Tour de parole

L'opération des forums régionaux organisés par le gouvernement de Jean Charest a pour nom «Place aux citoyens». Mais comment ceux-ci, noyés dans une mer d'élus et aux prises avec des sujets trop vastes, arriveront-ils à être entendus?

La loto citoyenne, a priori, fait sourire. Déterminer par tirage au sort qui participera aux forums régionaux organisés par le gouvernement libéral ne fait pas partie de nos moeurs politiques.

Ce processus, pourtant, n'a rien d'inusité: d'Athènes à la fin du XVIIIe siècle, tirage au sort et démocratie étaient synonymes. On s'assurait ainsi, selon la conception des Anciens, que chacun ait la chance de faire l'expérience de la gouverne avant de redevenir celui qui obéit. Il en reste aujourd'hui une trace, la sélection des jurés, et la justesse de leurs décisions prouve que le hasard fait encore bien les choses.

Le gouvernement Charest paraît donc audacieux de raviver cette forme oubliée de participation politique, surtout qu'il le fait en citant des expériences menées en Colombie-Britannique et en Grande-Bretagne. Le problème, c'est qu'il n'a saisi ni la mécanique ni la finalité du procédé.

En Colombie-Britannique, par exemple, 160 personnes ont été choisies au hasard pour revoir le mode de scrutin de la province. Elles n'avaient pas manifesté leur intérêt avant d'être sélectionnées et ne s'étaient inscrites nulle part — un préalable à la participation aux 20 forums québécois. Néanmoins, la prise de position de leur groupe, le Citizens Assembly on Electoral Reform (CAER), sera décisionnelle, a promis le premier ministre Gordon Campbell. On discutera, mais en vue d'arriver à quelque chose de concret, alors qu'au Québec, on cherche encore à quoi mèneront les forums.

De plus, la base du travail de la CAER repose sur un facteur, celui qui fait la force des jurés, celui qui est au coeur de tous les exercices de démocratie délibérative: du temps — un an dans le cas de la CAER. Or le temps n'a pas été invité aux forums de M. Charest. L'horaire est tricoté si serré que si chacun des 120 participants (60 élus et leaders et 60 citoyens) s'avise de parler, il disposera d'un maximum de 27,5 secondes pour s'exprimer sur les quatre enjeux abordés. Et comme pas un politicien, pas un leader, n'est capable de respecter son temps, madame citoyenne, on le pressent, devra souvent passer son tour!

Or l'exercice se veut une «formule de discussion», d'abord conçue pour les Québécois ordinaires. Le communiqué gouvernemental est limpide: «Cette approche, nouvelle au Québec, accorde aux citoyens la priorité de parole pour donner leur opinion au cours des discussions.» Fort bien, mais encore faut-il y mettre les conditions minimales! Une récente recherche du Laboratoire d'éthique publique le démontre: les gouvernements croient regagner la confiance des citoyens en les consultant; ils ne la minent que davantage parce qu'ils s'y prennent mal. Et ici, c'est bien mal parti.

Si le gouvernement manque d'expertise, on peut lui faire une suggestion: pendant 25 ans, Télé-Québec a diffusé l'émission Droit de parole, qui a d'ailleurs peu à peu réduit son nombre d'invités tant les gens étaient frustrés de ne pas pouvoir parler! Lui qui ne sait plus que faire de sa télévision publique pourrait lui reverser les cinq millions de dollars coupés (le coût des forums!) et revamper le concept. L'exercice s'étirerait sur un an, serait plus fouillé, mieux mené. Certes, on y perdrait le côté relations publiques des forums, mais peut-on croire que le gouvernement a lancé son opération simplement pour cette raison?

jboileau@ledevoir.ca

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