États-Unis: une réforme fiscale tout en tromperie

Le gouvernement Trump travaille au Congrès à faire passer une « réforme » fiscale comme les Américains n’en ont pas vu depuis Ronald Reagan, il y a 30 ans. Antiréforme serait plutôt le mot juste.

Qui dit réformes dit par définition changements pour le mieux. On peut donc difficilement dire que la refonte de la fiscalité que Donald Trump a l’ambition d’avoir fait voter par le Congrès avant Noël est réformiste, considérant qu’il s’agit en grande partie d’un cadeau pour les plus riches dont la classe moyenne fera les frais. En vertu de la version de la loi votée à la Chambre des représentants, environ 45 % des réductions de taxes finiraient par aller dans les poches des ménages dont les revenus sont supérieurs à 500 000 $US, selon le Center on Budget and Policy Priorities. Une évaluation complémentaire de ce think tank crédible de Washington établit que les ménages dont les revenus annuels sont inférieurs à 75 000 $US verraient leur situation fiscale se détériorer.

D’où cette question : par quelles dynamiques un parti politique aussi clairement voué à la défense des intérêts d’une minorité de richards parvient-il malgré tout à être élu ? Si la question n’est pas nouvelle, elle trouve sa réponse sous M. Trump dans la montée du « plouto-populisme », suivant l’expression créée par Martin Wolf, chroniqueur au Financial Times, un homme qu’on ne peut guère dire de gauche mais dont le point de vue plaît en l’occurrence à Noam Chomsky.

Produit objectif du Parti républicain, M. Trump est aujourd’hui plouto-populiste en chef. Il a réussi, pour toutes sortes de raisons, à canaliser le ressentiment et l’insécurité d’une grande partie de ces Américains qui se sentaient, non sans raison, oubliés. Il n’est pas, en fait, sans continuité idéologique et culturelle avec le cinématographique Ronald Reagan, dont les coupes d’impôts en 1986 n’ont pas, soit dit en passant, déclenché la vague promise de croissance économique.

C’est ainsi que, d’un mensonge à l’autre, le président-milliardaire se sent tout à la fois autorisé à marteler que sa réforme de la fiscalité bénéficierait « très peu aux gens fortunés », « qu’il est temps de se battre pour nos travailleurs américains » et que « je fais ce qui est juste et, croyez-moi, ce n’est pas bon pour moi ».

S’agissant de faire avaler aux moins nantis et aux classes moyennes la couleuvre voulant qu’ils ont leurs intérêts à coeur, ces ploutocrates ont trois stratégies principales, dit M. Wolf : ils mobilisent des économistes et des intellectuels capables de défendre la fable selon laquelle l’ensemble des gens profiteront de politiques qui bénéficient en fait au plus petit nombre ; ils abusent de la loi, notamment en bloquant l’accès des minorités à l’exercice de leur droit de vote ; et ils cultivent les conflits ethniques, raciaux et culturels — une matière dans laquelle M. Trump excelle avec une brutale efficacité.

La sociologue Eva Illouz parle de son côté de la montée aux États-Unis, comme dans le reste du monde, d’un « populisme émotionnel », où les peurs et le ressentiment qu’éprouve l’homme blanc chrétien (à l’égard des immigrants, des gais, des femmes…) se couplent à l’établissement d’un lien d’« intimité » avec le leader. La politique devient de moins en moins affaire de raison. Interviennent plus que jamais, dit-elle, des « structures symboliques profondes » (insécurité, espoir, déception, fierté…) où les politiques économiques compliquées d’un parti, fussent-elles nocives pour les électeurs, entrent moins que plus dans l’équation des choix électoraux.

Vrai que tout cela se joue depuis longtemps à divers degrés en politique américaine, tant l’animosité entre mondes républicain et démocrate peut être viscérale. Cette refonte fiscale toute en duperie montre en tout cas que les républicains sont capables de créer les conditions propices à la survivance du trumpisme, même s’il n’est pas encore acquis que le Sénat votera la nouvelle loi. Il devrait survivre dans les États du sud à travers des hommes comme le sénateur Tom Cotton (Arkansas), militariste et xénophobe comme M. Trump, mais plus policé et bien à l’aise au sein de l’establishment washingtonien. Avec, à la clé, creusement des détresses et des inégalités. Alors quoi ? Sans être une panacée, il serait utile qu’un sursaut de discernement citoyen fasse en sorte que les démocrates — en grand besoin de réforme, du reste — arrivent au moins à s’emparer de la Chambre des représentants aux élections de mi-mandat, l’année prochaine.

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9 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 25 novembre 2017 08 h 07

    Trop simple!

    J'éprouve une certaine méfiance pour les chroniqueurs qui débutent leur texte, les yeux dans le dictionnaire, cherchant une définition du concept manipulé qui étayera leur démonstration. M. Taillefer choisit le concept de la reforme, signifiant parfois "le rétablissement dans une meilleure forme", pour conclure ensuite que si M. Trump a menti au peuple sur la définition du mot reforme, un meilleur discernement citoyen rétablira la vérité un jour. Trop simple!

    • Louis Bourdages - Abonné 25 novembre 2017 11 h 08

      Votre propos aurait-il besoin d'un dictionnaire pour être plus clair et plus explicite ? Le dictionnaire peut aussi aider à ouvrir les yeux.

    • Pierre Robineault - Abonné 25 novembre 2017 11 h 34

      Aurais-je donc lu une chronique différente de celle que vous commentez?

    • Raynald Blais - Abonné 26 novembre 2017 02 h 58

      Si M. Taillefer avait basé son texte sur ce qu'est l'État démocratique, une arme aux mains de la classe dominante servant à concentrer les richesses entre leurs mains, plutôt que sur la définition du mot réforme, le défaut d’être menteur de l’un (que je ne conteste pas) ainsi que la qualité d’être clairvoyant de l’autre ne seraient pas déterminants dans ses prévisions pour l’avenir des américains, mais conséquents d’une réalité différente des entrées dictionnairiques usuelles sur le sujet.

    • Serge Côté - Abonné 26 novembre 2017 19 h 37

      Si quelqu'un me demandait, un jour, la définition du mot "galimatias", je lui répondrais: "allez consulter les deux interventions de M. Blais dans le quotidien “Le Devoir” du 26-11-17 et quand vous verrez que c'est inintelligible, vous comprendrez pour toujours la signification du mot “galimatias”".

  • Clermont Domingue - Abonné 25 novembre 2017 09 h 51

    Émotions.

    Merci monsieur Taillefer, votre article très éclairant nous fait comprendre que les émotifs se sentent très bien représentés par Trump. Ils le suivraient jusqu'en enfer.

    Heureusement, les généraux mettent des pare- fous.

  • Réjean Martin - Abonné 26 novembre 2017 10 h 34

    des millionnaires qui sont temporairement dans l’embarras

    Ce n’est pas d’hier que les États-Unis placent la richesse financière comme indice unique d’une vie réussie. Voyez ici ce qu’en disait autrefois John Steinbeck: Le socialisme ne s’est pas implanté aux États-Unis parce que les pauvres ne se considèrent pas comme des prolétaires exploités, mais comme des millionnaires qui sont temporairement dans l’embarras.

    • Serge Côté - Abonné 26 novembre 2017 19 h 51

      Tellement vrais les mots de Steinbeck que vous nous partagez, M. Martin. Ils décrivent une réalité qui perdure encore aujourd'hui et dans laquelle aucun autre pays dans le monde pourrait se reconnaître. L'imaginaire états-unien est un amalgame de "pensée magique" et de "self-made man" complètement déconnecté de la réalité.

  • Colette Pagé - Inscrite 26 novembre 2017 16 h 54

    Leurre et tromperie à vitesse grand V !

    Bien naïfs sont les millions d'électeurs qui ont cru que le menteur pathologique qu'ils ont élu à la Maison Blanche se préoccuperait des intérêts de la classe moyenne alors qu'il a passé sa vie à vouloir s'enrichir quitte à laisser sur la paille ceux avec qui il faisait affaire.