La rebuffade en Alabama

Le trumpisme en déroute ? Et si c’était vrai. La défaite de Roy Moore en Alabama vient en tout cas mettre en exergue la vulnérabilité de Donald Trump.

Si les républicains peuvent être battus en Alabama, État rouge entre tous, alors c’est dire qu’ils peuvent l’être n’importe où, n’est-ce pas ? Du moins les démocrates, auxquels la victoire de Doug Jones mardi donne des ailes, veulent-ils le croire. Encore que, considérant l’ultraconservatisme, pour ne pas dire la vilenie des positions défendues par M. Moore, il y a lieu de se demander pourquoi sa défaite n’a pas été plus décisive.

L’homme a deux fois été évincé de la Cour suprême de l’Alabama pour avoir refusé d’appliquer la loi au nom de ses convictions de chrétien fondamentaliste, a manifesté de la nostalgie pour l’esclavagisme, est un homophobe notoire, a estimé que les femmes ne devraient pas être autorisées à se présenter en politique et qu’il devrait être interdit aux musulmans d’être élus au Congrès…

C’est mal connaître le conservatisme qui anime une large proportion de la population que de penser que cela aurait dû empêcher M. Moore d’être candidat dans cet État au lourd passé ségrégationniste. Et où, d’ailleurs, des Églises cautionnent le mariage des enfants. Qu’il ait été l’objet en novembre d’allégations graves d’agressions sexuelles auprès de mineures, perpétrées il y a 40 ans, ne l’a donc pas empêché d’obtenir 48,4 % des voix à l’élection de mardi au Sénat, à peine moins que les 49,9 % des votes obtenus par le démocrate Jones.

Voilà pour l’envers de la médaille. Car si mince soit-elle, la victoire de M. Jones, premier démocrate élu sénateur de l’Alabama à Washington depuis 1992, n’en est pas moins extraordinaire. L’échec politique reste cuisant pour le président Trump, lui-même aux prises avec ses « histoires inventées » de femmes qui l’accusent d’agression et de harcèlement. Contre la plus fondamentale des considérations éthiques, M. Trump a donné son appui à un prédateur d’adolescentes au nom de la logique du vote utile, s’agissant de protéger la fragile majorité républicaine au Sénat. Cuisante défaite parce que M. Moore est au fond un avatar du président et que cette défaite témoigne, après les déboires républicains aux récentes élections en Virginie, de l’érosion de la « marque Trump » auprès de ses sympathisants et des difficultés qui attendent le parti aux législatives de mi-mandat de l’année prochaine.

L’échec est aussi celui de Steve Bannon, l’ex-stratège politique de M. Trump, qui voyait en M. Moore l’avenir du Parti républicain, rien de moins. On s’en réjouit, c’est un homme à l’idéologie toxique. L’échec est enfin celui du parti comme tel, qui malgré quelques réticences et quelques tourments a fini par se ranger à la candidature de M. Moore, signalant par là qu’il est prêt à n’importe quelle compromission pour prendre et conserver le pouvoir.

Les républicains en paient le prix en Alabama. Car si M. Jones, se faufilant vers la victoire, doit beaucoup à la mobilisation exceptionnelle de la minorité afro-américaine, il doit aussi son succès à la défection d’une partie de l’électorat blanc des banlieues aisées — en particulier féminin — qui, viscéralement incapable de donner son appui à la démocrate Hillary Clinton, avait voté pour M. Trump l’année dernière. « Merci [aux électeurs de l’Alabama] pour avoir voté comme des citoyens, et non pas comme les membres d’une tribu », a écrit le chroniqueur Thomas L. Friedman. Le faible taux de participation (35 %) a fait le reste.

C’est une victoire qui sort les démocrates de la stupeur de la défaite d’Hillary Clinton. Qui leur ouvre des horizons. Qui surligne le fiasco que devient le Parti républicain. L’affreuse candidature de ce Roy Moore ne sera pas facilement effacée des mémoires.

5 commentaires
  • Claude Poulin - Abonné 14 décembre 2017 09 h 21

    Une étape historique

    Cette victoire inattendue de Doug Jones à l’élection sénatoriale en Alabama donne de l'espoir à ceux et celles qui ne croyaient plus dans au pouvoir de la démocratie américaine de contrer la dérive républicaine et évidemment le "trumpisme". Il faut souligner que cette courte victoire (compte tenu du résultat très serré 49.5/48.4%) est historique, compte tenu du passé politique et social de cet État ultra-conservateur. A souligner surtout, deux facteurs qui sont responsables de ce tournant: le vote de la communauté afro-américaine et hispanique et celui des régions de cet État là où la population est la plus scolarisée. Ce qui donne raison de croire que cette élection aura des effets dynamiques et qui va surtout avoir des conséquences positives sur le vaste courant de mobilisation populaire (en particulier dans les réseaux politiques chez les femmes) dont saura profiter le Parti démocrate aux élections de 2018. Et comme les preuves accablantes dans le "Dossier russe ». s’accumulent sur le bureau du procureurs Mueller, les étoiles s’alignent et le compte à rebours de ce régime est sur une lancée certaine!

  • Pierre Robineault - Abonné 14 décembre 2017 10 h 01

    Bien dit!

    Je suis un lecteur assidu et abonné au New Yorker. Je puis vous assurer que vous n'avez rien à envier aux journalistes de cette excellente revue.
    Un ajout toutefois, pour se demander si les démocrates ont raison de se réjouir de la victoire de Jones. Oui et non. Oui à cause d'un élan bienvenu, non pour la perte de sérieux arguments d'attaque si Moore avait malgré tout gagné.

  • Claude Gélinas - Abonné 14 décembre 2017 10 h 37

    Une gifle magistrale !

    Une rebuffade pour ce vulgaire et narcissique Président qualifié par plus d'un de voyou qui se croit tout permis également reconnu comme prédateur sexuel.

    Le plus surprenant c'est de constater le nombre élevé de voix recueillis par un candidat qui représente ce que l'Amérique a de plus détestable. Difficile de comprendre ce qui peut animer ces américains d'Alabama. C'est à désespérer de la nature humaine !

    • Nadia Alexan - Abonnée 14 décembre 2017 11 h 05

      «Ce qui peut animer ces Américains d'Alabama» de voter contre leurs propres intérêts est l'aveuglement religieux. N'oublions pas que c'est «le Bible Belt» du sud des États. Les fondamentalistes chrétiens votent systématiquement pour le Parti républicain même chez les universitaires, les plus instruits de New York!

    • Jean-Charles Vincent - Abonné 15 décembre 2017 08 h 12

      En effet ce qui les anime c'est leur fondamentaliste. Mais ils ne sont pas seuls. N'avons nous pas ici une frange qui pense ''Better crooks than separatists'' ??