La mondialisation de la malbouffe

Par les mauvais soins de la libéralisation capitaliste, les populations des pays en développement ont tendance à occidentaliser leur alimentation, avec à la clé des taux d’obésité et de diabète dont l’augmentation n’a d’égale que la croissance de leur PIB. Le Mexique et l’Inde sont deux cas probants. Les économies de consommation s’emballent, les gouvernements balaient sous le tapis les enjeux de santé publique.

La mondialisation dans tous ses états, c’est entre autres l’expansion des multinationales de l’alimentation transformée et des chaînes de restauration rapide dans les marchés émergents. Longtemps fermé sur lui-même, le Mexique a commencé à ouvrir son économie dans les années 1980, signant en 1993 un accord de libre-échange avec les États-Unis et le Canada — l’accord que M. Trump souhaite maintenant rendre encore plus inéquitable. On avait à l’époque peu réfléchi à l’impact qu’aurait l’ALENA sur la transformation de l’écosystème alimentaire des Mexicains. Des études avancent aujourd’hui qu’à ce chapitre, ils ont américanisé leur mode de vie, pour les raisons les moins saines, consommant de plus en plus de boissons gazeuses et de produits manufacturés riches en sel, en sucre et en gras.

En 1980, 7 % des Mexicains étaient obèses. L’année dernière, ils étaient 20,3 % à l’être, ce qui n’est plus très loin du taux de prévalence canadien (26,7 %). Le diabète est devenu la principale cause de mortalité au Mexique, coûtant la vie à 80 000 personnes par année, selon l’Organisation mondiale de la santé. Entendu que ces problèmes de santé ne peuvent être réduits à une seule cause. Il n’empêche que la transformation du marché de consommation induite par le libre-échange a joué un rôle important.

L’ALENA a donné lieu à des milliards de dollars d’investissements directs étrangers au Mexique. Aujourd’hui, les deux grandes chaînes de magasins d’alimentation mexicains et la plupart des commerces de restauration rapide, rapporte le New York Times, sont associées à des compagnies américaines comme Walmart, Subway et Pizza Hut. La chaîne de dépanneurs Oxxo est propriété de la compagnie mexicaine FEMSA, large bénéficiaire d’investissements étrangers depuis les années 1990, notamment de la part de Coca-Cola. Aujourd’hui, Coca-Cola FEMSA est le plus grand embouteilleur de Coke hors des États-Unis. En trente ans, la consommation de boissons gazeuses hyperglucidiques a presque triplé au Mexique.

 

Walmart, Coke, Pepsi, Domino’s, Burger King, McDonald’s… Ils sont les armées américaines de la malbouffe et du commerce alimentaire de détail, partis à la conquête du monde en développement, avec un intérêt particulièrement ciblé pour la Chine et l’Inde, vu l’expansion de leurs classes moyennes qui font saliver.

En Inde, les taux d’obésité et de diabète de type 2 en ce pays de 1,3 milliard d’habitants ont également bondi de façon inquiétante depuis l’ouverture économique amorcée en 1990. Le problème a pris de l’ampleur avec la croissance fulgurante des années 2000, donnant lieu à un boom de l’économie de consommation à l’occidentale et des ventes de produits préemballés, de pizzas et de boissons sucrées. Avec ceci de particulier — facteur aggravant — que les Indiens, pour des raisons génétiques mal élucidées, sont plus susceptibles de souffrir du diabète qu’ailleurs dans le monde.

Coca-Cola et PepsiCo ont récemment annoncé leur intention d’investir des milliards dans le marché indien. Ce qui, de plus, posera forcément des problèmes croissants d’approvisionnement en eau potable dans un pays qui est déjà en train d’épuiser ses nappes phréatiques. Et si, pour l’heure, la part du commerce de l’alimentation préemballée est modeste dans l’économie nationale, on peut facilement imaginer que la situation va continuer de se détériorer sur le plan environnemental, étant donné les défis de salubrité publique et de traitement des ordures auxquels le pays doit faire face.

Ce qui met en lumière un immense fossé social : pendant que 300 millions d’Indiens s’en vont au McDo, les deux autres tiers de la population vivent dans un dénuement que l’on n’imagine pas. Le bien-être de l’humanité ne passe pourtant pas par l’imitation des États-Unis (un pays dont 40 % des habitants sont obèses, avec coûts de santé afférents à hauteur de dizaines de milliards par année). Mais trop contentes de l’activité que crée l’économie libéralisée, les autorités indiennes ferment les yeux, se contentant de mesures veules. Comme ici, cette inconscience va finir par les rattraper.

6 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 30 décembre 2017 06 h 03

    Honte à nos gouvernements qui ont cédé notre souveraineté aux multinationales.

    Merci, monsieur Taillefer, pour ce bilan triste de l'effet pervers de la mondialisation et du libre échange sur nos habitudes alimentaires. Il faudrait que nos gouvernements arrêtent de favoriser l'enrichissement de quelques milliardaires au détriment de la santé et du bien-être des populations.

    • Jean Richard - Abonné 30 décembre 2017 09 h 54

      Ne comptez pas trop sur les gouvernements pour assurer le bien-être de la population. Vous serez déçue.

      La culture américaine n'a pas tout faux, mais dans son élan colonisateur, elle a tendance à imposer aux colonisés ses côtés les plus dévastateurs et les plus pervers.

      Et parmi, il y a le culte du pouvoir d'achat. Si je peux avoir deux burgers pour 5 $ c'est bien. Si je peux en avoir quatre, c'est encore mieux. Si je peux en avoir six, je deviens un héros. Comme si en avoir toujours plus pour son dollar était le summum de la débrouillardise et du savoir.

      L'industrie n'a pas eu à comprendre le phénomène : elle l'a probablement créé. C'est pourquoi elle ne cesse de déployer bien des efforts pour doper la production, pour franchir les limites du nombre de burgers qu'on peut acheter pour 5 $. La bonne vieille recette ? La mondialisation de la production et son automatisation maximale. Mondialiser, c'est faire le tour du monde afin de dénicher la main d'œuvre au meilleur prix qui soit, tout en étant la plus productive. Si un employé produit mille burgers par jour, il faut en trouver un qui soit capable d'en faire deux mille et congédier le premier.

      C'est ici qu'apparaît le problème : la malbouffe, bien loin de créer des emplois, tant chez le colonisateur que chez le colonisé, en réduit le nombre. Or comme nos politiciens aiment bien promettre des emplois pour tout le monde, tout les moyens pour y arriver sont bons. La malbouffe fait disparaître des emplois – et en crée d'autres, dans l'industrie de la santé. Finalement, les six burgers à 5 $ ronge la santé des gens ? Pas de problème, ça crée des emplois dans les cliniques et surtout les pharmaceutiques.

      C'est un peu comme l'automobile : il est illusoire de penser qu'on va prendre des moyens draconiens pour diminuer les accidents de la route. Ça crée des emplois, chez les assureurs, les carrossiers, les constructeurs automobiles, les producteurs de pièces, et... les marchands de fauteuils roulants.

  • André Côté - Abonné 30 décembre 2017 10 h 10

    Monoculture de la lalbouffe

    Même de beaux villages comme St-Jacques de Montcalm, près de Joliette, n'a pas su résister aux sirènes de la restauration rapide; deux commerces de cette malbouffe s'y sont installés dernièrement, et dans des endroits stratégiques. Un envahissement qui dénature et banalise la personnalité de nos villages. Une forme de monoculture de la malbouffe.

  • Denis Paquette - Abonné 31 décembre 2017 06 h 19

    quelle magie que la bouffe

    Peu a peu les multinationale nous ont envahis et ont asservis les producteurs a leur, mégalomanie si le bouffe a étés un acte privé et intime il est devenus un outils dedominations, dommage il n'y a pas si longtemps ca faisait parti de l'art de vivre, je ne pense pas qu'il vont s'arreter en chemin, une génération ou deux, nous serons nourris comme des sortes de machines nous serons qu'une équation se préparant pour le monde interstellaire, ce sera fini, la découverte de ces herbes si goutantes, que nous avions l'impression de gouter a une part du paradis , jamais je n'oublierai ma grand- mère venir du potager ,avec toutes sortes d'herbes plus goutantes les unes que les autres, prélude d'un potage extraordinaire,si l'esprit a besoin d'objets pour s'exprimer,la bouffe n'en est pas la moindre

  • Gilles Gagné - Abonné 31 décembre 2017 19 h 37

    Cette déroute a été très bien exprimée dans la chanson des colocs: la rue principale.

    Bonne année loin de la malbouffe.

  • François Beaulé - Abonné 1 janvier 2018 11 h 05

    Libéralisme et féminisme

    La malbouffe se développe parce que les familles ne sont plus ce qu'elles étaient. Les femmes travaillent à l'extérieur du foyer et manquent de temps pour cuisiner et pour transmettre l'art de cuisiner à leurs filles comme cela se faisait traditionnellement. Le capitalisme rend difficile pour une famille de subvenir à ses besoins avec un seul salaire. Alors que la richesse se concentre entre les mains d'une minorité. La malbouffe est donc induite par une conjonction du capitalisme et du féminisme. Un féminisme basée sur l'égalité théorique des hommes et des femmes alors que les inégalités sociales se sont accrues.

    La malbouffe est une conséquence du détournement de la culture populaire par les grandes entreprises capitalistes. L'entertainment télévisé est un autre exemple de l'affaiblissement d'une véritable culture populaire au profit des vedettes et de l'industrie dite culturelle.

    Les États-Unis entraînent le Canada et le Mexique dans un désastre alimentaire et environnemental.