Le désenchantement tunisien

La révolution de 2011, dont c’était le septième anniversaire dimanche en Tunisie, n’a pas tenu ses promesses socio-économiques. D’où le mouvement de contestation populaire, d’une ampleur sans précédent, qui a balayé pendant plusieurs nuits ce pays berceau des Printemps arabes. Avis aux politiques de sortir la tête du sable.

À la révolution démocratique qui a chassé en 2011 le dictateur Zine El-Abidine Ben Ali est loin de s’être conjuguée une refonte du vieil ordre économique tunisien. La rue est plusieurs fois sortie de ses gonds depuis sept ans pour le dire, comme en 2016 quand les manifestations parties de Kasserine avaient conduit les autorités à décréter un couvre-feu dans tout le pays, ou comme au printemps 2017 avec le mouvement de contestation à Tataouine, région pétrolière du sud du pays. Toujours un même dénominateur commun : la grogne contre le fléau du chômage, la cherté de la vie et l’indifférence crasse de la classe politique.

La colère qui s’est emparée de la population, et plus précisément de la jeunesse, depuis la semaine dernière n’est pas de nature différente. Elle est cependant plus généralisée, enveloppant les régions littorales plus favorisées historiquement. « À la différence des précédentes crises, ancrées localement, le mouvement […] touche l’ensemble du territoire, des villes défavorisées de l’intérieur à certaines villes du littoral, y compris les banlieues populaires de la capitale », souligne le spécialiste Béligh Nabli dans une entrevue au Monde. C’est dire que la révolution a pour les Tunisiens un goût de plus en plus amer. Et que leur colère frappe maintenant aux portes des élites qui tiennent le pouvoir à Tunis. Mercredi dernier, ce n’est pas moins d’une trentaine de villes et de quartiers de Tunis qui étaient touchés par la contestation.

 

C’est l’entrée en vigueur, le 1er janvier, d’un budget prévoyant des hausses de la TVA et d’autres taxes qui a mis le feu aux poudres. Tenu en laisse par le FMI, le gouvernement poursuit une politique d’austérité sans égard aux misères et à l’indignité qu’elle impose au commun des Tunisiens. Classique.

De plus, la nouvelle « loi de finances » a été reçue comme l’outrage de trop après des années de « révolution » devenues synonymes de hausse incessante du coût de la vie et de dirigeants jaloux de leurs privilèges, écrit la journaliste tunisienne Inès Oueslati, « qui ne raisonnent qu’en termes d’enjeux électoraux ».

Les protestataires réclament, encore et toujours, dignité et travail, en écho aux slogans de la révolution qui avait renversé la dictature. La question est de savoir comment les dirigeants y réagiront, car « si le mouvement s’est cristallisé sur la loi de finances défendue par le gouvernement en place, c’est l’ensemble de la classe politique qui est mis en accusation », dit encore le spécialiste Nabli.

Dans le pire des cas, ils procéderont par répression. Ce qui constitue malheureusement un scénario plausible, vu la propension des élites à faire la sourde oreille. De fait, certains évoquent les risques d’un durcissement autoritaire de l’État.

Dans un monde plus prometteur, ils trouveraient l’intelligence politique de reconnaître que les acquis démocratiques ne peuvent pas tenir sans véritable progrès social. L’annonce samedi de mesures sociales pour les familles modestes donne surtout l’impression d’être un sparadrap posé à la hâte pour calmer l’agitation.

La Tunisie est peut-être dans un tournant de sa jeune vie démocratique. Ces manifestations sont en tout cas une injonction adressée au pouvoir afin qu’il entende les cris d’un peuple qui n’entend pas se satisfaire d’une révolution incomplète.

2 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 15 janvier 2018 10 h 01

    Superficiel

    Je regrette que l’auteur ne nous précise pas ce qu’il entend par une révolution ‘compète’.

    Je regrette également qu’on passe sous silence la lourde responsabilité de l’Occident dans les problèmes économiques de la Tunisie.

    Le tourisme s’est effondré dans ce pays non pas en raison du Printemps arabe, mais en raison du chaos et de l’anarchie qui ont suivi le renversement de Kadhafi dans le pays voisin, la Libye.

    Oui, Kadhafi avait soutenu le terrorisme. Oui c’était un dirigeant autoritaire. Mais c’était surtout un ancien terroriste repenti, devenu inoffensif.

    À la suite du renversement de son régime par l’OTAN, la Libye est devenu un camp d’entraînement terroriste à partir duquel des attentats en Tunisie y ont fait effondré le tourisme.

    De plus, les armes que les États-Unis et le Royaume Uni (toujours heureux de foutre le bordel) ont fait pleuvoir en Libye à tous ceux qui voudront renverser Kadhafi se sont retrouvé sur le marché noir après son renversement. Et ces armes ont été achetés par les terroristes du Sahel.

    Et le terrorisme au Sahel — qui a justifié l’intervention appropriée de la France — a fait fuir vers l’Europe des populations menacées.

    D’après ce que j’ai compris, les taxes imposées récemment en Tunisie ne touchent pas les articles de première nécessité. Mais elles coïncident avec une augmentation du coût de ces articles. En somme, la contestation contre la cherté de la vie est justifiée. Mais le retrait des nouvelles taxes empêcherait l’État tunisien de ressources qui lui permettrait de subventionner des aliments de base.

    Quand à l’espoir d’une autre révolution — aussi séduisante que soit cette option du siège confortable d’un éditorialiste —c’est bien la dernière chose dont a besoin la Tunisie. La misère encore plus grande qu’elle engendrerait provoquerait assurément (comme toujours) la naissance d’un régime totalitaire dont l’éditorialiste serait le premier à se désoler.

    Quand cesserons-nous de souhaiter le chaos et l’anarchi

    • Gilbert Troutet - Abonné 15 janvier 2018 16 h 26

      Je suis entièrement de votre avis. Toute l'Afrique du Nord pâtit aujourd'hui du chaos que l'OTAN a produit en Libye, un des pays qui était jusque-là l'un des mieux développés du continent. Sous des prétextes humanitaires, les armées occidentales y ont largué des milliers de tonnes de bombes. Khadafi avait surtout le tort de vouloir mettre sur pied une monnaie africaine, au grand déplaisir du FMI. Et Sarkozy voyait d'un mauvais oeil l'influence grandissante de la Libye en « Françafrique ».

      Les Européens aussi en paient le prix aujourd'hui, avec les vagues de réfugiés qui passent par la Libye, à la merci de hordes de brigands et de djihadistes.