La culture en danger

L’exception culturelle survivra-t-elle à la renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) ? La question se pose avec la montée en puissance des géants de la Silicon Valley, auxquels aucun gouvernement nord-américain ne semble tenir tête.

La culture est dans l’angle mort du débat sur la renégociation de l’ALENA. Les producteurs laitiers et l’industrie du bois d’oeuvre, parmi les premiers alertés par les intentions hostiles du président américain, Donald Trump, ont réussi à se mobiliser et à faire entendre leur voix.

Et l’industrie culturelle ? Elle reste désorganisée, isolée, et à court d’un porte-étendard capable de rallier les factions. Il faut dire que l’industrie du cinéma n’a pas les mêmes préoccupations que celle du livre, qui diffère à son tour des télédiffuseurs et ainsi de suite. Le vaste monde culturel reste la somme de ses divisions tant les intérêts et les enjeux y sont variés. L’industrie culturelle est une expression qui se conjugue à la singularité du pluriel.

La présidente et chef de la direction de la SODEC, Monique Simard, a déploré dans nos pages l’absence de réflexe des gens de la culture à défendre un secteur qui génère environ 4 % du PIB au Québec. « C’est énorme. D’autres milieux, qui ont parfois moins de poids économique, ont des réflexes aiguisés pour réagir aux menaces. Il est temps que la culture se réveille et fasse savoir ses inquiétudes », disait-elle.

Le fil conducteur qui permettrait de fédérer les industries culturelles, et de rallier le public à leur cause, est bien simple. Il s’agit d’un enjeu vital pour la survivance de la langue et de la culture françaises au Québec. Si le Canada et le Québec acceptent d’ouvrir leurs marchés sans restriction aux Apple et Netflix de ce monde, nous deviendrons avant la fin de ce siècle une culture traduite de l’américain. Même les créateurs anglophones, québécois ou canadiens, souffriront de l’étiolement de la clause d’exception culturelle.

La ministre du Patrimoine, Mélanie Joly, fonde beaucoup d’espoir sur la capacité des créateurs d’exporter leurs contenus. Cette avenue ne sera accessible qu’à une minorité d’oeuvres ou de contenus aux qualités universelles. Ce raisonnement néglige en outre les propriétés fondamentales des contenus locaux et nationaux : ils servent d’abord de miroir nous renvoyant l’image de ce que nous sommes, de ce que nous devenons à l’intérieur de ce mariage fusionnel entre langue et culture.

Il ne s’agit pas de freiner l’innovation, pas plus que de pester comme un vil réactionnaire contre l’inévitable dématérialisation des produits culturels, mais de préserver la diversité des voix et des expressions culturelles.

À Québec et à Ottawa, on semble privilégier une approche timorée quant à la préservation de la clause d’exception culturelle dans l’ALENA. Un peu comme si le fait d’en mentionner l’importance allait donner des munitions aux négociateurs américains pour arracher des concessions.

Il s’agit d’une forme de déresponsabilisation des décideurs publics dont les effets sont connus. Dans les négociations entourant le défunt Partenariat transpacifique, ou le traité de libre-échange Canada-Union européenne, le Canada a délaissé son approche habituelle visant à exclure la culture des discussions, faisait remarquer Véronique Guèvremont, titulaire de la chaire UNESCO sur la diversité des expressions culturelles, à l’Université Laval.

Par conséquent, ces négociations ont mené à une dilution de la portée de l’exception culturelle. Le droit des États d’intervenir en culture, qui constitue le fondement de la Convention de l’UNESCO de 2005, subit les attaques des géants du numérique dans l’indifférence de nos gouvernements. Il est temps pour eux de réaffirmer que la culture ne saurait faire l’objet d’un marchandage. L’exception culturelle doit survivre.

4 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 27 mai 2017 08 h 01

    Plus qu'une exception

    M. Myules, vous terminez votre mot sur "L’exception culturelle doit survivre.".

    La culture ne doit jamais être traitée comme une exception même si je comprends que telle n'est pas votre intention ici.

    La culture est par définition différentielle. Elle traduit ce qu'est l'individu par rapport aux groupes auquels il se rattache et vit dans le groupe.

    ON voit ce qui s'est passé quand on a voulu bulldozer les cultures autochtones. En reste des gens déchirés, plusieurs brisés, et du folklore.

    Au Québec déjà le multiculturalisme crée des ghettos à vitesse grand V. La panculturalisme à l'américaine fera pire à force de réduire la capacité d'expression de chacun dans un langage Disneyéen, court, sans nuance.

    En naîtrons des résistances monstres, malsaines parce qu'incapables de s'exprimer dans tous les sens.

    La violence américaine s'explique en partie par la dictature du manque de vocabulaire... ou du manque d'écoute, ce qui est pas mal la même chose.

    La raison culturelle suffirait pour détruire l'ALENA si elle y est incluse.

    À défaut de le détruire, vite! Il faut quitter le Canada tout de suite!

  • Lise Bélanger - Abonnée 27 mai 2017 12 h 34

    Le Canada a déjà très peu de culture propre. En autre, presque toutes ses émissions télévisées proviennent des États-Unis. Souvent politiquement, les canadiens ''dits prdonaires'' mêlent les dirigeants américains et canadiens.

    On peut peut-être voir un peu de culture canadienne dans le cinéma. Mais, par exemple les gens de Colombie britanique (selon mon expérience) se sentent bien plus américains au niveau culturel, que canadien.

    C'est le Québec qui a beaucoup à perdre avec ce renouvellement de l'Alena. Alors, croyez-vous vraiment que Mme Joly ou M. Trudeau vont tenter de sauver notre culture?

  • Denis Paquette - Abonné 28 mai 2017 01 h 52

    pourquoi pas l'appeler la culture McDO

    l'Alena, deviendra-t-elle une culture par le bas, voire une affaiblissement généralisé des sociétés, un objectif propre aux incultes et au cash

  • Jean Richard - Abonné 28 mai 2017 12 h 17

    Pourtant...

    « Si le Canada et le Québec acceptent d’ouvrir leurs marchés sans restriction aux Apple et Netflix de ce monde, nous deviendrons avant la fin de ce siècle une culture traduite de l’américain. »

    Mais se pourrait-il que nous assistions à un suicide collectif et non à un génocide planifié par les géants de ce monde ?

    Je me suis livré à une petite expérience amusante. J'ai pris un duo québécois, Pascal Gemme et Mario Loiselle (violon et folklore québécois), un duo français, Castanhas é o Vinovèl (folklore occitan) et un ensemble breton, Storvan. Dans les trois cas j'ai connu ces noms grâce à la radio nationale espagnole (mais surtout pas Radio-Canada qui ne fait pas sont travail – ou qui le fait trop bien si l'assimilation est son mandat).

    Je suis allé sur le site du plus gros commerçant québécois de disques, et une recherche sur ces trois groupes n'a donné aucun résultat. Je suis donc allé chez Apple avec iTunes et là, j'ai trouvé les trois. Chez le gros marchand québécois, la surface dédiée à la musique américaine en langue anglaise est nettement plus grande que celle dédiée à toutes les autres productions, toutes langues réunies. Tout comme la radio publique fédérale, les commerçants contribuent à l'assimiliation culturelle en matière de musique (même phénomène que les salles de cinéma).

    C'est triste à dire, mais l'offre culturelle non anglophone chez des géants comme Apple est nettement plus grande que chez nos commerçants. Et puis, il faut savoir que plusieurs artistes se tiennent à l'écart des grands réseaux de distribution et vendent directement leurs œuvres grâce à internet. La plus grande difficulté pour ces artistes, c'est de se faire entendre et pour ça, ils ne peuvent pas compter sur les médias traditionnels.