Puzzle catalan

Les indépendantistes catalans ont reconduit leur majorité parlementaire malgré tous les bâtons que Madrid leur a mis dans les roues. Formidable pied de nez au chef du gouvernement de Mariano Rajoy, dont l’échec est patent. Piégé par son intransigeance, il persiste dans l’erreur à ses risques et périls.

Le premier ministre Rajoy n’aurait guère pu trouver de façon moins subtile de minimiser la victoire indépendantiste : « La personne avec qui je devrais m’asseoir est celle qui a gagné les élections, Mme Arrimadas », a-t-il déclaré vendredi : Inès Arrimadas, jeune chef charismatique de Ciudadanos, parti antinationaliste de centre droit. Une dame qui ne s’est d’ailleurs adressée qu’en espagnol à ses partisans en réaction aux résultats du scrutin. Si Ciudadanos est en effet le parti à avoir remporté le plus de sièges (37) au Parlement catalan, il est pour autant loin, de toute façon, d’être en mesure de bâtir une coalition gouvernementale. Il n’y a pas de limites à la mauvaise foi de M. Rajoy. Non content d’avoir destitué le gouvernement de Carles Puigdemont pour avoir déclaré l’indépendance, il atteint des sommets de mépris pour le processus démocratique en refusant de reconnaître, maintenant qu’il les a perdues, l’issue d’élections anticipées qu’il a lui-même fait convoquer.

La victoire des partis indépendantistes (70 sièges sur 135) est d’autant plus éloquente que M. Puigdemont, chef de la formation Ensemble pour la Catalogne, est en exil à Bruxelles, et qu’Oriol Junqueras, leader de la Gauche républicaine (ERC), est en prison. Que, surmontant leurs divisions, ils soient techniquement en mesure de former un gouvernement est une chose, qu’ils y soient autorisés en est une autre. En écho au chef du gouvernement, la justice espagnole en a d’ailleurs rajouté vendredi en élargissant à six indépendantistes les poursuites pour rébellion et sédition dont une vingtaine de personnalités font déjà l’objet.

C’est dire, en somme, que l’attitude de Madrid continue de contredire toute approche raisonnable. Qu’importe si l’ERC et Ensemble pour la Catalogne ont renoncé ces dernières semaines à la voie de l’indépendance unilatérale… De dialogue, M. Rajoy n’a jamais voulu.

Pas impossible, au final, que ces péripéties débouchent sur la chute du gouvernement Rajoy. Il est minoritaire, ne l’oublions pas. Son échec à « décapiter » le mouvement indépendantiste, conjugué aux succès de Ciudadanos, le fragilise encore davantage. Auquel cas sa stratégie de décapitation se retournerait contre lui.


 

Le puzzle catalan interpelle l’Europe. Face à la Catalogne, il faudra bien que l’Union européenne finisse par se sortir la tête du sable. Entre le référendum catalan du 1er octobre et le scrutin de jeudi, il se trouve que les partis nationalistes ont triomphé aux élections territoriales corses, début décembre, et que le Oui à davantage d’autonomie l’a largement emporté au référendum organisé en octobre par la Ligue du Nord (droite dure) dans ses châteaux forts de Lombardie et de Vénitie, en Italie.

La consolidation du projet européen ne passe pas par une stratégie d’aveuglement volontaire, encore moins par l’approche à la yougoslave préconisée par M. Rajoy. Ceux qui ont voté au référendum tenu en Italie ne sont pas « devenus subitement partisans de la Ligue, commentait La Stampa, mais ils se sentent abandonnés par l’État […] et espèrent qu’une version plus proche du pouvoir pourra leur apporter les réponses qu’ils attendent. » Certains ont beau jeu de réduire les manifestations d’affirmation identitaire à des mouvements malsains de repli. Elles sont aussi un appel à une plus grande démocratie de proximité. Ces machines que sont l’UE et des États qui la composent auraient intérêt à apprendre à mieux composer avec ces attentes.

17 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 23 décembre 2017 00 h 47

    Ciudadanos

    Une lecture attentive des résultats dans chacunes des circonscriptions électorales montrent que Ciudadanos a remporté la victoire dans la plupart de celles ou il y a une forte proportion d'espagnols qui ont migrés des autres régions pour s'établir en Catalogne. C'était bien un droit pour eux de voter mais le phénomène est intéressant à regarder.

    Quand à Rajoy, il ne faut jamais oublier que son mentor a été Fraga, ministre de l'Intérieur de Franco. Il aura fait un tort irréparable à l'Espagne et au peuple espagnol qui dans son ensemble est démocrate.

  • Claude Désy - Abonné 23 décembre 2017 06 h 57

    Hasta la victoria...

    La Catalogne, c'est le district 12 des si appréciés Hunger Games. En espérant que ça déboule jusqu'ici.

  • Jean Lapointe - Abonné 23 décembre 2017 07 h 42

    C'est quoi le fond du problème?

    «Certains ont beau jeu de réduire les manifestations d’affirmation identitaire à des mouvements malsains de repli. Elles sont aussi un appel à une plus grande démocratie de proximité. Ces machines que sont l’UE et des États qui la composent auraient intérêt à apprendre à mieux composer avec ces attentes.» (Guy Taillefer)

    Le fond du problème est-ce que ce n'est pas le refus de la part de Rajoy comme de la part de Couillard et de Trudeau, de considérer comme une bonne chose que les peuples minoritaires qui n'ont pas la contrôle sur leur avenir puissent chercher à l'obtenir quand les conditions peuvent le permettre?

    Pour eux il semble que ce soit considéré plutôt comme un repli sur soi comme s' ils ignoraient que c'est le contraire qui est visé. Ce reproche de repli sur soi est un prétexte étant donné qu' au contraire si l'indépendance politique est voulu ce n'est pas pour se replier sur soi mais pour pouvoir s'ouvrir davantage sur le monde en tant que participant à part entière de la communauté internationale.

    Quand ils parlent de repli sur soi ces gens-là se font les défenseurs des grosses entreprises pour lesquelles il n'y a que leurs propres intérêts qui comptent et pour lesquelles les questions d'identité n'ont pas d'importance. Pour ces grosse entreprises il ne faut pas tenir compte de ces aspirations parce que ce ne sont que des caprises, comme a déjà dit Jean Chrétien.

    Il faut donc il me semble plus qu'apprendre à composer avec des attentes d'une plus grande démocratie de proximité comme c'est ici réclamé.

    Il faut s'attaquer aux forces qui freinent les avances vers plus de démocratie. Il faut identifier les obstacles et tenter de les neutraliser.

  • Claude Bariteau - Abonné 23 décembre 2017 08 h 07

    Le puzzle catalan n'est pas ce que vous y voyez

    Votre texte laisse entendre que la démarche en Catalogne n'en est pas une d'accession à l'indépendance, mais d'un appel à une démocratie de proximité.

    Or, il est clair que les promoteurs de l'indépendance veulent créer un pays et recourent à une démarche démocratique, la principale étant une élection à double majorité, le compémentaire, un référendum dont les suites seraient précisées comme en Écosse.

    Ça n'a rien à voir avec des « manifestations d'affirmation identitaire », mais témoigne plutôt d'une approche menée par les futur/e/s citoyens et citoyennes du pays catalan.

    Les opposants considèrent ce processus comme ethniquement fondé. Il est plutôt socialement, historiquement et actuellement ancré.

    Que des habitants en Catalogne, Andalousie ou ailleurs en Espagne s'y opposent, ils expriment leur refus de participer à la démarche des promoteurs d'un nouveau pays.

    Il en est de même de migrants venus d'autres pays et natonalisés espagnols.

    Dans les deux cas, il y a des supporters au mouvement catalan qui appuient divers partis prônant l'indépendance.

    Que le premier ministre Rajoy ne soit pas ouvert actuellement à négocier avec M. Puigdemont avant la formation d'un gouvernement va de soi. Il le fera, a-t-il dit, lorsqu'il aura formé un gouvernement.

    Cette rencontre sera alors déterminante. Quatre points fondamentaux devront être clarifiés: 1) les charges sur M. Puigdemont et d'autres membres du gouvernement précédent liées à la déclaration d'indépendance ; 2) la suspension de l'application de la déclaration d'indépendance ; 3) la délestation par le gouvernement de Madrid des pouvoirs qu'il s'est octroyés ; 4) le retour des sièges sociaux des entreprises et des banques en Catalogne .

    Comme ces points sont incontournables, des représentants de l'UE devraient être invités à cette rencontre, car le puzzle catalan concerne l'UE et la valorisation des assises de la démocratie représentative sur le territoire des pays qu'elle comprend.

    • Jean Lapointe - Abonné 23 décembre 2017 09 h 11

      «Ça n'a rien à voir avec des « manifestations d'affirmation identitaire » (Claude Bariteau)

      Il me semble au contraire que des manifestations d'affirmation identitaire sont bien présentes.

      La preuve en est que les indépendantistes s'expriment en catalan alors que les «unionistes» semblent s'exprimer davantage en espagnol.

      La langue catalane semble être un enjeu important. Est-ce que ce n'est pas là un enjeu relatif à l'identité culturelle des catalans tout comme l'est la langue française ici au Québec?

      Je ne comprends toujours pas pourquoi monsieur Bariteau sous-estime, à mon point de vue, la dimension identitaire. Elle n'est pas la seule sûrement mais elle m'apparaît à moi comme très présente.

    • Claude Bariteau - Abonné 23 décembre 2017 12 h 49

      Je ne la sous-estime pas. Je dis seulement que la démarche entreprise n'est pas de cet ordre.

      Une démarche identitaire en serait une ciblant exclusivement les personnes historiquement identifiées aux catalans et à ses leurs descendants.

      Ça ne peut pas être le cas lorsque le vote est démocratiquement fondée.

      Dans un tel cas, qui est celui en Catalogne, en Écosse et au Québec, le processus ne saurait être taxé de manifestations d'affirmation identaire, mais d'un processus de citoyens et de citoyennes catalans voulant créer leur État souverain et indépendant de l'Espagne.

      Les Patriotes aux États-Unis ont procédé de la sorte en recourant aux armes. Il y avait plusieurs différences « identitaires » entre eux, mais ils se sont regroupés pour libérer les colonies britanniques d ela Nouvelle-France de la tutelle de la Grande-Bretagne et ont par la suite instituer leur pays en conféréation suivie d'une fédération.

      Les Patriotes du Bas-Canada ont fait de même, mais furent stoppés par la Grande-Bretagne, son armée, ses alliés loyalistes descendants d'Écosse, anglais et canadiens-français, qui les qualifiaient dans leurs termes de mouvements irrespectueux des valeurs britanniques et imbus de valeurs identitaires renvoyant à la France.

      En aucun cas, ces alliés britanniques ne les ont vus autrement, c'est-à-dire en sujets désireux de réformer l'institution politique du Bas-Canada pour en faire une au sein de laquelle les décisions des élus de la Chambre législative et du Conseil législatif soient appliquées par le Conseil exécutif et le gouverneur général.

      Aussi, voir en ces manifestations une question d'abord identitaire consiste à lire la démarche des Catalans comme l'a fait la Grande-Bretagne de celles des Patriotes.

      Voilà ma réponse à votre « pourquoi ». Ne pas voir cette différence essentielle, c'est tenir un discours qui mène à des revendications d'autonomie plutôt qu'à la création d'un pays de citoyens et de citoyennes.

    • Jean Lapointe - Abonné 23 décembre 2017 15 h 25

      «Une démarche identitaire en serait une ciblant exclusivement les personnes historiquement identifiées aux catalans et à ses leurs descendants.» (Claude Bariteau)

      C'est que dans mon esprit quand je parle d'identité catalane et d'identité québécoise je ne pense pas uniquement aux Catalans d'origine catalane mais à tous les Catalans, les de souche et les Catalans d'adoption venus d'ailleurs et je ne pense pas uniquement aux Québécois d'origine canadienne-française mais à tous les Québécois les de souche et tous les autres venus d'ailleurs qui se sont joints à eux.

      Il y a l'identité canadienne-française et il y a l'identité québécoise. L'indépendance souhaitée n'est pas réservée aux descendants des Canadiens français, elle devra être voulue par ceux qui auront voté majoritairement en sa faveur quelque que soit leur origine. Il n' y aurait évidemment pas que les descendants des Canadiens français qui auraient le droit de se prononcer.

      Il reste qu'il me semble évident que l'identité québécoise est fortement marquée par l'identité canadienne-française dont le trait principal est la langue française.

      C'est ce qui fait qu'on est devant deux identités particulières la catalane et la québécoise.

      Nous donnons donc semble-t-il un sens différent au mot identité.

    • Claude Bariteau - Abonné 23 décembre 2017 16 h 44

      M. Lapointe, nous en sommes pas très loin dans nos analyses. En fait, la différence est liée au terme « identité ». On ne vote pas sur une base identitaire, mais sur une base d'individus ayant un droit de vote, ces derniers exprimant leur adhésion ou non à un projet de pays qui les rejoint et auquel ils s'associent.

      Il importe alors d'imaginer un pays de citoyens et de citoyennes qui le feront leur et l'ayant fait s'y investiront politiquement pour en assurer la pérennité en mettant de l'avant des politiques en conséquence. Dans ce processus, l'important est que les citoyennes et les citoyens s'identifient à leur pays. S'ils le font, ils contribueront à l'expression d'une façon d'être québécois comme peuple et comme nation politique.

      Cette activité modifiera l'image actuelle associée à l'identité québécoise. En fait, une nouvelle identité s'exprimera, comme ce fut le cas partout où furent créés de nouveaux pays.

  • Michel Lebel - Abonné 23 décembre 2017 08 h 17

    Danger pour l'unité de l'Europe


    Tout un casse-tête pour un Rajoy qui ne semble pas à la hauteur de la situation. Le gouvernement central espagnol devra tôt ou tard accorder une plus grande autonomie à la Catalogne, mais en refusant l'éclatement de l'Espagne.

    Comme l'Europe, bien difficilement construite depuis les années 50, ne doit pas suivre la voie de la dissolution. Mais pour contrer ce mouvement de fond, les dirigeants européens devront se réveiller, prendre bien acte de qui ne va pas, et donner une âme manquante à cette Europe. La question lancinante est: en sont-ils capables? À l'heure actuelle, les deux bouées et phares que je vois sont la chancelière Merkel (malheureusement amochée) et surtout le président Macron. Mais le temps commence à presser.


    M.L.

    • Sylvain Auclair - Abonné 23 décembre 2017 10 h 17

      La Catalogne avait déjà une large autonomie. Ce que l'Espagne a toujours refusé, c'est l'affirmation selon laquelle la Catalogne est une nation.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 23 décembre 2017 10 h 44

      Si l'Europe pouvait se mettre dans la tête que la diversité des cultures, des sociétés et des peuples est une richesse à partager pour l'humanité, plutôt qu'un empêchement de tourner en rond.

      On parle souvent de la nécessité de la diversité biologique pour assurer la survie de l'humanité. Il me semble qu'il en est de même pour le reste.

      La diversité est la tendance divine de l'univers. Cela ne l'empêche pas d'être UN. Qui voudrait se battre contre l'univers?

    • Michel Lebel - Abonné 23 décembre 2017 14 h 00


      @ Sylvain Auclair,

      À ce que je sache, une majorité de Catalans veut une plus grande autonomie à l'intérieur de l'Espagne et non devenir un État indépendant et souverain. À ce que je sache aussi, les Catalans ont actuellement beaucoup moins de pouvoirs que les Québécois.

      M.L.

    • Sylvain Auclair - Abonné 23 décembre 2017 17 h 07

      Monsieur Lebel,

      En effet, les Catalans veulent une plus grande autonomie, mais cela leur ayant été refusé ( https://fr.wikipedia.org/wiki/Statut_d'autonomie_de_la_Catalogne_de_2006 ), ils ont dû se résigner à l'indépendance. Maintenant, on ne sait pas si c'est une majorité ou non de Catalans qui la veulent, tout référendum ayant été interdit.

    • Michel Lebel - Abonné 23 décembre 2017 21 h 20


      Monsieur Auclair,

      Si je me fie aux résultats du vote populaire des dernières élections catalanes et de nombreux sondages d'opinion, une majorité de Catalans veut toujours faire partie de l'Espagne. Certains commentateurs souverainistes québécois font des tranferts avec la question catalane sur ce qu'ils souhaitent voir arriver au Québec. Mais en Catalogne comme au Québec, une majorité de citoyens ne veut pas faire sécession de l'Espagne ou du Canada. Il faudra bien un jour qu'on en prenne acte. C'est le principe même du respect de la volonté démocratique qui est ici en cause.

      M.L.