Flirt empoisonné

Samedi, à Charlottesville, en Virginie, une marche de néonazis et de militants d’extrême droite a provoqué une contre-manifestation antiraciste. La rencontre des deux camps a dégénéré en affrontements violents. Alors que les deux groupes étaient finalement séparés, un néonazi a foncé dans la foule des opposants avec son véhicule, tuant une jeune femme et blessant 19 personnes.

Durant les heures qui ont précédé ce drame, les auditeurs du réseau canadien en ligne Rebel Media ont pu suivre les événements en direct, surtout du point de vue des militants d’extrême droite, dont on expliquait les positions sans les critiquer. En revanche, la reporter se lamentait du traitement favorable donné à l’autre camp par les médias traditionnels.

L’idée qu’on puisse avoir un semblant de sympathie pour des néonazis et des suprémacistes blancs a provoqué des remous chez Rebel et dans les rangs conservateurs, où on suit ce média lancé par deux anciens animateurs du défunt réseau SunNews TV. Un des fondateurs, Brian Lilley, et deux collaborateurs ont quitté le navire en début de semaine, même si l’autre fondateur, Ezra Levant, a publié une déclaration affirmant que le réseau n’était ni nazi ni d’extrême droite.

Des politiciens conservateurs ont aussi fait savoir qu’ils n’étaient plus question d’accorder des entrevues à Rebel. Le chef du Parti conservateur (PC), Andrew Scheer, qui a dénoncé dimanche « ces actes de racisme et de haine », a toutefois refusé de prendre un engagement similaire. Il a pourtant des liens étroits avec ce média. Son directeur de campagne était un des administrateurs de Rebel. Durant la course et à la suite de sa victoire, M. Scheer a volontiers accordé des entrevues à Rebel.

La proximité des conservateurs avec ce média n’avait rien d’étonnant au début, mais d’ultraconservateur, ce site est devenu une plateforme où des sympathisants de l’extrême droite et des opposants à l’immigration, en particulier musulmane, ont pu se faire entendre en entrevue ou dans des reportages rarement critiques. Rebel, qui rêve d’être l’équivalent canadien du site américain Breitbart, organise aussi des manifestations auxquelles certains candidats à la direction du PC ont participé. Farouche partisan de Donald Trump, Rebel pourfend de façon soutenue la gauche et le mouvement antiracisme.

Ce site n’est pas anodin. Bien des idées dont il facilite la propagation sont délétères et de plus en plus exprimées sans complexe. Dans ce contexte, il ne peut plus y avoir d’ambiguïté de la part du chef conservateur. S’il désapprouve ces idées, il ne peut cautionner un média qui leur offre une forme de tribune. Sinon, il donnera l’impression que son parti peut s’accommoder de leurs promoteurs.

8 commentaires
  • Eric Vallée - Inscrit 17 août 2017 02 h 18

    Voir ailleurs de temps en temps

    Quand les médias traditionnels perdent la confiance de beaucoup de gens, il naît d'autres sources d'information comme Rebel media. Quand des médias évitent certains sujets, on aime voir ce qu'ont à dire ceux qui osent en parler. Quand on a la légitime impression que les éditorialistes pensent tous pareil et que Radio-Canada nous ment, on jette de temps en temps un oeil sur ce qui s'écrit ailleurs.

    • David Cormier - Abonné 17 août 2017 09 h 16

      Je suis d'accord avec vous. Tous les médias sans exception (sauf peut-être certains chroniqueurs du JdeM) se sont lancé dans une grande cabale pour appuyer l'entrée sur notre territoire de migrants illégaux. Il est difficile d'avoir l'heure juste sur ce qui se passe si l'on ne fait qu'écouter les médias traditionnels et les politiciens (la plupart étant de toute manière absents dans ce dossier). Je n'aime pas particulièrement The Rebel, mais j'ai eu l'occasion de voir une vidéo qu'ils ont faite sur ce qui se trame à notre frontière en ce moment et ce que j'y ai appris est assez troublant. Les médias traditionnels nous informent mal et sombrent même dans une forme de propagande. Il nous faut donc nous tourner parfois vers d'autres sources pour avoir un portrait plus global de la situation.

  • François Beaulé - Abonné 17 août 2017 08 h 02

    Le racisme est-il illégal ?

    L'éditorialiste affirme que les idées racistes sont délétères. La majorité des citoyens et les partis politiques reconnus croient la même chose. Pourrait-on rendre illégal l'expression du racisme ?

    Et inversement, si l'on continue de considérer légal l'expression du racisme, pourquoi tollérons-nous la tenue de manifestations anti-racistes en même temps et en un même lieu que des manifestations racistes ?

    Puisqu'elles sont toutes les deux légales, l'expression de ces positions opposées devrait se faire séparément pour éviter la violence. Sur la question du racisme ou sur toute autre question, les pouvoirs publics ne devraient-ils pas réprimer la tenue de contre-manifestations pour éviter les affrontements violents ?

    Le respect de la liberté d'expression implique que des mesures soient prises pour éviter que cette expression tente de se faire dans le chaos. Les États démocratiques ont donc deux choix, rendre l'expression du racisme illégale ou empêcher les contre-manifestations dans un même lieu et en même temps. Prévenir la violence fait partie des responsabilités des États.

    • Loraine King - Abonnée 17 août 2017 11 h 23

      Exprimer des opinions racistes par des paroles ou des écrits n'est pas illégal. Tous les Canadiens ont ce droit. Ils doivent vivre avec les conséquences que tout le monde ne sera pas d'accord avec leurs opinions. Certains, Le Devoir, se garde le droit de publier ce qu'il veut bien publier. Le Devoir a aussi la liberté de publier ou de ne pas publier une opinion.

      C'est illégal, en parole ou par écrit, de commettre ou d'inciter publiquement à poser des gestes violents envers, ou qui causent des torts à des groupes raciaux, religieux, linguistiques.

      Les politiciens eux ne peuvent exercer leurs pouvoirs de législateurs pour adopter des lois qui créeraient, disons, un système d'apartheid pour enlever les droits de vote ou la liberté de mouvement ou d'expression aux francophones. Une démocratie est un état de droit qui reconnaît et respecte des droits à tous les citoyens, qu'importe leur race ou leur religion, etc. Ces droits sont garantis dans les constitutions, au Canada et ailleurs.

      Madame Cornelier dans ce texte ne pointe pas du doigt les journalistes qui écrivent ou les lecteurs qui lisent The Rebel, mais les politiciens qui flirtent avec des gens qui véhiculent des positions qui ne sont pas illégales mais qu'un politicien sait très bien qu'il ne peut pas légitimiser avec des lois.

      Un flirt empoisonné, en effet.

  • Marc Therrien - Abonné 17 août 2017 10 h 27

    De la simple confrontation des idées à l'affrontement physique surexcité


    Il semble que la simple confrontation d’idées extrémistes dans la libre expression par la parole de tout ce qui est possible d’être pensé ne soit pas suffisante pour certaines personnes dont on se demande bien ce qui les anime à l’intérieur. Elles ont besoin de s’affronter face à face pour passer de la parole aux actes. Le passage à l’acte agressif est un symptôme que quelque chose ne va pas bien, mais il est bien difficile de diagnostiquer le mal de l’extérieur.

    Parfois, je me demande s’il n’y aurait pas pour ces personnes une simple dimension de jeu ou de joute dont le plaisir voire même l’excitation est intensifié par la présence des caméras des médias qui regardent et si leur conscience souffre quand ils constatent que ce jeu peut conduire à la mort.

    Par ailleurs, je trouve quelques éléments de réponse dans le livre « Petite philosophie de l’ennui » de Lars Fr. H. Svendsen qui nous démontre avec éloquence que la transgression des limites va de pair avec les sentiments d’ennui, de désoeuvrement et d’indifférence dans notre société postmoderne qui s’est perdue dans l’individu. Pour Sören Kierkegaard, l’ennui est même la source de tous les maux.

    Marc Therrien

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 17 août 2017 11 h 42

    ignorer les faits


    Le Devoir ne prend pas acte de la position éditoriale, complexe et nuancée, d'Ezra Levant diffusée le 15 août. Rebel a pu couvrir le rassemblement, à sa façon. Une reporter du Rebel était à 5 mètres du crash et aurait pu perdre la vie ou être sérieusement blessée.

    Je ne comprends pas cet appel à la rectitude politique et au conformisme idéologique du Devoir qui demande qu'un parti politique condamne un média. C'est pourtant ce que l'on reproche à Trump.

    Le Devoir n'ont plus n'est pas critique quand ses reportages et entrevues se font avec des individus qui partagent son idéologie. The Rebel est critique sur C-16 ou M-103. Toute critique de l'immigration, de la porosité des frontières ou de l'islamisme n'est pas pas du racisme.

    S'il y a un média qui défend la diversité et le libéralisme depuis plus de 100 ans, c'est bien Le Devoir, la variété de l'offre médiatique est saine et avec Le Devoir qui cherche le soutien de l'État pour la presse, il est contradictoire d'attaquer un autre média.

    Je consulte très fréquemment The Rebel et je ne reconnais pas le portrait qu'en fait l'éditorialiste. Pour faire la leçon, où était le journaliste du Devoir à Charlottesville? Contrairement au Devoir, The Rebel suit l'Antifa depuis quelques mois, la couverture des événements de Charlottesville se fait donc à partir de ce cadre.

    Peut-être que The Rebel a tort, mais limiter la liberté d'expression et proposer la censure par « l'absence de cautionnement » ne fera que multiplier la division et la violence.

    Par ailleurs, depuis quand « le cautionnement » est-il requis. Comment les médias peuvent-ils être « un chien de garde » si l'on s'attend à ce que le politique soit l'instance de légitimation?

    Harper ne donnait pas d'entrevues et ne parlait pas à la presse. La presse avait-elle tort pour cette raison?

    • David Cormier - Abonné 17 août 2017 16 h 35

      Décidément, les lecteurs écrivent souvent des commentaires plus éclairés que les commentateurs du Devoir. On devrait presque en embaucher quelques-uns pour y écrire. C'est du bonbon de lire certaines interventions ici et de participer aux débats. Par contre, je trouve que les chroniqueurs du Devoir sombrent quant à eux dans la facilité et les raccourcis intellectuels depuis un bout de temps. C'est dommage, on nous avait habitués à mieux.

  • Gilbert Troutet - Abonné 17 août 2017 12 h 28

    Voir ailleurs

    Je partage le point de vue d'Éric Vallée, à savoir que nous sommes devenus prisonniers de la pensée unique. Au point de trouver parfois des idées intéressantes chez les gens de droite. Exemple : un éditorial récent de Richard Martineau soulignait à juste titre les dérives du « politiquement correct », comme de vouloir gommer dans le code de la citoyenneté canadienne le mot « barbare » pour qualifier des pratiques comme l'excision et les meurtres d'honneur. Bien des médias traditionnels sont tombés dans la propagande insidieuse. C'est pour cette raison qu'on essaie d'aller voir ailleurs.