Une nouvelle stratégie à l’aveugle

La ministre responsable de la Condition féminine, Lise Thériault, a présenté la semaine dernière une nouvelle stratégie gouvernementale pour l’égalité entre les femmes et les hommes dite « vers 2021 ». On constate que cette égalité n’a guère progressé ces dernières années sans que le gouvernement Couillard ne dresse un bilan clair de la situation et ne fournisse d’explications. La stratégie confirme également la perte d’indépendance du Conseil du statut de la femme.

On ne peut nier que Jean Charest, dont on a dit qu’il était le plus féministe des premiers ministres du Québec —, c’était avant que Pauline Marois n’accède à la plus haute fonction —, a fait des efforts louables pour faire avancer la cause des femmes. On lui doit une politique étoffée pour l’égalité entre les femmes et les hommes et deux conseils des ministres composés d’autant de femmes que d’hommes, une parité qui n’a pas été atteinte depuis.

La stratégie dévoilée par le gouvernement Couillard réaffirme les six orientations de la politique de 2007, reprend ou actualise plusieurs initiatives décrites dans les deux plans d’action précédents et propose de nouvelles mesures.

Parmi ces nouvelles mesures, notons la création d’un indice québécois de l’égalité entre les hommes et les femmes. Un tel indice s’avère nécessaire, d’autant plus que la stratégie, tout en évoquant le fait que l’égalité entre les sexes fait du surplace, reconnaît le manque de données probantes. Le gouvernement propose aussi une loi-cadre dont il n’a pas précisé les contours.

À travail égal et à expérience égale, les femmes obtiennent toujours un salaire moindre que les hommes. Elles se concentrent aussi dans des domaines qui leur sont traditionnellement dévolus et elles n’ont guère accru leur présence dans les occupations non traditionnelles qui sont mieux rémunérées. C’est le cas des métiers de la construction : ironiquement, l’abolition du placement syndical, que Lise Thériault, alors ministre du Travail, a décrétée pour le confier à la Commission de la construction du Québec, devait améliorer les choses, mais ça ne s’est pas réalisé.

Dans sa propre cour, le gouvernement est fautif puisqu’il peine à appliquer ce qu’on appelle l’analyse différenciée selon les sexes (ADS). L’ADS oblige le gouvernement à tenir compte des effets — différents pour l’un ou l’autre sexe — des mesures qu’il met en place, des projets de loi qu’il présente, des règlements qu’il adopte. À titre d’exemple, le gouvernement Couillard aurait dû procéder à une ADS pour évaluer l’impact sur les femmes de la majoration des tarifs des services de garde.

« Malgré les efforts accomplis, la mise en place de l’ADS dans l’appareil gouvernemental est difficilement mesurable et les résultats demeurent limités et peu visibles », peut-on lire dans la stratégie. Les résultats tangibles se limitent à quelques cas, dont celui, « exemplaire », souligne-t-on, de l’ADS portant sur la contribution santé. L’ADS est pourtant un passage obligé pour un gouvernement qui a ratifié la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF) des Nations unies. La volonté gouvernementale de corriger la situation n’est guère affirmée : une « meilleure compréhension des enjeux d’égalité […] ouvrira la porte à la mise en place d'actions correctrices pouvant avoir des effets sur l’égalité entre les sexes », peut-on lire. Bref, on croise les doigts.

La stratégie procède à l’aveugle : elle a beau décrire plus de 50 actions, dont la majorité vise à informer et à sensibiliser les femmes et la population en général, elle ne dresse pas un bilan systématique et cohérent. Le dernier bilan remonte à 2015 et ne propose aucune synthèse utile ; il énumère les mesures qui ont été prises sans en évaluer les effets et sans les lier à des objectifs précis.

En outre, la stratégie met à mal l’indépendance du Conseil du statut de la femme (CSF) en institutionnalisant la présence d’une représentante de la ministre en son sein. La ministre veut en savoir plus« sur l’état des réflexions et des projets de recherche du CSF », apprend-on. Nous ne savons pas quelle entourloupette juridique le gouvernement a utilisée, mais ce poste de mouchard ministériel n’est pas prévu à la loi constitutive de l’organisme. En acceptant servilement cet accroc, la nouvelle présidente du CSF, Louise Cordeau, prouve que le gouvernement est parvenu à mettre l’organisme à sa botte. Or si on veut que le CSF remplisse son rôle, au bénéfice du gouvernement comme de la société en général, il doit s’appuyer sur la même indépendance que dans le passé.

4 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 7 juillet 2017 01 h 21

    Il faudrait accompagner les belles intentions par des lois concrètes!

    Malheureusement, ce gouvernement fait de la politique sur le dos des femmes, en prétendant d'avancer le dossier féminin. Pour une réussite réelle, il faudrait que le gouvernement accompagne ses bonnes intentions avec des lois mordantes et des pénalités sévères pour les infractions.
    Il faudrait aussi que le gouvernement ne s'ingère pas, non plus, dans les délibérations et les décisions du Conseil du Statut de la femme, tel que l'explique très bien Monsieur Dutrisac.

    • Michel Blondin - Abonné 7 juillet 2017 16 h 53

      S'il y a une loi sur laquelle il faut plancher, c'est bien celle de la transparence.

      Il est impressionnant quand on se laisse le temps de réfléchir aux impacts sur la société d'une politique de la transparence.
      Je ne réfère pas aux lois actuelles et loufoques sur l'accès à l'information, mais plutôt à un vrai projet comme dans la plupart des pays nordiques et qui nous conviendraient.

      Le moteur de la corruption est l’ensemble des cachettes et espaces de discrétions disponibles que le gouvernement facilite pour son élection où sa popularité. Il y a des gens qui ont un poids démocratique qui dépasse le simple vote citoyens. Le potentiel d’influencer de certains est un enfer pour la démocratie. Tout calculé, ce sont les riches et tireux de ficelles qui sont débusqués.
      Tous les rapports d'impôts et les actifs en patrimoine deviennent en consultation possible par tous, exception de cas déterminés à l'avance et humanitaires. L’inconvénient vient de la personne qui officiellement gagne presque rien qui ne veut pas que cela se sache. Surtout si son train de vie ne correspond pas à ces déclarations.
      Notre société aurait un large avantage, incomparable avec l'inconvénient que les voisins connaîtraient mes impôts. Surtout quand la connaissance est réciproque.
      Depuis plusieurs décennies, le facteur d'écart des richesses et patrimoines est dès les plus enviables dans ces pays.

      Cette culture permet de contrer la culture de la corruption établie depuis 250 ans au Québec.
      De prendre le mal à la racine est la seule solution qui a fait un changement dans les mentalités et dans les sortes de fraudes incluant les paradis fiscaux.


      Changer la société commence par la transparence des actes de chacun.
      Une loi ne serait pas de trop pour aider les consciences humaines à plus d'humanité.

  • Chantale Desjardins - Abonnée 7 juillet 2017 07 h 44

    Choix du mot ÉGALITÉ

    Au lieu de ÉGALITÉ, je verrais le mot COMPLÉMENTARITÉ. Chacun a une fonction différente aussi importante l'une que l'autre. Je verrais mal Madame Thériault premier ministre et je mets en doute celle qu'elle occupe présentement. Non pas parce qu'elle est une femme mais à cause de sa compétence. Tout comme je vois mal le poste de premier ministre de Justin Trudeau parce qu'il fait preuve d'incompétence. Le conseil du statut de la femme ne devrait pas se nommer ainsi mais on devrait l'appeler le Conseil de la condition humaine et composé d'hommes et de femmes.

  • Diane Guilbault - Abonnée 7 juillet 2017 07 h 54

    Des bruits de bouche

    Merci, M. Dutrisac, pour cette analyse concrète de la Stratégie pour l’égalité entre les femmes et les hommes déposée par le gouvernement. Ce regard lucide permet de contrer la stratégie derrière la Stratégie, qui consiste à noyer le bon peuple par des pages et des pages de verbiage pour l’essentiel vague et confus mais à travers duquel se glissent quelques perles qui disent la vérité, comme cette consécration d’un poste de mouchard ministériel qui permet à la ministre de faire du « damage control» au cas où le CSF se rappellerait qu’il est un chien de garde et non pas un chien de compagnie.
    Les gens qui prendront le temps de lire la Stratégie déposée par la ministre Thériault se demanderont sur quel bilan elle repose et à quoi la stratégie précédente a servi. Mais ils constateront surtout que dans les faits, les bottines ont précédé les babines et que malgré ses belles paroles sur le droit à l’égalité des femmes, le gouvernement n’a eu aucun scrupule à ne pas respecter ses engagements précédents : augmentation des tarifs des services de garde, coupures aux organisations de femmes, coupures dans les services de santé (ce qui affecte les femmes en tant que patientes, travailleuses et proches aidantes), aucune analyse différenciée selon les sexes dans les dossiers où cela serait essentiel, etc.

    Bref, ce gouvernement nous sert des bruits de bouche quand il s’agit d’égalité hommes-femmes.