Quand l’Europe ferme les yeux

Le résultat net de la politique d’endiguement migratoire de l’Europe face à l’Afrique, c’est que les clandestins échouent en Libye dans des conditions épouvantables et que beaucoup sont vendus comme esclaves. Les solutions que le président français, Emmanuel Macron, a avancées dans le cadre de sa tournée africaine sont des faux-fuyants.

Emmanuel Macron en aura bien profité, la semaine dernière en Afrique, pour soigner son image de jeune leader moderne et réformateur. Son discours-fleuve, mardi dernier, devant 800 étudiants de l’Université de Ouagadougou, au Burkina Faso, en aura été un temps fort. « Je suis d’une génération de Français pour qui l’Afrique n’est ni un encombrant passé ni un voisin parmi d’autres », a-t-il déclaré ; d’une génération pour laquelle « les crimes de la colonisation européenne sont incontestables », a-t-il ajouté dans un discours qui se voulait refondateur des relations entre la France et l’Afrique francophone. Des mots que la jeunesse qui l’écoutait a aimé entendre, à raison.

Mais encore ? Que refonde-t-il exactement ? Et sous l’image qu’il a fonceuse et sous le verbe qu’il a si habile, il y avait quoi, concrètement ? L’homme est d’une nouvelle génération, certes, mais pas sa fonction, ni d’ailleurs sa conception néolibérale de la gestion du monde.

Au reste, son intervention devant les étudiants aura trahi une pointe de suffisance colonialiste dans la manière dont il a interpellé en le ridiculisant le président burkinabé, Roch Marc Christian Kaboré, alors que ce dernier quittait la salle de l’université (« Reste là ! Du coup, il est parti réparer la climatisation ! »), donnant lieu à un épisode, très médiatisé outre-Atlantique, qui risque de rester longtemps dans le souvenir de cette tournée présidentielle. Non pas que les élites africaines ne méritent pas d’être clouées au pilori pour le peu de cas qu’elles font des responsabilités sociales pourtant basiques de tout État, s’agissant de fournir aux gens de l’électricité, de l’eau potable et des écoles.


 

Toujours est-il que, prétendant à une oeuvre de refondation, M. Macron aurait pu saisir l’occasion de joindre la parole aux actes en s’attaquant avec plus de profondeur à l’enjeu de l’heure, celui des migrants africains illégaux refoulés en Libye dans des camps de rétention et condamnés à survivre dans des conditions inhumaines. Un « enjeu de l’heure » dont on connaît pourtant l’existence depuis des années, mais face auquel il aura fallu un reportage de CNN montrant des migrants subsahariens vendus comme esclaves dans la région de Tripoli pour que les dirigeants européens et africains, réunis en sommet jeudi dernier à Abidjan, en Côte d’Ivoire, fassent l’effort de s’alarmer et de se mobiliser.

Dans une urgence bien scénarisée, M. Macron et ses compères ont donc annoncé le lancement d’opérations de secours « dans les prochains jours ou semaines » visant à rapatrier 3800 migrants — alors qu’ils sont entre 400 000 et 700 000 à être coincés en Libye, selon les évaluations de l’Union africaine ; et, dans un deuxième temps, la création de « forces spéciales » pour faire la guerre aux passeurs et démanteler leurs réseaux et leurs financements.

Outre qu’il s’agit de mesures floues et difficiles à appliquer, les réponses que ces dirigeants prétendent apporter sont superficielles. Les passeurs ne sont pas la cause du problème, ils en sont un symptôme. Qu’une route migratoire soit fermée ici et une autre surgira là. Comme à la frontière mexicaine. Que tant de jeunes Africains cherchent à franchir la Méditerranée au péril de leur vie crie à tue-tête l’urgence de créer dans leur pays des conditions de vie décentes et d’adopter des stratégies de développement durable, notamment sinon surtout en agriculture.

Ce n’est apparemment pas une réflexion que nos dirigeants sont prêts à entamer ou même capables de faire, dans un monde pris dans les engrenages d’une économie de marché ultracapitaliste. L’Union européenne (UE) a plutôt décidé d’ériger un mur qui ne dit pas son nom sous la forme de politiques migratoires qui misent sur l’endiguement à tout prix. Il ne faut pas craindre l’hypocrisie, souligne Médecins sans frontières, pour dénoncer comme l’a fait Macron les « crimes contre l’humanité » que sont les marchés d’esclaves en Libye tout en finançant le renvoi du plus grand nombre dans l’enfer qu’ils tentent de fuir. Le fait est que l’UE finance à hauteur de millions de dollars, si ce n’est indirectement, des milices armées auxquelles ce qu’il reste d’État libyen a « sous-traité » la gestion de ces centres de détention en partie transformés en comptoirs de traite humaine. Autant de complicités objectives sur lesquelles l’UE ferme les yeux dans la froide mesure mathématique où le nombre de migrants échoués sur les côtes italiennes a radicalement chuté — de 27 300 à 5700 entre octobre 2016 et octobre 2017.

7 commentaires
  • Louis Gaudreau - Abonné 4 décembre 2017 07 h 15

    David contre Goliath...

    Pourquoi tant de méchanceté? C'est ça l'homme?

  • Jules Desrosiers - Abonné 4 décembre 2017 07 h 51

    Une POINTE de suffisance ? !!!


    Vous avez dit "une pointe"! Moi je dis: Chassez le naturel, il revient au galop.
    Après un discours de M. Macron qui était prometteur mais qui devait s'avérer creux, la période de question, pendant plus qu'une heure, a révélé un professeur suffisant et insupportable. Tutoyer et ridiculiser son hôte, le Président burkinabé en public et devant les médias est un moment fort d'une arrogance que le colonisateur n'arrive pas à camoufler et qu'il ne VEUT pas abandonner (vous avez vu ce sourire satisfait du Président français aux moments où il était le plus grossier? Quel plaisir de se sentir si nettement supérieur!).
    Par ailleurs, je suggère qu'on s'intéresse au contenu et au ton des questions posées par des étudiants burkinabés. Ces propos reflètent des préoccupations de l'heure, à commencer par une rancœur envers ceux qui ont déstabilisé la Lybie et du même coup toute l’Afrique de l’Ouest, et qui pensent s'en tirer en disant simplement, comme M. Macron : Je n'étais pas là, moi je n'aurait pas fait ça.
    Non, malgré une gaucherie occasionnelle, les questions des étudiants pourraient bien refléter une réflexion actuelle de la population, politisée, du Burkina Faso.

  • Gilbert Troutet - Abonné 4 décembre 2017 08 h 21

    La Libye : un chaos que les occidentaux ont créé

    Ce sont les occidentaux, y compris le Canada de Stephen Harper, qui ont décidé de renverser (et d'assassiner) Khadafi, livrant ainsi un des pays les mieux développés d'Afrique aux bandes islamistes. Quand il s’agit de protéger leurs intérêts ou leurs zones d’influence, les États impérialistes se donnent de bonnes raisons pour intervenir en territoire étranger, par exemple des motifs « humanitaires ». Au moment du « printemps arabe », une révolte se dessine en Libye. L’Occident réussit à faire passer la Résolution 1973 de l’ONU, présentée par la France et autorisant une intervention armée, en faisant croire que Mouammar Kadhafi menace Benghazi d’un massacre sans précédent de civils, voire même de génocide. Les armées de l’OTAN vont alors se déchaîner, larguant des milliers de tonnes de bombes et détruisant la plupart des infrastructures du pays. Or, on apprenait en 2016, grâce à l’accès à une correspondance entre Sidney Blumenthal et Hillary Clinton, que le but de l’opération n’était pas d’assurer la protection des populations, mais d’empêcher Kadhafi de créer une banque africaine de développement qui aurait concurrencé le système bancaire occidental. Le courrier électronique indique que l’initiative militaire menée par le président Sarkozy avait pour objectifs, notamment, de mettre la main sur le pétrole libyen, d’assurer la présence de la France dans la région et de contrer l’ambition de Kadhafi d’étendre son influence dans cette partie du continent considérée comme « l’Afrique francophone ».

  • Michel Lebel - Abonné 4 décembre 2017 09 h 31

    Le professeur Macron...


    Macron parle beaucoup, joue au grand professeur, mais les actes souvent ne suivent pas. Bref, il faudrait plus de modestie et plus d'action de sa part. En Afrique et ailleurs.

    M.L.

  • Simon Pelchat - Abonné 4 décembre 2017 11 h 39

    Faux progressites

    Macron et Trudeau qui se targuent d'être de la nouvelle génération, bien intégré à l'époque narcissique des égo-portraits, continuent néanmoins de vendre des armements à des pays même voyous, font toujours la promotion du néolibéralisme et de la mondialisation des capitaux mais se gardent bien de faire la promotion de la mondialisation des personnes humaines qui ont aussi besoin de se déplacer pour aller là où est concentrée la richesse. Ils sont de faux progressites et d'habiles communicateurs inféodés au monde des places boursières et de paradis fiscaux.

    • Hélène Boily - Abonnée 5 décembre 2017 18 h 33

      Ce sont des imposteurs.