Saumon transgénique: il faut savoir

Depuis peu, les Canadiens peuvent manger du saumon de l’Atlantique génétiquement modifié, mais s’ils le font, c’est à leur insu. L’absence d’étiquetage obligatoire des OGM au Canada prive les citoyens du droit de choisir. Un non-sens.

Deux pays ont déjà autorisé la vente du saumon AquaAdvantage pour consommation humaine, le Canada et les États-Unis. Chez nos voisins, sa commercialisation doit attendre la mise en place de normes d’étiquetage.

Ce n’est pas le cas au Canada. Par conséquent, l’entreprise productrice AquaBounty Technologies a annoncé vendredi dernier qu’elle avait écoulé sur le marché canadien environ cinq tonnes de ce saumon de l’Atlantique auquel on a ajouté un gène d’un saumon quinnat afin de le faire croître plus vite.

Santé Canada et l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) ont autorisé sa vente en mai 2016 en insistant sur son innocuité, une conclusion tirée de l’analyse des recherches de l’entreprise et de la littérature scientifique existante. Ces documents n’ont toutefois pas été rendus publics.

Le produit étant jugé aussi nutritif que tout autre saumon de l’Atlantique et sans risque pour la santé ou la salubrité, on n’a pas cru bon d’imposer une quelconque exigence en matière d’étiquetage. Et il en sera de même si on autorise pour la consommation d’autres animaux modifiés génétiquement ne représentant aucun de ces risques.

Cette prise de position laisse croire qu’on a surtout voulu protéger l’industrie contre un éventuel ressac des consommateurs. Car ces derniers sont méfiants à l’égard des OGM, a constaté la firme Strategic Counsel au printemps 2016. Selon un sondage et des groupes témoins qu’elle a consultés pour le compte de Santé Canada, 61 % des gens, tous âges et toutes régions confondus, ont une impression négative en ce qui a trait aux modifications génétiques. Plus de la moitié ne voit pas de raison d’y avoir recours et croit que ces aliments ne sont pas créés pour les consommateurs mais pour accroître les profits des entreprises. Toujours selon ce sondage, 78 % des gens veulent savoir si leurs aliments contiennent des OGM et ils accordent très peu de crédibilité à l’étiquetage volontaire.

 

Au moment d’autoriser le nouveau saumon, le gouvernement a demandé au Comité permanent de l’agriculture et de l’agroalimentaire de se pencher sur la question. « Tous les témoins représentant l’industrie des biotechnologies et le secteur agricole et alimentaire », lit-on dans le rapport publié en décembre dernier, étaient « d’avis qu’il convient de laisser le marché décider des produits qui seront commercialisés ou non en fonction de la demande ». Bonne nouvelle, mais ni eux ni les membres libéraux et conservateurs n’ont suggéré de donner aux citoyens les moyens de faire connaître leurs préférences. Le comité a plutôt proposé de s’en tenir aux règles d’étiquetage des OGM actuellement en vigueur : obligatoire s’il y a un enjeu de santé ou de salubrité, volontaire pour le reste. Le NPD était dissident sur ce point. Le gouvernement, lui, était ravi.

Tout ce beau monde veut limiter l’étiquetage obligatoire aux produits posant des risques pour la santé et la salubrité. C’est un premier pas, mais là encore, ces risques n’ont jamais été mesurés sur le long terme. De plus, les citoyens peuvent avoir aussi des objections éthiques ou environnementales. Mais qu’importent leurs raisons, les Canadiens doivent avoir la possibilité de faire un choix éclairé. Comme les citoyens de l’Union européenne et de l’État américain du Vermont.

 

Dans le cas du saumon transgénique, l’absence d’étiquetage risque de nuire aux producteurs actuels de saumon de l’Atlantique. À moins que les citoyens ne fréquentent des commerces qui boudent ouvertement le saumon d’AquaBounty — ils sont déjà nombreux au Québec —, ils pourraient être enclins à opter pour d’autres poissons.

En privilégiant un régime volontaire, le gouvernement et l’industrie s’arrogent le droit d’imposer insidieusement à certains citoyens des choix qu’ils désapprouvent, ce qui ne fait qu’accroître la méfiance. Si les données ayant mené à l’autorisation de ce saumon sont si probantes, pourquoi craindre de les partager et d’accoler fièrement l’étiquette « OGM » sur ce nouveau produit ?

Sans cela, jamais l’industrie et le gouvernement ne pourront dire que le marché est de leur côté, qu’il y a acceptabilité sociale ou qu’ils ont le feu vert pour autoriser l’introduction d’autres espèces génétiquement modifiées.

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