi, les gouvernements successifs avaient le choix entre renier leur propre signature ou de chercher des accommodements. Il semble qu'on y soit arrivé une nouvelle fois, au déplaisir manifeste du ministre Barette, dont je n'entends personne par ici louer la détermination à appliquer plutôt les sanctions des lois 20 et 130.

      Il n'y a pas de juste cause qui mérite d'être soutenue par des arguments faux.

  • Claude Bariteau - Abonné 15 février 2018 08 h 13

    Beurre, mots et débats !!!!


    Je ne suis pas accro au beurre de lait de vache. Il me rend malade. Par contre, je suis accro à dire mon mot et à débattre.

    Le beurre et l’argent du beurre, ça ne fait pas partie de mes objectifs de vie.

    Je préfère le partage et des écarts moins dégoûtants, parce que le beurre, un mot du lait, les caille et les moule par rompage et affinage, comme les mots ciblés par Ich&Kar qui les expose.

    Votre éditorial y attire l'attention. Aussi la chronique de M. David. Mais l'angle d'attaque est un peu biaisé, du moins selon Richard Maltais Desjardins qui met des points sur des « i », mais pas tous, parce que l'écart demeure.

    Par contre, comme la ministre Weil qui veut rendre invisible, les échanges entre les ministres, la nouvelle présentation électronique du Devoir joue dans ces eaux.

    Elle multiplie l’information sur des sujets dont les dates et les auteurs n’apparaissent pas sous les titres. Il en résulte que l’information transmise devient un produit magique dont les auteurs ne sont plus affichent plus visibles.

    Ils deviennent des objets pompés, un terme qui peut être accolé à l'accord du PM Couillard pour transmettre des restes de beurre doux aux médecins spécialistes.

    Il y a pire pour les friands des débats. Le nouveau site électronique les a transformés en peaux de chagrin.

    Les textes sans nom font silence aux commentaires. Aussi des chroniques, des idées et des opinions.

    Cet élagage, absent dans les grands journaux du monde libre, fait du Devoir un produit aux airs de La Presse.

    Il me rend malade d’un journal, qui contrôlé par le directeur et présidé par André Ryan, plastronne son indépendance alors qu'il ne l'est pas, et a choisi de taire la critique et de servir des menus insipides pour plaire à je ne sais qui, car de moins en moins digestifs pour les adeptes des débats.

    Je vous invite à rédiger un éditorial traitant des mots et des débats cuits au petit laid chéri dans le site électronique.

    • Diane Charest - Abonnée 15 février 2018 09 h 05

      Comme vous avez bien raison, M Bariteau.
      Le Devoir , nouvelle mouture, est bien décevant.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 15 février 2018 10 h 03

      Je suis bien d'accord avec vous, madame, monsieur.

    • Réal Ouellet - Abonné 15 février 2018 10 h 08


      Un devoir sans âme aux allures de kaléidoscope!

      Je me demande vraiment si on n'a pas tout simplement voulu faire disparaitre la section des commentaires...puisqu'avant d'y arriver, il faut prendre connaissance de l'annonce de six autres articles....

      Alors qu'on grossit les images, les titres, on rapetisse les caractères du texte des commentaires. Il me semble que ça veut dire quelque chose!

      L'opinion des lecteurs? Un petit coin en fin de page, en petits caractères...comme dans les polices d'assurances!

    • André Joyal - Abonné 15 février 2018 10 h 50

      Tout comme beaucoup d’autres je n’aime pas du tout la nouvelle version du Devoir.
      J’ai souvent dit que j’attachais plus d’importance aux commentaires qu’aux textes des journalistes.
      De toute évidence, on veut nous museler. À mon tour, le désabonnement m’apparait de plus en plus
      une possibilité. Le Devoir ne cesse de répéter avoir besoin de moi sans se demander si,moi, j’en ai besoin. Dommage!

    • Jacques Tremblay - Abonné 15 février 2018 11 h 32

      «Il me rend malade d’un journal, qui contrôlé par le directeur et présidé par André Ryan, plastronne son indépendance alors qu'il ne l'est pas, et a choisi de taire la critique et de servir des menus insipides pour plaire à je ne sais qui, car de moins en moins digestifs pour les adeptes des débats.»

      Comme vous avez tous raison! Depuis hier je cherche désespérément les multiples commentaires que j'avais tant plaisir à lire et je ne trouve plus rien. Dommage parce que ces commentaires faisaient du journal un lieu de discussion et de réflexion. J'ai l'impression que désormais il va falloir garder nos pensées pour nous sauf si le Devoir nous donne la permission de les exprimer sur certains sujets qu'il aura lui-même choisis.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 15 février 2018 13 h 09

      Je suis déçu de voir que je ne suis pas le seul a trouver Le Devoir
      nouveau décevant dans le fond et la forme.

    • Gilles Gagné - Abonné 15 février 2018 14 h 15

      Effectivement, il est difficile de se retrouver dans la nouvelle présentation du Devoir avec tous ces articles non datés et ces autres où l'accès n'est pas donné aux commentaires des lecteurs. J'y perds des arguments indispensables à une meilleure compréhension des enjeux, j'ai l'impression d'être revenu à la petite école où nous devions nous pliez aux exigences des ''grands''.

    • Denis Miron - Abonné 15 février 2018 14 h 18

      Le Devoir devient de plus en plus frileux à l’opinion de ses lecteurs et de moins en moins représentatifs des gens qui croient que le débat est sain pour la démocratie.En continuant dans cette façon de faire, il devra compter beaucoup plus sur l’aide gouvernementale pour sa survie que sur mon abonnement, car sa devise :«Libre de penser» me semble de plus en plus cosmétique.

  • Gérard Lévesque - Abonné 15 février 2018 09 h 39

    La démagogie de l'équité salariale des médecins

    La démagogie de l’équité salariale des médecins
    L’équité est un principe de grande valeur mais c’est en faire usage démagogique pour justifier la rémunération scandaleuse des médecins. L’équité vise à assurer la justice en allant à l’encontre d’une injuste égalité ou uniformité. Il serait injuste que des parents donnent à leur adolescent le même argent de poche qu’à leur enfant de 5 ans, leur situation de vie et leurs besoins n’étant pas les mêmes. Le coût de la vie au Québec est moins élevé qu’en Ontario (v.g coût des demeures hautement luxueuses achetée par les médecins , etc. ). A services égaux, il est donc équitable que la rémunération des médecins québécois soient moindre que celle des ontariens.
    Cet écart de la rémunération n’est pas plus injuste que l’est l’écart d’argent de poche entre l’enfant et l’adolescent. Il serait insensé et injuste que l’enfant réclame le rattrapage d’argent de poche puisqu’il n’avait pas le droit au même argent de poche que son frère. Le rattrapage des médecins québécois est aussi insensé et injuste.

    • François Beaulé - Abonné 15 février 2018 18 h 10

      Et encore, il n'est pas établi que la rémunération des médecins ontariens soit juste et équitable. Les médecins européens sont payés beaucoup moins. C'est l'influence américaine et peut-être la crainte de subir le départ de médecins canadiens vers les États-Unis qui incitent les autres provinces à augmenter leurs rémunérations. Comme l'éditorialiste le répète, il n'y avait pas d'exode des médecins québécois avant 2008 quand leurs rémunérations étaient beaucoup moindres qu'aujourd'hui.