L’inaction qui tue

Le meurtre de Daphné Boudreault, 18 ans, témoigne des lacunes dans l’intervention policière en matière de violence conjugale.

Le meurtre de Daphné Boudreault, d’une implacable sauvagerie, n’échappe pas à la funeste logique du fait divers. Les déchaînements de violence sont indissociables des aléas du hasard dans son expression la plus sinistre.

Le meurtrier allégué, Anthony Pratte, n’avait pas de plan élaboré, sinon que de se cacher dans l’appartement qu’il partageait avec Mme Boudreault et de l’attendre tel un prédateur. Si elle n’y était pas retournée, si elle avait envoyé un proche à sa place, si l’agente de police qui devait l’accompagner ne s’était pas trompée d’adresse, Daphné Boudreault serait probablement vivante aujourd’hui.

Sauf que le meurtre de Mme Boudreault n’est pas un fait divers comme les autres. C’est un triste révélateur de tout ce qui ne va pas dans les méthodes d’intervention de la police dans les affaires de violence conjugale.

 

Le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) sera chargé d’élucider les circonstances dans lesquelles les agents de la Régie intermunicipale de police de Richelieu–Saint-Laurent ont laissé Daphné Boudreault à elle-même, en dépit des craintes légitimes qu’elle exprimait sur son ex. Les dernières paroles qui lui sont attribuées, prophétiques, planeront sur cette enquête. « Est-ce qu’il va falloir que je meure pour que la police fasse quelque chose? », aurait-elle dit à quelques heures de sa mort.

La tentation sera grande de rejeter la responsabilité sur la policière qui se serait trompée d’adresse, selon une version officieuse. Si tel est le cas, il s’agit d’une erreur humaine, et non d’un crime de négligence. La policière devra vivre avec le poids de cette bévue, qui pèsera sur sa conscience pour le reste de ses jours. Aucune sanction ne pourrait être plus sévère.

C’est en amont que le meurtre de Daphné Boudreault quitte le rayon du fait divers pour devenir le révélateur d’un problème de société. À partir du moment où Anthony Pratte se serait mis à harceler Daphné Boudreault sur les lieux de son travail, il y avait matière à déposer des accusations contre lui. Ce comportement de harcèlement, jumelé aux menaces qu’il a proférées sur les réseaux sociaux, justifiait amplement son arrestation. Un ordre de ne pas s’approcher de Daphné Boudreault, en vertu de l’article 810 du Code criminel, aurait pu être prononcé contre lui.

Cette approche n’aurait pas permis de ramener à zéro le risque de passage à l’acte, mais elle aurait signifié à Pratte l’urgence qu’il se prenne en mains ou que d’autres l’aident à y parvenir.

Au contraire, quatre policiers se sont contentés d’une discussion avec l’homme dont ils n’ont pas su évaluer la dangerosité. Selon Manon Monastesse, directrice de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes (FMHF), l’affaire Boudreault est la « chronique d’une mort annoncée ». Les policiers n’ont pas su reconnaître les signes avant-coureurs d’une situation explosive : plainte antérieure de violence conjugale, rupture récente, harcèlement, menaces, jalousie maladive, idéation suicidaire… La Régie intermunicipale de police de Richelieu–Saint-Laurent aurait dû savoir que Daphné Boudreault était à risque. Deux patrouilleurs auraient dû l’accompagner à son logement, comme le stipulent les protocoles d’intervention en matière de violence conjugale : un pour l’aider à récupérer ses effets personnels et un autre pour surveiller son ex. Enfin, la jeune femme aurait dû être dirigée sans délai vers une ressource pour femmes.

Hélas, les outils d’évaluation du risque d’homicide conjugal sont encore trop peu répandus au sein des corps policiers, hormis quelques exceptions. La formation des policiers en matière de violence conjugale est déficiente : à peine six heures y sont consacrées en un an de formation à l’École nationale de police. C’est trop peu compte tenu de l’importance de ces crimes. Au Québec, la violence conjugale a fauché la vie de 11 femmes en 2014, sur un total de 70 meurtres, toutes catégories confondues. Un meurtre sur sept est imputable à la violence conjugale.

Et pourtant, il n’existe pas de protocole unique d’intervention policière dans les affaires de violence conjugale. Un comité de révision des homicides conjugaux, sous l’égide du ministère de la Sécurité publique, reste à l’état de projet dormant depuis cinq ans. Le plan gouvernemental en matière de violence conjugale bat de l’aile, comme le rappelle à juste titre le PQ.

Au lieu d’accuser l’opposition de récupérer bassement cette affaire, le premier ministre Philippe Couillard devrait insister auprès du ministère de la Sécurité publique et des corps policiers pour qu’ils soient à la hauteur de leur responsabilité de protéger les femmes vulnérables.

10 commentaires
  • Louise Collette - Abonnée 27 mars 2017 07 h 10

    Policière

    <<La policière devra vivre avec le poids de cette bévue, qui pèsera sur sa conscience pour le reste de ses jours. Aucune sanction ne pourrait être plus sévère.>>
    J'espère qu'elle ne lira pas cet article car si elle se sent mal face à tout ça, ça ne va pas arranger les choses, était-ce bien nécessaire d'enfoncer le clou ?....

    • Michèle Lévesque - Abonnée 27 mars 2017 11 h 48

      @Louise Collette 27 mars 2017 07h10

      Votre remarque fait preuve de sensibilité et c'est important de souligner cela, en effet. Cela dit, j'ai surtout compris la remarque de M. Myles comme signifiant que si on doit chercher des coupables, ce n'est pas là qu'il faut regarder, mais au niveau de l'indigence des politiques ministérielles et du travail (ou plutôt : du non-travail) du gouvernement.

    • Brian Myles - Auteur 27 mars 2017 12 h 00

      Bonjour, Mme Lévesque a bien saisi l'esprit de mon commentaire au sujet de la policière impliquée dans cette triste histoire. Il ne s'agit pas de la culpabiliser davantage, mais de chercher ailleurs la responsabilité de cette erreur.

    • Louise Collette - Abonnée 27 mars 2017 17 h 14

      Je ne pense pas que ce soit volontaire de votre part, loin de là, je pense que c'est maladroit mais bon... c'est mon sentiment; pour ma part je me serais sentie vraiment mal de lire cette phrase mais ça c'est moi, il est probable que cette policière (du moins je l'espère) ne ressente pas les choses de la même façon sa formation lui permettant probablement de réagir autrement, il y a les risques du métier.
      Dans cette affaire les erreurs les plus graves viennent de niveaux supérieurs c'est certain, cette jeune femme aurait dû avoir de l'aide bien avant les choses n'auraient pas si mal tourné mais, on ne peut revenir en arrière.

  • François Beaulé - Abonné 27 mars 2017 07 h 23

    Dans la gueule du loup

    Ce qu'un journal sérieux révélait samedi, c'est qu'après avoir demandé la protection de la police avant de se rendre dans le logement, la victime est arrivée quelques minutes avant la policière. Au lieu de l'attendre, elle est entrée immédiatement... Et le criminel l'a tuée sur le champ.

    L'éditorialiste laisse entendre que la police n'a pas joué son rôle de protection. Dans ce cas, c'est faux. La victime aurait aussi refusé de déposer une plainte formelle et écrite contre son ex.

    • Marc Therrien - Abonné 27 mars 2017 18 h 24

      Et tous ceux qui côtoient des policiers qui connaissent très bien les protocoles de prévention et d'intervention de même que les ressources de leur milieu savent aussi que beaucoup d'entre eux se sentent complètement démunis et impuissants devant une victime potentielle qui ne veut pas "collaborer" au protocole pour son bien.

      Dans mon jeune temps, on n'avait pas besoin de la police pour dire à un beau-frère de se calmer les nerfs sinon il aurait à faire avec le père, le frère et l'oncle de sa "douce". Mais le monde a bien changé à ce qu'on en dit.

      Marc Therrien

  • Michèle Lévesque - Abonnée 27 mars 2017 09 h 32

    Capital politique sur drames humains

    Tout est bon dans cet article, mais je m'arrête sur la manière dont le PM tente encore de se démettre de sa responsabilité en accusant l’opposition - ce qui est l’exact copié-collé de son attitude lors du drame de l'A13. Devant l’indignation des porte-paroles de l'opposition, P. Couillard avait gardé ce qu’il tente de faire passer pour un flegme de gentleman pour sortir exactement la même réponse cynique et méprisante. C'est sa méthode : il pellette soit par en avant, en se défendant d'être passéiste pour 'regarder vers l'avenir', soit de côté dans la cour du voisin. C'est pourtant lui qui profite de toutes les occasions pour se faire du capital politique avec des drames humains et sociaux – son comportement lors de l'attentat du 29 janvier dernier a ouvert les yeux de bien du monde au Québec.

    Le vrai passéisme, c’est de reprendre ad nauseam l’argument ‘des maudits péquistes’. Cela me rappelle une de mes amies qui a vécu avec un homme mesquin ($) et indifférent à tout sauf à lui-même et qui avait cette habitude de reporter l’échec de sa vie sur sa femme - il voulait être musicien et devait végéter dans un emploi de bureau bien payé, mais qu’il détestait. Après le divorce, cet homme s'est pourtant retrouvé livreur de pizza. Je n’ai rien contre les livreurs de pizza, bien entendu, mais l’anecdote met en lumière un comportement commun à la base, à savoir l’incapacité qu’ont certaines personnes de regarder en face leur réalité, incluant leurs erreurs et le vrai poids de leurs talents, et d'assumer leurs responsabilités pratiques et morales. Chez un homme ordinaire, c'est pathétique. Chez un chef d'état, c'est dramatique.

    Ce gouvernement qui se pète les bretelles à se dire pragmatique ne construit rien sur le plan social parce que ces questions ne l'intéressent pas. Et croyons-nous vraiment que la grande séduction de la baisse d'impôts pour tous va permettre de mettre de l’avant des plans tel celui manquant ici ?

  • Réjean Allie - Abonné 27 mars 2017 09 h 58

    Violence conjugale

    Pourquoi ne pas donner le vrai nom de l'agresseur-tuteur: Anthony Pratt-Lops? Quand va-t-on s'interroger sur les comportements de ces hommes possessifs et violents? Et agir avant auprès d'eux. Il y a des attitudes annonciatrices. Tout ce que j'ai lu et entendu concerne le comment, pour les victimes, éviter leurs agresseurs. Il le faut, mais ça ne règle pas le problème à la source.

  • Raymond Chalifoux - Abonné 27 mars 2017 11 h 47

    Deux photos...

    Quand j'ai entendu Couillard dire à la télé: "C'est terrible ce qui est arrivé à Daphné Boudreault!" j'ai lâché un gros mot commençant par "T"...

    Aussi la première lettre de... "terminal"...
    Il ne pouvait RIEN lui arriver de pire, monsieur le PM!

    Et si j'avais été à sa place, voici ce que j'aurais dit:

    "En tant que Premier Ministre de cette province et donc ultime responsable de la sécurité civile, je demande ici que chaque directeur de service de police exige que pour les prochains 30 jours, tout patrouilleur doive commencer sa journée en plaçant d’abord bien en vue sur le tableau de bord de son véhicule de service, deux photos côte-â-cote, soit celle de Daphné Boudreault et celle de sa conjointe, de sa blonde, de sa soeur ou de sa fille!" (…) "Ce qui pourrait peut-être influer sur ses propres réactions lors du prochain "call"..."

    • Sylvain Auclair - Abonné 27 mars 2017 13 h 31

      Au contraire, ça risque de distraire le policier, qui arrivera encore une fois avec quelques minutes de retard. En fait, comme on peut le lire plus haut, la policière avait accompagné Mme Boudreault, mais cette dernière est arrivée un peu plus tôt et a décidé de ne pas attendre son escorte avant d'entrer chez elle.