Zimbabwe: le despotisme sous un autre visage?

Un coup d’État qui ne dit pas son nom serait en train de mettre fin à l’interminable règne du président Robert Mugabe au Zimbabwe. Encore qu’il s’agisse moins, au fond, d’un putsch que d’un coup de force destiné à empêcher Grace Mugabe, l’ambitieuse épouse, de lui succéder. Le réarrangement du pouvoir qui se dessine n’est malheureusement pas porteur d’avancées démocratiques.

Depuis son indépendance en 1980, le Zimbabwe n’a jamais connu qu’un dirigeant : Robert Mugabe, aujourd’hui âgé de 93 ans. Héros de la révolution qui a mis fin au régime de la minorité blanche dans ce qu’on appelait la Rhodésie, il aura été au départ considéré comme un dirigeant progressiste — quoique très tôt intraitable avec l’opposition, dont celle de son ancien allié Joshua Nkomo —, avant de se transformer lentement mais sûrement en despote classique. Un homme installé au pouvoir par un mélange de culte de la personnalité, de népotisme, de répression et d’élections truquées. S’il y a déjà un certain temps que son ascendant auprès des Zimbabwéens est écorné, considérant l’état épouvantable dans lequel se trouve l’économie nationale, le vieillard disait encore récemment vouloir régner jusqu’à ses 100 ans, ayant fait savoir qu’il avait décidé de se présenter à la présidentielle de 2018.

L’intervention militaire menée dans la nuit de mardi à mercredi vient apparemment mettre fin à ce projet — encore qu’il faut dire que la situation demeurait confuse au moment d’écrire ces lignes. Il fait peu de doute, en tout cas, que ces événements (la capitale Harare verrouillée par l’armée, les Mugabe placés en résidence surveillée…) recouvrent en fait un nouvel épisode, celui-là explosif, dans la guerre à laquelle se livrent deux clans pour la direction du pays. Il s’agit d’un coup de force visant moins à écarter Robert Mugabe qu’à museler une épouse qu’abhorre la vieille classe dirigeante issue de la guerre de libération.

D’où la déclaration sibylline du porte-parole de l’armée, faite au petit matin à la télévision nationale. « Nous voulons qu’il soit absolument clair que ceci n’est pas un coup d’État », a-t-il déclaré, avant de préciser : « Nous ne faisons que viser les criminels qui entourent » le président.

 

La rue n’aime pas non plus Grace Mugabe, surnommée « Disgrace » pour ses excès et le luxe qu’elle étale effrontément. Non pas qu’elle soit la seule à s’enrichir sur le dos d’un peuple exsangue. Cette dame âgée de 52 ans a l’oreille de son mari et dispose de l’appui de deux organisations puissantes, la Ligue des femmes et la Ligue de la jeunesse du parti, la ZANU-PF. Et c’est ainsi que sa faction, Génération 40 (G40), a réussi la semaine dernière à convaincre Robert Mugabe de destituer son vice-président Emmerson Mnangagwa, vu jusque-là comme son successeur possible, sinon probable, et par ailleurs leader de la faction rivale, Lacoste. Presque aussitôt, Mme Mugabe annonçait qu’elle était prête à succéder à son mari.

Ç’aura été l’affront de trop qui aura décidé l’armée à bouger. La faction Lacoste a le soutien de l’establishment militaire et M. Mnangagwa est proche du chef des armées et cerveau de ce « non-coup d’État », le général Constantino Chiwenga — deux héros de la guerre de libération.

Si bien qu’on peut bien se réjouir de voir Robert Mugabe enfin écarté. Sauf que cette guerre de succession et ces intrigues de palais ne permettent guère, dans l’ordre actuel des choses, d’entretenir l’espoir d’un quelconque progrès démocratique. Âgé de 75 ans, Emmerson Mnangagwa est l’ancien patron des services de renseignement. Il a joué un rôle clé dans les violences qui ont ensanglanté la présidentielle de 2008. Le Monde rapporte qu’il est impliqué dans plusieurs histoires de détournement de fonds, ses adversaires l’accusant même d’avoir volé la somme astronomique de 15 milliards $US. Le général Chiwenga et lui se seraient employés ces derniers temps à préparer le terrain en cultivant leurs contacts avec l’allié chinois, qui convoite le secteur minier zimbabwéen.

En l’absence, de surcroît, du Mouvement pour le changement démocratique (MDC), principal parti d’opposition fondé par l’infatigable Morgan Tsvangirai, qui ne joue aucun rôle dans ces bouleversements, la situation se résume pour l’instant à un règlement de compte, sinon à un éventuel changement de garde entre autocrates.