Des excuses pour racheter l’inexcusable

Le gouvernement de Justin Trudeau fait ce qu’Ottawa aurait dû faire il y a longtemps en présentant à Omar Khadr des excuses assorties d’une entente de réparation à hauteur de 10,5 millions de dollars. Que l’opposition conservatrice enrage traduit de sa part une mauvaise foi scandaleuse.

« Cette saga de 14 ans doit connaître son dénouement. Le gouvernement canadien doit maintenant s’excuser au nom de tous les Canadiens pour les abus perpétrés à l’endroit d’Omar Khadr. » Dixit Dennis Edney, l’avocat de Khadr, qui se trouvait à Montréal en avril dernier dans le cadre d’une tournée de sensibilisation dans plusieurs grandes villes canadiennes. Voilà qui est fait, ou du moins sur le point d’être fait, enfin.

Ces excuses et cette compensation auront été bien lentes à venir, considérant le déni patent du droit international et des lois canadiennes qui a caractérisé la descente aux enfers vécue par le citoyen canadien Khadr, cet enfant-soldat devenu grand, aujourd’hui âgé de 30 ans. Un enfer marqué par dix ans de prison militaire américaine à Guantánamo, au terme desquels sa responsabilité dans la mort du soldat américain Christopher Speer, sur le champ de bataille afghan en juillet 2002, était loin d’avoir été parfaitement établie.

Ce qui est parfaitement clair en revanche, c’est qu’il a été soumis à Guantánamo, où il est arrivé à l’âge de 15 ans, à des mauvais traitements assimilables à de multiples reprises à de la torture.

Mieux vaut tard que jamais, bien entendu. Il n’en reste pas moins que le mea culpa d’Ottawa est forcément tardif, vu la preuve. En janvier 2010, c’est-à-dire il y a plus de sept ans, un jugement unanime rendu par la Cour suprême affirmait haut et fort que les conditions de sa détention violaient les droits de la personne du jeune Khadr. « La privation du droit [de Khadr] à la liberté et à la sécurité n’est pas en accord avec les principes de justice fondamentale », avait tranché la Cour. À si peu prendre la peine de défendre ses droits, statuait-elle, le gouvernement canadien se faisait complice de leur violation par les autorités américaines.

Guantánamo est devenue l’un des grands symboles des dérives de la « guerre contre le terrorisme » lancée par le gouvernement du président George W. Bush dans la foulée des attentats du 11-Septembre. Ces dérives ont été fort bien documentées. Dans les années 2000, la justice américaine a plusieurs fois tiré la sonnette d’alarme relativement à une politique antiterroriste qui faisait de Guantánamo une zone de non-droit.

Aussi, il est extrêmement troublant que le Canada, d’abord sous les libéraux de Paul Martin puis sous les conservateurs de Stephen Harper, n’ait jamais jugé nécessaire de résister à une politique qui portait forcément atteinte à l’État de droit. C’est une grosse tache sur la belle démocratie canadienne.


 

Que le gouvernement Trudeau fasse aujourd’hui amende honorable, il y a lieu de s’en réjouir. Il met utilement fin, au demeurant, à une poursuite pour dommages au montant de 20 millions intentée par les avocats de M. Khadr en 2014 contre Ottawa.

À l’opposé, la réaction impénitente de l’opposition conservatrice est proprement imbuvable. Jason Kenney, ancien ministre sous Stephen Harper et aujourd’hui chef du Parti conservateur de l’Alberta, a écrit que « ce terroriste avoué devrait être en prison pour ses crimes plutôt que d’en tirer profit aux dépens des contribuables canadiens ». Le député Michael Cooper a parlé de son côté de la « honte totale » qui consiste à « enrichir un terroriste » qui s’est battu « contre le Canada ».

Certes, cette réaction « trumpiste » s’inscrit dans la logique de l’ancien gouvernement Harper, pour qui la défense de la loi et de l’ordre était le pain et le beurre. Ce dernier a résisté au rapatriement de M. Khadr, survenu en 2012, et s’est opposé bec et ongles à sa libération sous condition, finalement obtenue en 2015.

Mais dire qu’Omar Khadr est un « terroriste avoué » tient de la mauvaise foi la plus crasse, comme on sait que des aveux lui ont été soutirés sous la torture et la menace, que son statut de mineur n’a jamais été pris en compte et qu’il a accepté de se déclarer coupable parce qu’il voyait là son unique chance de sortir de Guantánamo et de rentrer au Canada. S’agissant de s’acharner sur M. Khadr, les conservateurs restent malheureusement égaux à eux-mêmes.

24 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 6 juillet 2017 01 h 14

    L'hypocrisie des conservateurs est proverbiale!

    Bravo Monsieur Taillefer, pour votre explication pertinente. En effet, c'est le parti conservateur qui devrait défrayer la compensation décrétée pas la Cour suprême à ce pauvre enfant-soldat. C'est l'aveuglement et l'entêtement de ce parti qui était au pouvoir et qui s'est acharné à ne pas sauver cet enfant de l'enfer et de la torture illégale de Guantanamo.
    Les conservateurs cris, haut et fort, qu'ils sont pour un état de droit et de loi, mais ils ne pratiquent pas ceux qu'ils prêchent!

  • Murielle Tétreault - Abonnée 6 juillet 2017 02 h 55

    Je suis parfaitement d'accord pour qu'on demande pardon à Omar Khadr et qu'on lui remettre un montant d'argent pour compenser ses années perdues, l'aider à se faire soigner et à s'établir dans la vie.
    Les déclarations des Conservateurs sont d'une malhonnêteté grossières.

    Ce qui me fait tiquer, c'est le montant. Un million me semblerait raisonnable et serait moins choquant pour les citoyens. Personne n'a besoin de plus d'un millions pour vivre.
    Omar Khadr a dit vouloir prouver qu'il est une bonne personne. Ne pas exiger que ses concitoyens canadiens, qui paient des impôts en travaillant dans des conditions difficiles, ayant des difficultés à obtenir des soins médicaux , voyant leurs enfants dans des écoles délabrée, lui versent Un si gros montant, serait une belle façon de prouver sa bonne volonté.

    • Daniel Bérubé - Inscrit 6 juillet 2017 10 h 05

      Dans ces contextes, il ne s'agit pas "d'évaluer" en argent ce qu'il a vécu, mais de donner une leçon à ces gouvernements qui se croient plus haut que la justice et la loi. Voir aussi en cela une part de responsabilité des contribuables canadiens ayant mis en place ce gouvernement et de façon majoritaire, lui donnant le droit même d'ignorer la cours suprême... et, dix millions représente quoi en pourcentage sur la budget annuel du Canada ? Ces gouvernements ont donné peut-être 100 fois plus en subvention aux pétrolières qui détruisent notre planète... et les impacts des pipes-lines à long terme ne se sont pas encore manifestés...

    • Brian Monast - Abonné 6 juillet 2017 10 h 21

      J' « aime ». Je crois que la majorité des gens qui sont choqués par cette réparation abonderait dans votre sens.

      Un bon nombre ont justifié ce montant en évoquant son caractère punitif. Y aurait-il moyen de punir, avec autant de sévérité, l’État et, par suite, les contribuables canadiens sans enrichir outre mesure un particulier ? À moins de trouver réponse à cette question, nous sommes bien contraints de vivre avec la solution proposée, aussi choquante soit-elle.

      D’autres ont suggéré que ce n’était pas de trop, car Monsieur Khadr devra être confronté à de nombreux et coûteux procès aux États-Unis lui réclamant dédommagement. Mais les Canadiens n’ont pas à assumer des coûts pour défendre cette personne contre des poursuites légales dans d’autres juridictions.

      Pour sa culpabilité, peu importe. Aurait-il lancé cette grenade, il l’aura lancée contre des étrangers qui l’attaquaient à coup de bombes sur un territoire qui n’était pas le leur... alors pour les procès de culpabilité, on repassera.

    • Pierre Raymond - Abonné 6 juillet 2017 10 h 47

      Et combien devra-il payer à ses avocats une fois le cauchemar terminé ?

      Au nombre d'avocat qu'il y a chez les conservateurs, ils devraient avoir une idée du montant de la facture.

    • Pierre Fortin - Abonné 6 juillet 2017 11 h 37

      Madame Tétreault,

      Je comprends qu'on puisse trouver énorme le dédommagement accordé à Omar Khadr, mais il faut tenir compte de ce qui doit revenir à son avocat qui a dû hypothéquer sa maison afin de pouvoir continuer à le défendre.

      Le plus important me semble l’impact dévastateur sur sa vie qu'on ne pourra jamais compenser. Le développement psychologique et intellectuel d’un adolescent se fait précisément durant cette période où l’éducation qu’il reçoit et ses expériences dans sa communauté forgent sa personnalité et la consolident. Je vous suggère de faire l’effort de vous rappeler votre propre passage à l’âge adulte de même que les expériences qui vous ont permis de vous dévoiler à vous-même et d’éprouver vos talents et votre détermination.

      Omar Khadr n’aura pas eu cette chance, il fut traité comme un animal en cage et il a dû supporter des traitements inhumains. Imaginez ce que fut l’adolescence de ce jeune homme abandonné par son propre pays, a-t-il pu développer un minimum de confiance envers ceux qui le maltraitaient ? Encore heureux qu’il ait survécu à ce qui aurait anéanti la plupart d’entre nous.

      D’autre part, il faut accepter qu'il soit innocent car il n'a jamais admis avoir tué ce soldat américain (il a toujours soutenu le contraire), il a seulement plaidé coupable dans le cadre d'une négociation de peine, une mesure administrative, qui était pour lui la seule façon de sortir de l'enfer de Guantánamo.

  • Raynald Collard - Abonné 6 juillet 2017 06 h 08

    De Riel à Khadr?

    Pourquoi est-ce que je pense à la pendaison de Louis Riel, quand j'entends parler d'Omar Khadr? Des Conservateurs bornés de John A McDonald aux Conservateurs bornés de Jason Kenney, on dirait le même fil conducteur, le même déni devant l'injustice. "Quand bien même tous les chiens ....".

    • Daniel Bérubé - Inscrit 6 juillet 2017 10 h 09

      Je serais porté à croire que McDonald ne connaissait pas la définition du mot "évolué", ou civilisé, et sans doute sa suite le cherchent-ils encore...

  • Diane Germain - Abonné 6 juillet 2017 07 h 01

    Bravo!

    Excellente analyse.

  • Pierre Fortin - Abonné 6 juillet 2017 08 h 09

    Pas d'immunité devant la justice


    Justice ne sera pas rendue tant que les responsables qui ont autorisé qu'on atteinte aux droits de Omar Khadr ne seront pas identifiés. Les crimes contre la personne ne sont pas moins inacceptables parce qu'ils ont été commis par des élus ou des grands officiers de l'État. Quelqu'un quelque part a donné des ordres et ainsi permis qu'on prive ce citoyen de ses droits les plus fondamentaux.

    Les responsables qui ont pris des décisions illégales et ceux qui les ont appliquées doivent être identifiés nommément et ils doivent répondre de leurs actes. Quel élu se lèvera pour exiger que la justice et toute la lumière soit faites, ne serait-ce que pour éviter que les vrais responsables récidivent ?

    Quant aux conservateurs, ils ont beau crier à l'injustice au plus grand mépris des jugements de la Cour suprême, on sait bien que c'est pour mieux cacher leur véritable rôle dans cette histoire.

    Où peut-on signer la pétition qui réclame que justice soit faite et que le gouvernement réponde de ses actes illégaux de même que ceux qui ont été chargés des basses besognes ?

    • Pierre Raymond - Abonné 6 juillet 2017 11 h 07

      Dans les années 50, les réunions commençaient pas une prière.

      À compter de 1968, les réunions ccommençaient par une déclaration du président d'assemblée qui allait comme suit « On est pas ici pour chercher (trouver ou identifier) des coupables.

      Croyez-vous vraiment M. Fortin que «...les responsables qui ont pris des décisions illégales et ceux qui les ont appliquées... » seront identifiés et
      répondront de leurs actes ?

      J'ai honte de ce pays et de son passeport.

    • Pierre Fortin - Abonné 6 juillet 2017 14 h 48

      Monsieur Raymond, vous me demandez si je crois que les vrais responsables seront mis en accusation ? Bien sûr que non, j'en serais le premier surpris.

      Les grands commis de l'État savent protéger leurs arrières quoi qu'il arrive. La haute fonction publique regorge de gens plus ou moins honnêtes qui savent se soutenir et se défausser de leurs responsabilités après leurs mauvais coups. Mais ce n'est pas une raison pour se taire et ne pas exiger que justice soit faite en pleine lumière et rappeler qu'il doit en être ainsi si nos lois signifient encore quelque chose.

      Quoi qu'il en soit, de simples excuses sans consistance ne seront jamais qu'un faux fuyant qui ne rendra pas justice à Omar Khadr ni à personne en ce pays. Quant à votre honte, n'est-ce pas plutôt à nos élus de la porter ?