Politique d’affirmation du Québec: l’exil intérieur, encore et toujours

Au Canada anglais, l’appel au « dialogue » lancé en juin dernier par Philippe Couillard avec la Politique d’affirmation du Québec a fait l’objet d’une couverture médiatique marginale tandis que les réactions politiques à l’idée même de reconnaître la nation québécoise dans la Constitution peuvent se résumer à une fin de non-recevoir exprimée dans le meilleur des cas avec une délicatesse toute canadienne.

Comme le révélait Le Devoir jeudi, le ministère du Conseil exécutif (MCE) a fait un inventaire exhaustif des réactions politiques et médiatiques au Québec et dans le reste du Canada qu’a suscitées la Politique d’affirmation intitulée Québécois, notre façon d’être canadiens et dévoilée par le premier ministre Philippe Couillard. Selon des documents rendus publics en vertu de la loi d’accès à l’information, cette politique a été reçue dans la quasi-indifférence par les médias du ROC. En fait, c’est au Québec que les médias s’y sont le plus intéressés.

Quant aux réactions politiques, on se souviendra que le premier ministre Justin Trudeau a rejeté d’emblée toute idée d’ouvrir la Constitution avant même d’avoir lu le document de près de 200 pages préparé par le Secrétariat des affaires intergouvernementales canadiennes (SAIC). Les premiers ministres des provinces, du moins ceux qui ont daigné s’exprimer sur la question, se sont montrés moins cavaliers, même si leur réaction était sensiblement la même. Quatre des dix provinces, dont la Colombie-Britannique, n’ont fait aucun commentaire sur le sujet.

Dans une lettre que Le Devoir publie ce samedi, le ministre responsable des Relations canadiennes, Jean-Marc-Fournier, revient sur cette « reprise d’un dialogue oublié » qui aurait obtenu un certain succès auprès de la gent universitaire. Même s’il n’y a pas « d’appétit constitutionnel », la démarche de son gouvernement est « essentielle et de longue haleine ». Ne pas se fixer d’échéancier est certes une façon commode d’éviter d’échouer.

Tout en soulignant que les Québécois vivent « un exil intérieur », le document à l’appui de la politique reprend les principes élaborés par les tenants du fédéralisme renouvelé et réaffirme la nécessité de reconnaître formellement la nation québécoise. Or comme le rappelle le politologue Jean-Herman Guay, dans un texte recensé par le MCE, Philippe Couillard a déjà déclaré que si l’option souverainiste est à rejeter, c’est parce que les Québécois ne sont ni humiliés ni opprimés ; ils forment un peuple libre, un peuple heureux, un peuple prospère. Cela tient d’une « pensée équivoque », selon l’universitaire, car s’il s’agit d’un « exil heureux », comment convaincre le reste du Canada de s’engager dans ce débat long, chargé et risqué pour y mettre fin ?

Dans un autre texte recensé par le MCE, c’est au tour du sénateur André Pratte de douter de la démarche du gouvernement Couillard. Selon lui, c’est bien mal connaître le Canada anglais que de penser le convertir à une vision plurinationale du pays, de croire que « le Québec et le Canada semblent prêts pour un changement de paradigme ». Quant au « dialogue » dont on se gargarise, c’est plutôt à « un monologue, un prêche » que le gouvernement Couillard convie le reste du Canada, relève le sénateur.

Rappelons que c’est au moment de la course à la direction du Parti libéral du Québec en 2013 que Philippe Couillard a exprimé le souhait que le Québec « réintègre la famille canadienne » en signant la Constitution, évoquant l’échéance du 150e anniversaire de la fédération. Maintenant que l’échéance est passée, force est de constater que rien ne nous a rapprochés de l’objectif, malgré les efforts qu’inspire à Jean-Marc Fournier sa foi du charbonnier. C’est qu’il manque un élément sans lequel rien n’est possible : une volonté de la part du gouvernement fédéral et de son premier ministre.

Entre-temps, ce sont plutôt les prérogatives du gouvernement du Québec qui risquent d’écoper. Ottawa s’est associé à Keith Henderson pour invalider des pans de la loi 99, qui édicte le droit du peuple québécois de choisir librement son régime politique : une décision est attendue prochainement. Devant la Cour supérieure, une association musulmane ontarienne, plaidant en anglais, a obtenu la suspension de l’article de la loi 62 sur le visage découvert, cette disposition décriée comme « uncanadian » au Canada anglais.

C’est l’exil intérieur qui se poursuit, le caractère distinct du Québec qui est battu en brèche et les droits des Québécois qui sont contestés. Ce n’est pas un monologue, fût-il écouté, qui y changera quelque chose.

23 commentaires
  • Jacques Lamarche - Abonné 6 janvier 2018 04 h 51

    Le berceau d'un pays, ce n'est pas la misère!

    Les Québécois ne veulent pas un pays pour combattre l'oppression et la désolation! Mais plutôt pour avoir la pleine mainmise sur leurs affaires! Comme tous les autres peuples de la terre qui ont compris les avantages de le faire! Et aucun d'eux ne voudrait revenir en arrière!

    Le pays permet à une fierté de s'affirmer, accorde à une société l'égalité! Quelle sotte idée de croire qu'il est nécessaire seulement quand règne la misère!!!

    • Yves Côté - Abonné 7 janvier 2018 09 h 14

      Pardon mais vous n'avez qu'en partie raison Monsieur Lamarche.
      Avoir un pays doit aussi servir à combattre l'opression et la désolation...
      Fermer les yeux là-dessus est non-seulement une offense à nos Anciens qui jusque dans les années 70 ont connu l'une et l'autre de leurs vies, mais selon moi, une injure à l'endroit d'un avenir qu'on a à coeur de construire plus juste, plus égalitaire, plus fraternel et plus libre pour tous que le présent.
      L'espoir de notre avenir républicain, je crois, ne peut reposer que sur le sort que nous réservons à nos plus mal pris.
      En matière humaine, humaniste et politique, l'adage populaire ne dit-il pas avec sagesse que "qui peut faire plus, peut donc aussi faire moins..."?
      Merci de votre lecture Monsieur et Vive le Québec libre !

  • Yves Côté - Abonné 6 janvier 2018 06 h 46

    Si

    "Si"...
    "Si", oui mais comme dans scie. Outil qui coupe inexorablement la branche sur laquelle les Québécois se donnent l'impression d'être indestructibles...
    Tout l'argumentaire et toute la propagande politique d'un grand Canada respectueux de ses minorités historiques reposent en effet sur un mot qui théorise trompeusement la réalité.
    Parce que ce ne sont pas les "Québécois" qui ne veulent pas de l'indépendance, ce sont les personnes de nationalités canadiennes, de plus de 18 ans et qui vivent au Québec.
    Chiffre croissant.
    Parce qu'être Québécois, c'est bien autre chose en réalité que de prouver résidence et nationalité... Faudra bien un jour que nous faisions tous la différence entre le droit de vote et identité pour cesser de nous faire rouler dans la farine avec de fausses déclarations. Elles qui ne favorisent toujours que le côté politique de notre assimilation.
    Pour voter au Québec, pas besoin d'être Québécois, la réalité des choses la plus tranchante, c'est celle-là.
    Mais les fédéraillistes ne cessent de tricher sur les mots pour alimenter par erreur, par médiocrité et/ou par tromperie, la confusion.
    Se dire d'une identité ne permet pas de se dire d'une autre opposée en même temps. En tout cas, pour quiconque observe les choses avec un minimum de réalisme.
    D'être Canadien n'a plus rien à voir de commun en matière d'identité avec le fait de se dire Québécois. D'ailleurs, cela est devenu tellement clair pour les "Canadians" eux-mêmes, que c'en est la signification claire et partagée de leur ferme refus d'examiner l'idée de Monsieur Couillard...
    Idée si ouvertement trompeuse qu'il n'y a plus que les politiciens provinciaux canadiens du Québec pour ne pas l'admettre. De manière à persister qu'ils ont leur place au Parlement de leur Belle Province.
    Et ce, simplement pour y être encore élus dans le but de nous faire perdre toujours plus de temps et continuer de dissoudre l'identification québécoise restante dans une canadienne qui l'anéantie peu à peu.

    • Pierre Raymond - Abonné 6 janvier 2018 11 h 50

      Le Canada est un pays à faire et les Canadians le savent très bien.
      À force de nier l'histoire qui a précédé la conquête, ils ne savent jamais très clairement ce qu'ils doivent fêter d'une festivité à l'autre.

      Si le pays CANADA existait, « ça se saurait « comme dirait l'autre.

  • Michel Lebel - Abonné 6 janvier 2018 07 h 15

    Vivre!


    Chacun son point de vue, mais vivant au Québec, je ne me sens aucunement en ''exil intérieur'', parce que je suis aussi Canadien. Je ne carbure pas au fétichisme ou à l'obsession constitutionnelle. Rendre grâce de vivre, même sous le froid, me suffit. Du petit individualisme opineront certains, mais simplement vivre, en solidarité avec ses concitoyens, me paraît plus important que tout. La politique, constitutionnelle ou autre, vient en second.

    M.L.

    • Richard Lupien - Abonné 6 janvier 2018 12 h 08

      Vivre, facile à dire. Même vivre dans le froid. Facile. Quand on n'est pas un sans abri.
      Mais bien pouvoir vivre en conservant sa culture et sa langue et cela sans se laisser assimiler.

      Voilà le défit. Qui dure encore mais à résoudre et à relever!

      Richard Lupien
      Ormstown

    • Michel Lebel - Abonné 6 janvier 2018 13 h 00

      @ Richard Lupien,

      Vous savez sans doute que vivre n'est pas toujours facile!

      Quant à notre langue et culture, je dirais qu'elles se portent plutôt bien. Pourquoi? Parce que nous avons l'avantage et l'inconvénient d'être une minorité en Amérique du Nord. Pour vivre et survivre, il faudra toujours lutter, peu importe notre statut politique. C'est ainsi.


      M.L.

    • Louise Collette - Abonnée 6 janvier 2018 13 h 05

      J'aime Monsieur Lupien.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 7 janvier 2018 10 h 15

      Me Lebel,
      considérez-vous vos concitoyens du ROC solidaires.?

    • Claude Gélinas - Abonné 7 janvier 2018 10 h 38

      Devenir autonome et prendre ses affaires en mains n'est-ce pas un objectif à atteindre pour une personne. Pourquoi en serait-il autrement pour un peuple.

      Pour s'en convaicre il suffit de se référer à la composition de la Chambre des communes.

      Baisser les bras, ne pas s'indigner, se déclarer satisfait, rendre grâce à la vie dans notre confort et notre indifférence, n'est-ce pas le danger qui guette le peuple québécois. À ce compte aussi bien se déclarer colonisé collaborateur.

    • Josée Duplessis - Abonnée 7 janvier 2018 11 h 11

      Oui M. Lebel vivre et simplement vivre est en soi un état d'esprit louable peut-être mais mieux vivre n'est pas un état lamentable et dénonçable.
      On peut se souhaiter de mieux vivre notre culture, nos façons de faire, nos convictions et notre histoire.
      On peut aussi se souhaiter d'être capables de simplement vivre en français.
      On peut aussi se souhaiter simplement de ne pas mourir comme peuple.
      Vous connaissez certainement la chanson qu'a interprété Pauline Julien: Momy momy how can you etc... Ça parle d'un peuple qui a perdu sa culture, sa langue.
      Avant de ne pas prendre au sérieux la réalité du Québec allez écouter cette chanson.
      Parce que mourir pour un peuple, ça existe et ce n'est pas banal.
      Vivre tout simplement? Et après que faisons-nous?

    • Jacques Lamarche - Abonné 7 janvier 2018 14 h 38

      Aussi Canadien! Comme si l'on pouvait avoir deux pays!

    • Michel Lebel - Abonné 7 janvier 2018 15 h 35


      @ Jacques Lamarche,

      Comme si on ne pouvait pas être Canadien et Québécois! Et aussi citoyen du monde! Non à la pensée simpliste!

      M.L.

  • Claude Bariteau - Abonné 6 janvier 2018 07 h 54

    Des mots et des mots. Rien d'autre.



    La politique en cause a pour titre : Québécois, notre façon d’être canadiens. Pour dialoguer avec les Canadiens hors Québec, elle prône une définition socio-historique du « peuple » et de la « nation » selon les termes utilisés par le Canada pour parler de son peuple et de sa nation.

    La particularité de cette conception est d’amalgamer en des concepts accolés à des peuples et des nations des individus définis en ayants droits qui sont vus d’abord en membres de groupes ethnoculturels et regroupé au Canada pour des fins de gouvernance. Point important, contrairement à ce qui fonde la Grande-Bretagne, ces groupes ne sont pas l’Angleterre, l’Écosse, le pays de Galles et l’Irlande du Nord, des entités « nationales » reconnues.

    Alors, quand ce document conçoit la « nation » québécoise à la canadienne et demande de dialoguer sur cette base, il n’y a rien de surprenant qu’il suscite un intérêt mitigé, car, cette façon de faire implique de diviser la « nation » canadienne unifiée depuis 1982.

    En accepter deux serait revenir à la thèse des deux « nations », une idée de crypto-nationalistes cherchant des pouvoirs locaux pour encadrer hier les « Canadiens français » dans les gouvernement d’Union, du Dominion of Canada et celui du Canada de 1931.

    Or, depuis le coup de force de Pierre Elliott Trudeau, les habitants du Québec sont conçus au Canada dans les catégories canadiennes et la « nation » québécoise renvoie au plus important groupe ethnoculturel sur le territoire du Québec. Elle fut d’ailleurs reconnue telle sous le gouvernement Harper avec l’approbation du PLC, du BQ et du PQ.

    Il en découle que l’exil au Québec est celui de Canadiens errants en mal de reconnaissance. Quant aux habitants qui ont fait du Québec leur patrie, ils sont plutôt à la recherche de la construction d’une « nation » qui soit leur, ce qui adviendra d'ici peu, car être sans patrie force à la créer.

    • Bernard Morin - Abonné 6 janvier 2018 08 h 54

      Oui, "des mots et des mots"! C'est également la principale caractéristique de cet éditorial.

  • Josée Duplessis - Abonnée 6 janvier 2018 09 h 03

    ''Ottawa s’est associé à Keith Henderson pour invalider des pans de la loi 99, qui édicte le droit du peuple québécois de choisir librement son régime politique : une décision est attendue prochainement. ''
    Quoi? aie-je bien lu ou compris?
    Le régime politique?
    Est-ce que ça veut inclure le droit à l'autodétermination?
    Et c'Est maintenant que l'on en tend parler de ça?
    Si oui qu'est-ce qu'ils en ont à foutre???
    Vivement le Québec libre