Le déshonneur policier

Les travaux de la commission Chamberland se résument à un condensé de manoeuvres clownesques de la part des enquêteurs du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) et de la Sûreté du Québec (SQ). Ces pitreries, exposées dans les déclarations assermentées qui ont servi de justification pour mettre sous surveillance des journalistes, seraient drôles à se rouler par terre dans un vaudeville dont les théâtres d’été ont le secret.

Dans une société démocratique qui valorise la primauté du droit, ces saynètes policières sont le symptôme d’un mal plus grand. Les policiers sans gêne qui ont épié des journalistes, en inventant des ragots pour obtenir l’aval d’indolents juges de paix de la Cour du Québec, évoluent en toute impunité en raison d’une absence inquiétante de contrepoids à leur action délétère pour la protection des sources et la liberté de la presse. Il faudra y remédier en permanence à l’heure du bilan.

Patrick Lagacé, un des reporters épiés par la police, a évoqué jeudi lors de son témoignage le malaise que suscite la performance du SPVM auprès des juges de paix. Pas moins de 98,6 % des demandes de surveillance de la police montréalaise, toutes catégories confondues, ont été autorisées par les juges de paix au cours des trois dernières années.

Ne comptez pas sur la Cour du Québec pour faire un examen de conscience. Au nom d’une vision archaïque du décorum, dans laquelle la critique de la magistrature est impensable, la Cour a publié un communiqué récemment pour sermonner les commentateurs qui ont osé traiter les juges de paix de « rubber stamps ».

Bref, une absence de contrepoids qui procure à certains policiers toute la latitude voulue pour raconter des histoires inventées dans des déclarations assermentées, au sujet de relations torrides entre des journalistes et des « taupes » dans la SQ, ou encore à propos d’un réseau opaque de reporters se refilant des scoops sous le manteau dans une société mutuelle d’admiration.

Risible, et dommageable pour la réputation des journalistes et des policiers forcés aujourd’hui de démentir ces « ragots de machine à café », comme l’a dit l’animatrice d’Enquête, Marie-Maude Denis.

La diffusion de conversations de journalistes obtenues grâce à l’écoute électronique (un acte toujours prohibé par le Code criminel) pose des questions délicates que la commission Chamberland devra trancher. Mais pour le reste, la preuve est faite. Le SPVM et la SQ ont surveillé les journalistes sous de faux prétextes, dans le but ultime d’identifier leurs sources, de les sanctionner, de miner l’exercice du journalisme d’enquête et de protéger l’image de la police. Un déshonneur pour le métier de policier.

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10 commentaires
  • Pierre Raymond - Abonné 16 juin 2017 06 h 58

    Pas possible !

    Je vous lis et je me demande si nous sommes bien au Québec dans le « beautiful democratic Canada » en 2017 ?

  • Cyril Dionne - Abonné 16 juin 2017 07 h 42

    Les juges de paix ne sont pas des « juges »

    « Les policiers sans gêne qui ont épié des journalistes, en inventant des ragots pour obtenir l’aval d’indolents juges de paix de la Cour du Québec …»

    Ce ne sont seulement pas les journalistes qu’ils épient en toute impunité, mais monsieur tout le monde et ceci, souvent pour fin personnels. Dire qu’il n’y a pas de contrepoids à leur action est risible. Le meilleur endroit pour commettre un crime, c’est de faire parti de la police.

    Les juges de paix ne sont pas des juges véritables connaissant la justice et ses lois, mais bien des gens qui sont récompensés pour leurs affiliations politiques. Vous en avez qui ont peiné à finir leur secondaire et les voilà maintenant octroyant des droits à des gens qui ont juré de servir et protéger la société.

    Que j’ai honte d’une telle société.

    Cyril Dionne

    • Pierre Robineault - Abonné 16 juin 2017 15 h 03

      Monsieur Dionne dit vrai. J'en ai preuve dans ma propre famille. Sauf avec une correction: tous n'ont pas été nommés pour des raisons d'affiliations politiques mais il n'en restait pas moins que leur formation à tous et puis toutes en matière de droit était, pour dire le moins dans certains cas, rudimentaires.

    • Jean-Henry Noël - Abonné 16 juin 2017 17 h 28

      Monsieur Dionne, je suis convaincu qu'ils épient parfois les gens sans mandat de juges de paix.Et on ne peut pas se fier, d'une façon générale, aux juges de paix eux-mêmes. Je me demande si certains maires de certaines villes ou localités ne font pas appel à ces juges pour régler des problèmes personnels.De plus, ils me semble que dans les mairies, il a une cellule de policiers directement sous l'autorité du maire.

  • Raynald Rouette - Abonné 16 juin 2017 09 h 05

    Un cocktail dangereux


    Que reste t-il de la démocratie au Québec?

    Trois éléments qui ressortent clairement de la Commission Chamberland: Ripou + incompétence + omerta!

    Dans ses écrits, Pierre Falardeau semble avoir bien saisi et décrit le «personnage politique» qu'est Denis Coderre...

    Que restera-t-il de la Commission Chamberland? Y aura-t-il des sanctions?

  • Pierre Beaulieu - Abonné 16 juin 2017 10 h 13

    L'équilibre

    Les policiers ne l'ont pas facile par les temps qui courent. Le système juridique leur impose d'assembler une preuve incontournable avant d'accepter de prendre en délibérer les crimes sur lesquels ils ont enquêté et en même temps, ils n'ont accès qu'à des outils souvent de performance inférieure à ceux qui sont objet de leur enquête, à des conditions juridiques virtuellement inatteignables.
    Ensuite, on se surprend qu'ils en viennent à tricher pour atteindre leur but.
    Messieurs les journalistes, vous ne regardez pas au bon endroit, c'est du côté du système juridique qu'il faut regarder et du côté de ceux qui font la loi, qui la consoivent et qui la votent.

    • Pierre Fortin - Abonné 16 juin 2017 17 h 59

      Il est vrai que notre appareil judiciaire n'est pas à la hauteur dans cette affaire. On peut et on doit reconnaître et expliquer ses lacunes, mais jamais on ne peut excuser ses manquements à ses devoirs envers ce grand principe de justice voulant que nous soyons tous innocents tant que la preuve du contraire n'a pas été faite. C'est l'appareil qui doit modifier ses pratiques, on ne doit rien céder sur le principe et le droit à la présomptoion d'innocence.

      Réclamer et obtenir des autorisations d'écoute sur la base de fausses présomptions consiste à aller à la pêche en espérant relever une preuve qu'on est incapable d'obtenir autrement.

      La Commission Chamberlan a un mandat qui devra avoir des conséquences sensibles dans la correction des dérives autoritaires en matière de pouvoir judiciaire.

      Histoire à suivre ...

  • Pierre Fortin - Abonné 16 juin 2017 10 h 48

    Bien envoyé Monsieur Myles


    Les policiers qui s'adonnent à ce type de pratique ne devraient-ils pas être menés devant la Cour pour abus de pouvoir ? Comment peut-on justifier de tels gestes qui ne traduisent au fond que leur incapacité à établir une preuve qui se suffirait à elle-même ?

    Quant aux juges qui s'autorisent à nous faire la morale, ils ne devraient surtout pas oublier que leur pouvoir ne tient qu'à la confiance que la population accorde à son appareil de justice et qu'ils ont le devoir d'établir ce qui est juste dans cette affaire. L'immense pouvoir qui leur est conféré n'a d'égal que les responsabilités qui pèsent sur leurs épaules et les manquements en ces matières ne peuvent que contribuer à nourrir des velléités de désobéissance civile.

    Il y a là une dérive aventureuse que devrait pouvoir corriger la Commission Chamberlan. Espérons-le.