Jeu vidéo: une aide encore utile

Le débat fait rage depuis le début de l’été au sujet des subventions de l’État aux sociétés étrangères du jeu vidéo : le temps serait-il venu d’y mettre fin, comme le suggèrent certains en invoquant le fait qu’elles créent une concurrence déloyale pour les entreprises locales ?

En 2016-2017, la société française du jeu vidéo Ubisoft a reçu 63 millions d’euros du gouvernement québécois. C’est beaucoup d’argent pour une seule entreprise.

Qu’elles soient d’ici ou d’ailleurs, les sociétés qui produisent des jeux vidéo chez nous ont droit à un crédit d’impôt de 37,5 % du salaire de chaque employé admissible jusqu’à concurrence de 37 500 $ par année. Instauré dans les années 1990 par le ministre des Finances de l’époque, Bernard Landry, ce crédit était associé à la condition expresse de s’installer dans un des immeubles du « Quartier du multimédia », une condition éliminée depuis.

Devenu de plus en plus populaire après l’arrivée d’Ubisoft, le crédit d’impôt fut réduit à 30 % dans la vague de compressions imposées par le gouvernement Couillard en 2014, puis rétabli à 37,5 % après la publication du rapport Godbout sur la fiscalité. La commission recommandait cependant qu’il soit non remboursable pour les grandes sociétés et plafonné à 25 000 $.

D’autres industries ont droit à ce genre de crédit d’impôt, comme celles du commerce électronique et de la conception de systèmes informatiques, ou encore celles de la production de films et d’émissions de télévision. Sans parler des crédits à la R D en aéronautique, les garanties de prêts au secteur manufacturier et le soutien à l’agriculture et aux industries culturelles. Au moment des travaux de la commission sur la fiscalité, on évaluait l’aide aux entreprises à 2,5 milliards de dollars par année, soit trois fois plus qu’en Ontario en proportion de l’économie. Ce qui n’a probablement pas beaucoup changé depuis malgré le rapport Godbout.

 

Au début de l’été, le p.-d.g. du distributeur de musique continue Stingray, Éric Boyko, a fait une sortie remarquée en dénonçant l’aide consentie par l’État aux firmes étrangères qui choisissent de s’installer au Québec pour profiter des généreux crédits d’impôt. Selon M. Boyko, ces sociétés privent les firmes locales d’une main-d’oeuvre spécialisée très recherchée et, du même coup, exercent une pression à la hausse sur les salaires et les conditions de travail.

Il avait raison. Voilà un des effets pervers de ce genre de programmes coûteux qui viennent perturber le marché de l’emploi, mais aussi celui des fournisseurs de services auxquels s’abreuvent les autres industries qui n’ont pourtant pas accès au même soutien de l’État.

Malgré cela, il faut reconnaître que, sans la création de ce programme audacieux il y a 20 ans, l’industrie du jeu vidéo n’aurait probablement jamais décollé chez nous. Or plus de 10 000 personnes y travaillent aujourd’hui, soit plus de la moitié de la main-d’oeuvre totale de cette industrie au pays.

Les plus importants employeurs sont des sociétés étrangères, comme Ubisoft, Gameloft, Warner Bros., Eidos et Electronic Arts, mais des dizaines de créateurs issus de ces firmes ont aussi lancé leur propre studio.

Au moment de revoir tous les programmes d’aide à l’entreprise, il y a trois ans, le gouvernement Couillard s’est posé la question de la pertinence de ce crédit. Il a d’abord choisi de le réduire, mais s’est ravisé devant le risque de ne plus faire partie du peloton de tête des endroits privilégiés par les décideurs des multinationales du multimédia.

Dans le merveilleux monde des industries de pointe, la masse critique de main-d’oeuvre spécialisée constitue un facteur déterminant dans la décision d’investir ici ou là. Et pour maintenir cette masse critique, malheureusement, il faut y mettre le prix, en argent et en formation. D’où une surenchère salariale tout à fait normale, mais rarement prolongée. C’est un cercle vicieux duquel aucun pays ne peut s’extraire sans risquer la spirale descendante.

S’il est vrai que la concurrence est vive dans certains créneaux d’emplois spécialisés au Québec, elle l’est encore bien davantage entre les grandes villes du monde, de San Francisco à Hong Kong en passant par Berlin, Barcelone et Toronto, pour attirer chez elles des investissements à valeur ajoutée.

Pour le moment, tout indique que l’industrie du jeu vidéo rapporte autant en revenus fiscaux et davantage en activité économique et en emplois bien rémunérés pour nos jeunes qu’elle coûte en crédits d’impôt. Le jour où ce ne sera plus le cas, il ne faudra pas hésiter à rappeler le gouvernement à l’ordre.

3 commentaires
  • Philippe Hébert - Abonné 23 août 2017 04 h 22

    "Pour le moment, tout indique que l’industrie du jeu vidéo rapporte autant en revenus fiscaux et davantage en activité économique et en emplois bien rémunérés pour nos jeunes qu’elle coûte en crédits d’impôt."

    Donc elle ne rapport rien, on est simplement "even" avec le "cost".

    Et si on pousse plus loin l'analyse dû à la surenchère des salaires, ce sont ces employés qui se permettent des loyers de fou, et qui exerce une énorme pression de gentrification.

    Le coût relié à la gentrification est-il calculé? Le coût au départ de tous les familles de la classe moyenne de Montréal? Le coût qui rend Montréal une ville de pauvre ou de célibataire qui font le party.

    La qualité de vie s'éfritte avec la classe sociale qui reste.

    Et comme le p.d.g. de Stingray le disait ci bien, cela est une concurrence déloyale pour les entreprises d'ici qui ont un grand besoin de main d'oeuvre qualifiée.

    N'oublions pas que les jobs financés avec de crédit d'impôts dans l'industrie du jeu vidéo, sont des jobs contractuelles de 6 mois environ. Une fois le contrat à terme, on ne ré-engage pas tout de suite le même employé, même si on a besoin de la main d'oeuvre et qu'il est compétent. Pourquoi me diriez-vous? Parce que selon les normes du travail, si on conserve un employé contractuel après un nombre X (je n'ai plus le nombre en mémoire) de temps, on est obligé de l'embauché sur le payroll de la compagnie.

    Et qu'est-ce qu'engendre un employé sur le payroll de la compagnie? La côtisation de la CSST, la côtisation au régime de retraite, la côtisation à l'assurance parentale, la côtisation aux vacances, la côtisation à bien d'autres affaires que l'employeur est obligé d'acquiter.

    Les employeurs comme Stingray eux, paie tout ces frais additionnels, puisqu'ils ne contournent pas les règles en embauchant des sous-contractant. Les entreprises d'ici paient leur juste part sociale.

    Les entreprises de l'industrie du jeu vidéo ne le font pas, et on leur donne un crédit d'impot de

    • Marguerite Paradis - Abonnée 23 août 2017 07 h 39

      Merci beaucoup monsieur Hébert de mettre notre montre à l'heure concernant ce type d'emplois et ce que nos éluEs friant d' « entertainment » font avec notre $.

      Marguerite Paradis

  • Jean-Pierre Aubry - Abonné 23 août 2017 17 h 22

    Haut risque de subvention à perpétuité

    Très souvent des subventions gouvernementales sont données à une entreprise avec l’intention qu’elles ne soient que temporaires. Le gouvernement veut aider une entreprise à se lancer dans le marché ou une entreprise bien établie à lancer un nouveau produit. Il veut aider une entreprise à absorber le coût et les risques de se lancer («startup cost»). Un fois cette période traversée, on espère que l’entreprise sera indépendante et paiera au gouvernement la charge fiscale fixée par le système fiscal.
    Dans le cas d’Ubisoft, on est plutôt dans le cas où on risque de devoir donner des subventions à perpétuité. Comme on n’a pas un avantage comparatif sur ses concurrents pour plusieurs années, le gouvernement crée un avantage comparatif artificiel en donnant des subventions. Le problème c’est que des villes ou d’autres pays peuvent faire de même, créant une surenchère des subventions.
    Plus l’entreprise est importante, plus elle peut demander davantage au gouvernement en disant que son départ est sera coûteux pour la ville, la province ou le pays. Le gouvernement se trouve alors pris au piège.
    On a le même problème avec Bombardier qui œuvre dans un secteur fortement subventionné à travers le monde. On a le bras pris dans le tordeur de la surenchère des subventions nationales. La seule façon de sortir de ce piège serait d’avoir un véritable avantage comparatif sur ses concurrents ou d’être dans une niche où il y a moins de concurrence ou de subventions. Et je ne vois pas cela à l’horizon…
    Dernier point. À plus long terme, à cause des règles commerciales reliées à la concurence, il sera de plus en plus difficile de donner des subventions directes à des entreprises, comme le gouvernement le fait avec Ubisoft.

    Jean-Pierre Aubry
    Économiste