L’extrême droite banalisée en Europe

À l’épreuve de la crise des migrants, 2017 aura été témoin de la montée en force de partis d’extrême droite en Europe. Et de réactions confinant à la banalisation du phénomène de la part des ténors de l’Union européenne (UE).

Le phénomène reste minoritaire, en même temps qu’il continue de se répandre, comme une gangrène. Blessé, le Front national demeure en France une force politique en embuscade. En Allemagne, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) donne froid dans le dos avec sa percée aux législatives de septembre dernier, d’autant que la chancelière sortante Angela Merkel a toutes les misères du monde à réunir une coalition gouvernementale. En Hongrie, l’extrême droite n’est pas au pouvoir, mais n’en est pas très loin, sous les traits du premier ministre ultranationaliste Viktor Orban. Comme en Pologne avec le parti ultraconservateur Droit et Justice (PiS). En Autriche, un accord de coalition vient de faire entrer au gouvernement le Parti de la liberté (FPÖ) du néonazi Heinz-Christian Strache.

Tout cela, sans oublier l’influence délétère de l’extrême droite aux Pays-Bas, au Danemark et en Finlande, ainsi que dans le débat référendaire qui a débouché sur la décision britannique de divorcer d’avec l’UE…

Le phénomène est multiforme, bien entendu, mais ses ressorts eurosceptiques et anti-immigration sont partout les mêmes. La formation, la semaine dernière, du gouvernement autrichien en constitue le plus récent avatar, peut-être le cas d’espèce qui annonce comme un cri d’alarme que l’extrême droite va irrésistiblement continuer de prendre trop de place à l’échelle de l’Europe si rien n’est fait pour soigner les maux qui lui donnent de l’allant.

Qu’il y ait accord de coalition entre les conservateurs du jeune chancelier Sebastian Kurz et la meute de M. Strache était attendu, ce qui était d’emblée fort troublant. On n’imaginait pas, cependant, que M. Kurz pousserait le mariage politique jusqu’à confier à son nouveau partenaire d’extrême droite six des treize ministères, dont plusieurs régaliens : les Affaires étrangères, la Défense et l’Intérieur — et, par conséquent, la police, l’armée et les services de renseignement !

Ainsi, donc, se présente le nouveau gouvernement autrichien, encore qu’avec une touche de modernité : en campagne, M. Kurz sera allé pêcher des voix dans le réservoir des électeurs penchant pour les partis d’extrême droite en durcissant ses positions en matières migratoires et identitaires. Tout néoconservateur, patriote et attaché aux valeurs familiales et chrétiennes qu’il soit, il s’est trouvé en parallèle à défendre des positions progressistes dans les domaines de l’égalité salariale homme femme et de l’environnement (il s’oppose aux énergies fossiles et au glyphosate, un pesticide controversé). L’un n’empêchant apparemment pas l’autre, du moins électoralement, cela rend sans doute ce jeune homme de seulement 31 ans d’autant plus dangereux et difficile à contrer.


 

En 2000, le FPÖ était déjà entré en coalition une première fois, ce qui avait suscité une levée de boucliers de la part de l’UE, avec sanctions à la clé. Cette fois-ci, rien. L’europhile Emmanuel Macron s’est tu. Obséquieux, le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker a déclaré que « ce qui a été écrit dans le programme de gouvernement [lui] convient presque à 100 % » dans la mesure où, tout critique de la construction européenne qu’il soit, M. Kurz « a pris position très clairement en faveur de l’Europe ». Pas un moindre mot sur les valeurs européennes, « pas le moindre bémol inquiet », s’alarme Jean Quatremer, correspondant de Libération. Ce qui revient à dire, conclut le journaliste, que « le fascisme est eurocompatible dès lors qu’il veut rester dans l’Union ».

Position européenne en effet intenable. L’UE a finalement eu un sursaut, il y a une semaine, en lançant contre la Pologne une procédure punitive jamais utilisée, étant reproché à Varsovie de « violation grave et persistante » de l’État de droit pour avoir voté des lois qui asservissent la justice au pouvoir exécutif et à la majorité parlementaire. Procédure nécessaire, certes, mais purement légaliste. Au-delà, il faudra que l’UE finisse par s’attaquer aux enjeux de fond : ce sentiment de dépossession citoyenne et nationale, ces économies qui creusent les inégalités, ces élites déconnectées… Mais cela, Bruxelles, Paris et Berlin refusent encore d’en prendre la mesure, laissant l’extrême droite capter les malaises et les colères.

29 commentaires
  • Jacques Lamarche - Abonné 28 décembre 2017 04 h 18

    L'extrême droite, un fléau!

    M. Taillefer, vous, comme bien d'autres commentateurs en vue, parlez de l'extrême droite comme d'un poison qui pourrait contaminer les démocraties, comme du diable qu'il faudrait exterminerr, comme d'un mal à vite juguler!

    J'y vois d'abord un terme réducteur qu'emploie volontiers le pouvoir en place pour faire peur, pour caricaturer et déprécier les forces démocratiques qui captent les légitimes malaises et les justes colères! Bien sûr, vouloir sortir de l'Euro est un désir extrême, mais est-ce là une raison suffisante pour taxer d'extrême droite ce mouvement de déceptions et d'appréhensions vers la sortie de l'union européenne?

    Le Front national, en voulant fermer les frontières à l'immigration, a fait l'unanimité contre lui. L'establishment économique et politique s'est ligué et pour abattre le monstre, il lui a suffi de brandir un étiquette et de faire courir les pires bruits. La manoeuvre a réussi, mais le problème reste entier!

    Pour combattre les forces du changement, les forces de l'ordre établi ont compris que le moyen le plus simple et le plus sûr est de faire peur. Alors, elles n'auront cesse de recourir au qualificatif ¨extrême¨ pour disqualifier l'ennemi! Car existe aussi le centre extrême! Le Québec le sait!

    • Benoit Samson - Inscrit 28 décembre 2017 10 h 33

      Il faut faire la différence entre peur et inquiétude.

      L’Histoire donne raison aux inquiétudes de monsieur Taillefer devant la montée indéniable de l’extrême droite européenne et le silence complaisant de ceux qui n’osent pas s’y objecter par peur ou qui n'osent supporter ceux qui lui tiennent tête.

      C'est du déjà-vu.

      Comme l'Histoire a la malencontreuse habitude de se répéter, on se doit de rester vigilant devant la popularité et le populisme de l'extrême droite, et de l'extrême gauche, qui servent à valider tant de sophismes.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 28 décembre 2017 12 h 06

      Banalisation de l'extrême gauche, ici et en Europe.

      Le 25 novembre dernier, il y eut une manif de l’extrême gauche à Québec en réaction à une manif de La Meute. Des manifestants cagoulés. Un leader qui déclare en pleine télé:«On refuse de condamner la violence parce qu’on la comprend». On l’a revu le lendemain, affirmer: «Je ne sais pas c’est quoi le Black Block».Une quarantaine d’arrestations du côté de l’extrême gauche; aucune du côté de La Meute!

    • Jacques Lamarche - Abonné 28 décembre 2017 13 h 18

      J'aurais dû ajouter:¨L'extrême droite est banalisée par l'Europe parce que la droite n'est pas aussi extrême que celle dont parle M. Taillefer.¨

      Quant au populisme, M. Samson, il me préoccupe beaucoup, d'autant que tous me semblent en abuser, autant à gauche qu'à droite, encore plus peut-être au centre. C'est affolant comment on parvient à gagner des élections à partir de quelques slogans! Et à éviter les grands enjeux, à se rire des écarts qui ne cessent d'augmenter, de la pollution qui menace toujours plus notre santé, ...

    • Claude Bariteau - Inscrit 29 décembre 2017 06 h 36


      M. Lamarche, vous avez raison. Les gros mots peuvent masquer l’analyse.

      Jochen Bittner en fait une dans The New York Times du 28 décembre en ciblant les motifs qui expliquent la baisse des appuis depuis 1998 allant aux Sociaux Démocrates en Allemagne et la montée des partis plus à droite de l’échiquier électoral.

      Sa lecture renvoie à la chute du mur de Berlin et à la poussée au sein de l’UE pour une plus grande libération du capital que favorisèrent les élites à Bruxelles et à Davos.

      L’effet à moyen terme fut de disjoindre les liens tissés au sein de l’État-nation au XIXe et au XXe siècles.

      En découla une fausse démocratie supranationale après 1989 qui ouvrit la porte à la dégradation de la démocratie dont les planificateurs furent les dirigeants des multinationales et des institutions supranationales.

      Ce fut ainsi, selon cet éditorialiste, parce que la social-démocratie se conjugue mal avec des frontières perméables et des entrées massives d'immigrants auxquels furent octroyés l'accès à des services payés par les citoyens et les citoyennes.

      Conséquemment, la porte s’ouvrit pour des ajustements différents à celui prisé par les dirigeants au-dessus du peuple, qui incite à penser le monde selon un seul modèle.

      C'est ce qui a cours en Europe, en Grande-Bretagne, aux États-Unis et bientôt au Canada et au Québec.

      Combien de temps tout cela perdurera ?

      Difficile à dire. La seule force à l'horizon est le moteur que sont les citoyens et les citoyennes de ces ensembles s'ils l'activent pour créer autre chose qu’un monde conçu par et pour une élite économique et politique.

  • Martin Richard Mouvement Action Chômage Montréal - Abonné 28 décembre 2017 06 h 58

    Ça recommence comme en....

    bon, et bien va falloir re-Débarquer à Omaha beach. Y-a des nouveaux bistros dans le coin ?

  • Pierre Grandchamp - Abonné 28 décembre 2017 07 h 27

    Une UE silencieuse devant un gouvernement "franquiste" qui emprisonne des opposants en Espagne

    Une Union européenne très silencieuse devant un gouvernement Rajoy qui emprisonne des opposants et utilise la police outrageusement.

    Je veux bien qu'on stigmatise l'Autriche et la Pologne mais l'UE applique la règle de 2 poids, 2 mesures.

  • Bernard Terreault - Abonné 28 décembre 2017 08 h 06

    Simplisme du vocabulaire

    L'auteur s'étonne qu'un parti qualifié de droite ou même d'extrème-droite parce qu'il est anti-immigration ou même raciste soit favorable à la protection sociale et même à l'égalité homme-femme et à l'écologie. Pourtant, n'oublions pas que "nazi" était une abréviation pour national-SOCIALISME. Réservons donc les mots de "droite" et "gauche" pour la signification ÉCONOMIQUE qu'on leur a donné au XXième siècle. Capitalisme vs. socialisme, développement vs. environnement, religion vs. science, machisme vs. égalité sexuelle, pro/anti imimigration, ségrégation culturelle, raciale, ou religieuse vs. mixité sont toutes des questions différentes où tous les "progressistes" ne sont tous d'un bord et les "réactionnaires" de l'autre.

  • Benoit Samson - Inscrit 28 décembre 2017 08 h 45

    Nous aussi

    Merci de ce résumé de la situation en Europe concernant la montée de l'extrême droite.

    Au Canada aussi l’extrême droite a du vent dans les voiles.

    La récente nomination de Hamish Marshall au parti conservateur facilitera la rhétorique populiste de l’extrême droite qu’il représente par les membres de ce parti.

    Nous avons aussi notre ‘’meute’’ au Québec aux aguets de la première étincelle qui servira pour mettre le feu aux poudres et mousser l’intolérance et le nationalisme ethnique si cher aux partisans de l’extrême droite.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 28 décembre 2017 10 h 27

      Tant au Québec qu’en Europe, on a tendance à banaliser certaines attitudes de l’extrême gauche, tant ici qu’en Europe. Par exemple, on associe la peur NORMALE de l’islam radical (islamistophobie) à du racisme; il suffit de suivre quotidiennement ce qui se passe quotidiennement dans le monde pour se rendre compte que cette peur, elle est NORMALE. On confond islamistophobie et islamophobie.

      Dans certains cas, cette extrême gauche honnit le nationalisme; ce serait honteux de vouloir être soi-même!

    • Pierre Grandchamp - Abonné 28 décembre 2017 12 h 44

      Et la situation de certaines banlieues, où la charia est utilisée, en France et en Angleterre nous amène à comprendre une certaine montée de la droite.En France, le vendredi, il arrive que des musulmans bloquent des intersections pour y faire leurs prières.

      Qu'on songe au sort des chrétiens en terres musulmanes.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 28 décembre 2017 14 h 43

      Et je fais un parallèle avec un incident qui s’est produit en Allemagne dans la nuit du 31 décembre 2015 au 1er janvier 2016,

      « Selon un document publié dimanche par la police, 2000 hommes, la plupart d'origine maghrébine, ont agressé 1200 femmes à Cologne, Hambourg et dans d'autres villes allemandes dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier »
      http://www.lefigaro.fr/international/2016/07/12/01

      Peu de nos médias n’ont rapporté l’évènement.Imaginons, un instant, qu'il aurait été question de personnes de l'extrême droite......cela aurait fait le tour du globe en peu de temps! Le racisme extrême tout comme l'antiracisme extrême se rejoignent!

    • Benoit Samson - Inscrit 28 décembre 2017 18 h 43

      Ne faudrait-il pas mentionner que l'article du Figaro indique que de ces chiffres spectaculaires en titre, seulement 120 suspects ont été identifiés et que 2 ont été condamnés en date de la parution de cet article?

      Comment en sont-ils arrivés à un décompte de 2000 agresseurs?