Entre espoir et lucidité

De l’occasion pour l’électorat français de garder espoir sans pour autant se faire des idées, on retient surtout que, s’adressant à ses partisans dimanche soir dans la cour du Louvre, Emmanuel Macron s’est engagé à « tout faire » pendant son quinquennat pour qu’il n’y ait plus « aucune raison de voter pour les extrêmes ». Il a obligation de résultat.

Espoir, réel mais relatif, parce que les urnes ont fait un choix qui rassure la France, et par extension une bonne partie de la planète, sur ses valeurs républicaines et citoyennes. Lucidité parce que tous ceux et celles qui, pour des raisons différentes, ont élu Emmanuel Macron à la présidence ne se font pas d’illusions sur la suite des choses. Réparer la fracture et réconcilier les deux France, ainsi que l’a analysé à peu près tout le monde, demandera beaucoup de soins, si tant est que le mal, qui est profond et ancien, soit curable par les moyens, à ce jour assez mal définis, que se propose d’utiliser M. Macron.

Il se trouve au fond que ses positions mitoyennes en tout l’exposent à vivre tous les déchirements propres à l’exercice social-démocrate du pouvoir — ici rebaptisé « ni de gauche ni de droite » —, s’agissant d’accorder l’État providence avec les forces, aujourd’hui plus souveraines que jamais, de l’économie de marché. Et il est entendu que la rue va se rebiffer contre le projet de « flexibilisation » du droit du travail avancé par M. Macron.

Pour l’heure, la France a maintenant son Justin Trudeau, comme si ses seuls 39 ans avaient la potentialité de garantir une transformation heureuse de la société française. Le « vieux système » n’est pourtant pas mort avec l’élection de M. Macron ; il s’est reconfiguré à la faveur des blocages de la dynamique gauche-droite et en rempart contre la croissance électorale inédite du Front national de Marine Le Pen.

« L’état de grâce va durer deux minutes », a confié un proche de M. Macron au site d’information Mediapart. En effet, sa victoire à hauteur de 66 % des voix, toute spectaculaire qu’elle soit, repose par ailleurs sur des sables électoraux instables : taux record d’abstention et de votes blancs, sans compter que plus du tiers des électeurs qui ont voté pour lui l’ont fait avant tout pour nuire à Mme Le Pen. Victoire qui rassure, sans doute, mais dont les fondements sont cassables.

« Voter, ce n’est pas choisir entre le bien et le mal, mais entre le préférable et le détestable », a déjà dit Raymond Aron. Nous y sommes, affirmait une chroniqueuse de la revue Marianne.

 

En tout cas, soupir de soulagement au sein de l’establishment européen. Ce qui est fort parlant. Donald Trump n’aura pas en M. Macron d’allié naturel comme ç’aurait été le cas avec une Marine Le Pen, bien entendu. Encore que la crise de la construction de l’Europe, paradoxalement, aura au bout du compte peu fait l’objet d’un débat de fond au cours de la campagne présidentielle française. C’est pourtant par des réformes au sein de l’Union européenne (UE) que passe une grande partie des réponses aux récriminations du« peuple », non ? Plus de transparence et plus de démocratie : l’UE souffre, elle aussi, d’un manque de vision et d’usure du pouvoir.

Alors, l’élection d’Emmanuel Macron : refondation réelle de la vie politique ou recomposition en trompe-l’oeil ? Il ne s’agit pas ici de bouder le plaisir de voir, ou de minimiser l’importance du fait, qu’après ceux de l’Autriche et des Pays-Bas, l’électorat français repousse à son tour l’extrême droite des balcons du pouvoir. Il n’empêche que Mme Le Pen a franchi au deuxième tour, pour la première fois dans l’histoire du Front national, le cap des 10 millions de voix et obtenu 34 % des suffrages — malgré son désastreux débat de l’entre-deux-tours.

En pro-européen convaincu, M. Macron promet de « retisser » les liens entre le citoyen et l’UE. Il prétend prendre acte du sentiment de spoliation induit par la mondialisation et des dysfonctionnements de la machine européenne. Soit. Dans l’immédiat, le défi le plus urgent pour cet homme sans parti politique sera de tirer des législatives de juin prochain une coalition parlementaire fonctionnelle. L’opération est délicate. Un échec aurait manifestement des conséquences politiques et sociales graves.

En effet, l’extrême droite ne pourra pas éternellement servir d’épouvantail. À défaut pour M. Macron de parvenir à redynamiser la société française et à rétablir les ponts, Mme Le Pen continuera de se maintenir et les « raisons de voter pour les extrêmes » d’exister.

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