Bonne conscience à peu de frais

Le maire de Montréal, Denis Coderre, a décidé de débaptiser la rue Amherst dans une démarche de réconciliation avec les peuples autochtones. Effacer la mémoire de ce féroce militaire et premier gouverneur du Canada est certes un moyen facile de se donner bonne conscience. Or l’histoire du pays recèle de personnages racistes, cruels et véreux sur qui on peut jeter l’opprobre ; on a l’embarras du choix. Mais revisiter le passé ne change rien à l’intolérable condition réservée encore aujourd’hui aux autochtones.

Jeffery Amherst est un officier anglais dont la redoutable efficacité fut louée par la Couronne britannique. Les livres d’histoire lui imputent l’infâme responsabilité d’avoir ordonné qu’on offre des couvertures contaminées par la variole à des émissaires amérindiens de façon à propager la maladie chez l’ennemi. Il est établi qu’Amherst a demandé au colonel Henry Bouquet s’il était possible de transmettre la maladie aux Amérindiens et d’utiliser toute autre méthode pour éradiquer « cette exécrable race ». Mais des historiens qui ont examiné les faits doutent aujourd’hui que cette guerre bactériologique primitive ait vraiment eu lieu. D’une part, manipuler des étoffes infectées comportait de sérieux risques pour les Britanniques eux-mêmes. D’autre part, même si des couvertures avaient effectivement été remises aux Amérindiens, il n’existe aucune preuve que ce moyen ait été efficace. Pour ces historiens, il s’agit tout simplement d’une légende.

On le voit : il n’est pas toujours simple de condamner un bouc émissaire 254 ans après les faits. Et même 148 ans après les faits. En juin dernier, le premier ministre Justin Trudeau, accédant à une requête des représentants des Premières Nations, a annoncé que le nom d’Hector Langevin sera effacé de l’édifice qui abrite son bureau à Ottawa. On fait porter à ce Père de la Confédération et ministre des Travaux publics pendant un an et demi l’odieux de la création des pensionnats autochtones. Or c’est le premier ministre John A. Macdonald qui assumait la responsabilité des Affaires indiennes à l’époque, comme l’a rappelé dans nos pages le professeur Luc-Normand Tellier. Et si on relève une citation de Langevin où il prônait de séparer les enfants autochtones de leurs parents afin de les éduquer et de leur inculquer « les bons penchants des personnes civilisées », Macdonald a tenu des propos semblables à plusieurs occasions. Et c’est Macdonald qui a fait en sorte qu’on affame les autochtones afin de les forcer à se parquer dans des réserves.

Orangiste et raciste, Macdonald a méprisé les Indiens, réprimé les Métis et permis la pendaison de Louis Riel. Il a aussi imposé une taxe aux immigrants chinois, qui menaçaient, selon lui, le caractère « aryen » du Canada. Doit-on déboulonner ses statues et effacer son nom des rues, des places et des édifices, comme l’exige le syndicat des enseignants du primaire de l’Ontario ? C’est impensable.

Quant à Amherst, ce sera à la Commission de la toponymie du Québec d’accueillir la demande de la Ville de Montréal. On trouvera peut-être dans ce récit sur la variole subtile raison de le vouer aux gémonies, de façon posthume, il va sans dire. Le général James Wolfe a incendié la plupart des habitations le long du Saint-Laurent, mais c’était la pratique à l’époque de semer la désolation pour assurer une conquête ; l’histoire l’excuserait. Amherst, lui, a enfreint une règle qui voulait qu’on ne pouvait maltraiter les émissaires de l’ennemi.

Qui sera d’ailleurs le prochain personnage historique dont on voudra biffer le nom ? Robert Monckton (épelé Moncton par la suite) ferait sans doute un excellent candidat. C’est cet officier, exécutant les ordres, qui a brûlé les villages d’Acadie et dirigé la déportation des Acadiens. Il n’y a pas de rue Moncton à Montréal, mais il en existe une à Québec, là où se trouvait une partie des champs de bataille, près des rues Fraser et Murray (le gouverneur James Murray exerça une forte répression pour mater la résistance), mais aussi près des rues de Lévis, Bourlamaque et de Bougainville, des officiers de la Nouvelle-France, près aussi de l’improbable avenue Wolfe-Montcalm. Conquérants et conquis réunis.

À peu de frais, d’autant plus que les habitants de la Nouvelle-France, futurs Québécois, ne peuvent être tenus pour responsables des exactions britanniques, le maire Coderre pose un geste symbolique de réconciliation en effaçant le nom d’Amherst. Mais l’histoire nous rattrape, qu’on le veuille ou non, et le passé colonial persiste encore, si on considère le sort qui est réservé aux autochtones de nos jours. Plutôt que d’enterrer le passé, il vaudrait mieux changer le présent.

22 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 15 septembre 2017 02 h 43

    Ça suffit !

    Wikipédia écrit : "Durant l'hiver suivant, Amherst planifie l'attaque de trois armées contre Montréal: James Murray remontant le Saint-Laurent à partir de Québec, William Haviland venant du lac Champlain et Amherst lui-même attaquant à partir du lac Ontario."

    C'est quoi cette detestable manie de rendre hommage à nos conquérants ?

    Il n'y a pas de rue Bonaparte à Londres, ni de rue Waterloo à Paris.

    Qu'il ait ou non utilisé la variole pour tuer de la population civile indienne ne change rien au fait fondamentale qu'en donnant son nom à une rue de Montréal, on rend hommage à un militaire étranger qui a bombardé et tué des Montréalais.

    Où avez-vous la tête M. Dutrisac ?

    Je pense que le fondateur de ce quotidien, Henri Bourassa, doit se retourner dans sa tombe en vous lisant ce matin.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 15 septembre 2017 11 h 14

      L'éditorialiste écrit : "Mais des historiens qui ont examiné les faits..."

      Puisque M. Dutrisac ne fournit aucun indice de l'identité de ces historiens, il est très difficile de juger du sérieux de la remise en question de la réputation génocidaire -- généralement admise -- d'Amherst.

      Est-ce que des lecteurs du Devoir pourrait nous dire quels sont les noms de ces historiens ? S'agit-il ici d'une "fake news" ?

    • Michel Blondin - Abonné 15 septembre 2017 14 h 40

      @ M Jean Piere Martel,

      "Pour l’historien Yvan Lamonde, spécialiste de l’histoire des idées, « il y a un deuil dans la mémoire québécoise qui n’a pas été fait ». À son sens, « mieux vaut conserver les choses en l’état, ne serait-ce que pour stimuler la compréhension de l’histoire."

      M Dutrisac 12 septembren2017.
      Mon commentaire le 12 septembre explore de sujet que je vous invite à lire.

      Bien que contradictoire en apparence, il y a que, n’ayant pas acquis le statut de pays, il est inutile de faire disparaître les symboles de ce pourquoi on ne les veut plus dans le décor.

      Le mot "compréhension" utilisé par M. Lamonde est un euphémisme pour exprimer la colère et l'énergie nécessaire à changer les choses.

      En d’autres termes, il faut fixer leurs portraits bien clairs en tête pour un appel de la colère dans le but de la transcender en énergie et d'agir, de devenir le moteur de changement.

      Les boxeurs en tout cas s'en servent pour vaincre l'adversaire.

      Comme peuple dominé, la colère de l’injustice est un moteur puissant de transformation.

      Il est difficile de nier quand le nom de rue honoré est considéré comme telle alors que, l'information aidant, il est plutôt vue comme un imposteur, un mal-appris ou un génocidaire.

      Il y aura un temps où ces symboles devront disparaître: quand la colère ne sera plus utile.
      En attendant, la simple vu qu’ils resteront encore comme des honorables suscite la colère que votre texte exprime aisément.

      Pourtant, il sont honorables pour d’autres sur ce territoire. Ce qui me fait dire que vous ne partagez probablement pas la vision qu’ils se font du Québec.

    • André Joyal - Abonné 15 septembre 2017 17 h 51

      @ M Jean Piere Martel,

      Hier soir, le très sympathique et fort compétent Frédérique Bastien, face à Patrice Roy, s'est révélé être un de ces historiens auxquels fait allusion l'éditorialiste.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 16 septembre 2017 00 h 52

      Merci M. Joyal.

      Si je comprends bien, "les historiens" (au pluriel) qui soutiennent qu'Amherst n'a pas mis en exécution ce qu'il aurait aimé faire, soit exterminer les Indiens, c'est un collectif d'experts regroupés sous le nom de "Frédérique Bastien"...

      ...à moins que ce soit plutôt _un_ historien parmi des dizaines qui soutiennent le contraire.

      Pouvons-nous nous entendre pour dire qu'en rendant hommage à Amherst, nous rendons hommage à un de nos conquérants ? Et que nous sommes encouragés à le faire par Le Devoir lui-même ?

      On aura tout vu...

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 16 septembre 2017 20 h 03

      Je viens de terminer l'écoute de l'entrevue donnée au Téléjournal par Frédéric Bastien.

      Jamais cet historien n'a nié les accusations génocidaires à l'égard d'Amherst.

      D'où la question de départ : sur quoi M. Dutrisac s'appuie-t-il ?

  • Jean-Charles Vincent - Abonné 15 septembre 2017 02 h 57

    Un spectacle de fumée

    Tout à fait d'accord avec vous. Ce ''show'' de boucane du maire avec sa phrase lapidaire qu'il va prendre le ''bord'' ne change rien à l'histoire. Il faudra bien un jour intégrer dans notre vécu historique tout les petits coups bas de nos ''grands'' personnages historiques. Et personne n'y échappera. C'est de s'y refuser et de le masquer qui est un manque de maturité historique. Allons nous changer le nom de la rue Jean-Talon parce que le gars était pas si grand qu'on l'a dit comme la souligné l'historien Trudel? À mon avis il faut plutôt remettre les choses dans leurs contextes et montrer les deux côtés de la médaille. Et agir au présent pour les laissés pour compte.

  • Michel Lebel - Abonné 15 septembre 2017 07 h 17

    Refaire l'histoire?

    Quand je vois les politiciens jouer aux historiens, je ne suis pas rassuré! Comme quand je les vois aller faire de la politique-spectacle sous un tipi! Vouloir débaptiser les noms semble devenu une mode, oubliant une simple vérité: bien des personnes célèbres(et non célèbres) ont des ''squelettes'' dans leur placard, car ils sont humains! Mieux vaut donc y aller mollo avec ces changements de nom!

    M.L.

  • Jean-François Trottier - Abonné 15 septembre 2017 07 h 45

    Et ceux qui ont signé les mesures de guerre ?

    Borden, qui a utilisé la loi contre les Québécois en 1918.
    Mackenzie King, qui a fait enfermer des Canadiens d'origine Japonaise en masse.
    Pierre Eliott Trudeau, qui a utilisé l'armée au Québec sur la foi d'une "insurrection appréhendée" (!!!).

    On s'est excusé auprès des Canadiens ex-Japonais, qui sont une "vraie" minorité provenant d'une "vraie" nation. Mais j'oubliais... Trudeau a dit que le Canada est désormais "post-national". Tout comme les empereurs romains.

    Et le masssacre des Métis ? Macdonald... Pas plus d'excuses d'Ottawa à l'horizon, en passant.

    En fin de compte il faudra renommer un bon quart des rues de Montréal, un aéroport et peut-être le patronyme du premier ministre actuel, pourquoi pas ?

    On finit par comprendre que le Canada est pays de symboles et d'oubli.

    Faudrait aussi éradiquer tous ces noms des livres d'histoire pour faire bonne mesure.

    Je ne sais pas si je réussis à communiquer mon malaise, mais ces gestes et comportements barbares, depuis Amherst jusqu'à Trudeau, sont plus la norme que l'exception dans l'Empîre.

    Se formaliser de l'un ou l'autre est bien mais ça ne répare rien. Des traces en restent tout autant ici que chez n'importe quel peuple écrasé dans les histoires de conquête, ne serait-ce que sur le legs de capital et de terres, qui a des suites énormes.

    Éradiquer un nom n'est pas enlever le mal mais seulement arrêter de l'honorer, très bien, et l'oublier, moins bien.

    Je n'ai aucune raison d'en vouloir personnellement à Amherst, MacDonald ou Borden. Trudeau, c'est différent, pour des raisons personnelles.

    Par contre, l'histoire des nations se crée plus par leurs blessures que par leurs réussites, et oublier les blessures est un affront à plusieurs nations toujours en mal de capitaux et d'éducation.
    Ce n'est pas pour les détester qu'ils doivent être nommés, mais pour mieux nous considérer nous-mêmes, Autochtones, Métis (dont moi) et Québécois (dont moi).

  • Jean Lapointe - Abonné 15 septembre 2017 07 h 56

    La décision ne lui revient pas.

    «le maire Coderre pose un geste symbolique de réconciliation en effaçant le nom d’Amherst» (Robert Dutrisac)

    Ce n'est pas à lui de prendre une telle décision, comme le rappelle monsieur Dutrisac, mais à la Commission de la toponymie du Québec.

    Il faudrait connaître les critères utilisés par cette commission pour que nous puissions en juger.

    Le maire Coderre veut faire un geste symbolique, nous dit Robert Dutrisac, mais est-ce que ce n'est pas davantage un geste électoraliste?

    Il veut un changement qui n'est pas de sa responsabilité. Il n' y pas longtemps le maire Coderre a dit qu'il ne se plierait pas à une loi adoptée par l'Assemblée nationale avec laquelle il ne serait pas d'accord.

    Le maire Coderre n'a-t-il pas tendance à s'accorder des pouvoirs qui ne sont pas de son ressort?

    Mérite-t-il vraiment notre confiance dans ce cas-là?

    Les gents qui qui l'appuient ne font-ils pas preuve d'inconscience et d'irresponsabilité?