Un enjeu majeur de crédibilité

S’amorçait jeudi l’enquête du comité du renseignement du Sénat sur l’affaire, capitale, de l’ingérence russe dans la campagne présidentielle américaine qui a débouché sur l’élection de Donald Trump. Les sénateurs ont intérêt à bien faire les choses, compte tenu du cafouillage dans lequel s’est enfoncé l’examen partial que fait sur le même sujet la Chambre des représentants.

Le plus récent chapitre dans ledit « Russiagate » s’est ouvert il y a deux semaines avec la bombe lâchée devant le Congrès par le directeur du FBI, James Comey, révélant qu’une enquête était en cours sur la possibilité que Moscou et l’équipe de campagne de M. Trump se soient consultés pour saboter la candidate démocrate, Hillary Clinton. Que les Russes se soient mêlés de la campagne était déjà parfaitement clair et que cette ingérence soulève par conséquent des soupçons de collusion avec l’entourage du candidat républicain allait de soi. Mais que M. Comey révèle ensuite, sans apporter de preuves par ailleurs, qu’une enquête avait été ouverte autour de ces soupçons de collusion, et qu’elle l’était depuis juillet 2016, est venu drôlement noircir les nuages russes qui s’amoncellent au-dessus de la Maison-Blanche.

Si tout n’est encore que spéculations compliquées, le seul fait que le directeur du FBI ait publiquement fait état de cette enquête tient de l’extraordinaire. L’incidence est nécessairement politique. Ce qui soulève au moins une question importante : pourquoi M. Comey évoque-t-il maintenant la tenue d’une enquête ouverte depuis juillet dernier, alors qu’il s’était permis de contrevenir aux conventions et de s’immiscer dans le débat électoral en annonçant, à quelques jours seulement de la présidentielle de novembre dernier, que l’enquête sur la messagerie privée de Mme Clinton n’était finalement pas encore tout à fait close ?

Toujours est-il que l’affaire russe crée un épouvantable malaise au sein de la majorité républicaine au Congrès. Et beaucoup de confusion. Qu’il soit démontré que le gouvernement russe s’est bel et bien entendu avec l’équipe de Trump pour nuire à Mme Clinton et les conséquences pourraient théoriquement aller jusqu’à la destitution du nouveau président, pour trahison. Vrai qu’on n’en est pas là du tout. Reste que, pour l’heure, le cafouillage est tel parmi les républicains qu’ils font face à un formidable test de crédibilité à moins de deux ans des prochaines législatives — un test de crédibilité d’autant plus important qu’ils sont déjà grevés par le gênant échec de leur tentative d’« abrogation » et de « remplacement » d’Obamacare.

 

L’une des premières tâches du comité du renseignement du Sénat sera de rétablir cette crédibilité politique endommagée par les propos vagues, maladroits et contradictoires de Davin Nunes, président républicain du comité du renseignement de la Chambre des représentants. Disons, pour résumer, que M. Nunes, prisonnier de sa partisanerie, a surtout cherché à ne pas nuire au président Trump en cette affaire et donné avant tout l’impression de faire semblant de vouloir aller au fond des choses quant aux soupçons de collusion.

Aussi, le président du comité sénatorial, Richard M. Burr, républicain de la Caroline du Nord, s’est assidûment employé mercredi à prendre ses distances de M. Nunes et de ses embarrassants atermoiements, promettant de faire enquête sans complaisance — et signalant au passage que les Russes étaient maintenant « activement impliqués » dans l’élection présidentielle française. C’est ce qu’il fallait évidemment dire, s’agissant de garantir au moins les apparences de transparence de l’appareil politique américain. M. Burr s’est en outre engagé à procéder en collaboration étroite avec la minorité démocrate, ce qui constitue forcément un autre signe encourageant. Reste à voir dans quelle mesure les sénateurs républicains seront prêts à soulever des questions difficiles pour le président et pour le parti, à les poser au risque de se nuire politiquement et électoralement.

Le Sénat a intérêt à ne négliger aucune piste, sinon les appels à la tenue d’une enquête indépendante vont continuer de se faire entendre — et le spectre d’un scandale politique aux dimensions du Watergate va continuer de planer.

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