Revisiter l’Europe

L’Union européenne (UE) n’en est pas à une crise près, mais son existence n’a peut-être jamais été plus troublée qu’elle ne l’est en ce 60e anniversaire de sa fondation. Que l’UE économique et mondialisante retombe sur ses pieds est plutôt plausible. C’est l’Europe politique qui souffre. Preuve qu’elle est en panne d’allant réformiste et que cet allant passe par plus de démocratie. En est-elle capable ?

C'est l’ancien premier ministre britannique Winston Churchill qui en 1946, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, rêvait tout haut, dans un discours à l’Université de Zurich, d’« un genre d’États-Unis d’Europe » au sein duquel « il n’y aurait pas de limite au bonheur et à la prospérité ». L’histoire a décidé que, si ce rêve prend aujourd’hui dangereusement l’eau, la faute en incombe en bonne partie à ses compatriotes qui, pour avoir depuis toujours été pétris d’ambivalence face à l’intégration européenne, ont fini par dire oui au Brexit lors du référendum de l’année dernière.

La « célébration » ce samedi dans la capitale italienne du 60e anniversaire du Traité de Rome qui a jeté à six les bases de l’UE, le 25 mars 1957, se déroule sur fond de grande déprime. « Jamais encore, je n’avais vu une telle fragmentation et aussi peu de convergence dans notre Union », a déclaré cette semaine le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, en décrivant une Europe en pleine « crise existentielle ».

Soit, mais plus parlant est le constat qu’a fait de son côté Antonio Tajani, président du Parlement européen : « Le projet européen n’a jamais paru aussi éloigné du peuple qu’aujourd’hui. » D’où la question : en a-t-il jamais été près ?

C’est là où le bât blesse. En fait, le projet européen a toujours été foncièrement économique. Ses pères fondateurs ne l’ont jamais conçu autrement. Il faudrait que les citoyens de cette Europe pourtant diverse se soumettent à une logique d’intégration économique sans dire un mot. Cela donne la réaction que l’on connaît maintenant, précipitée par la Grande récession, aiguisée par la crise migratoire. Si, du reste, l’UE est aujourd’hui une institution supranationale honnie par une large part d’Européens pour cause d’indifférence sociale, cette crise démocratique est aussi une crise de confiance des électeurs envers leur gouvernement national.

L’Europe a 60 ans. Est-ce si vieux ? Dans le temps long de l’histoire, il s’agit d’une expérience relativement nouvelle. Pour faire face à la crise, qui en est donc une aussi de croissance, M. Juncker présentait samedi à Rome un livre blanc proposant cinq pistes de solution. Mais cinq pistes qui ne prennent absolument pas en compte le grave déficit de consultation démocratique dans la construction européenne.

Le Brexit, l’influence de l’extrême droite sur le discours électoral partout en Europe, la situation explosive en France à un mois du premier tour de la présidentielle : les signaux ne sont-ils pas assez alarmants ? Pour sortir l’UE de l’impasse, M. Juncker et le couple franco-allemand font mousser l’idée, courte, de faire progresser l’Europe « à plusieurs vitesses », question de tenir compte des différents niveaux de développement des pays membres. « L’unité n’est pas l’uniformité », plaide le président français François Hollande. Mais cette approche comporte manifestement le risque de creuser les inégalités, sinon aussi les tensions interétatiques, en particulier dans les rapports aux pays de l’Est.

L’UE a besoin d’être revisitée, sans attendre que l’extrême droite ne fasse plus de grabuge ; d’entendre enfin les peuples qui la composent ; de sortir de sa logique bancaire ; d’être autrement plus sensible aux droits sociaux et aux droits des travailleurs, ainsi que le réclame Alexis Tsipras, premier ministre et acteur de la crise grecque oubliée ; de cesser de laisser le débat sur son avenir être pris en otage par les europhobes.

6 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 25 mars 2017 02 h 59

    La crise européenne va apporter les changements qui s'imposent.

    Vous avez cerné le problème, monsieur Taillefer. «C’est là où le bât blesse. En fait, le projet européen a toujours été foncièrement économique.» La Commission européenne s'en fiche carrément des gens ordinaires. Elle s'occupe essentiellement du bien-être des banques et des grandes entreprises aux dépens des citoyens. Peut-être, le Brexit a sonné l'alarme suffisamment pour que la Commission se réveille à la montée des inégalités et le devoir d'être plus sensible aux droits sociaux et aux droits des travailleurs. En ce sens, la crise européenne est une bonne chose, car elle va apporter les changements qui s'imposent.

  • Bernard Terreault - Abonné 25 mars 2017 08 h 51

    Économie et identité

    Aucun doute que l'UE a été bonne pour l'économie de ses partenaires, facile à prouver. Pour "l'identité", ou "l'âme" ou "l'appartenance", non. Trop froide et bureaucratique -- on a vu comme elle a laissé tomber la Grèce. Bête à dire, mais il lui aurait fallu une guerre où tous auraient participé pour espérer bâtir un patriotisme européen.

  • Anne Arseneau - Abonné 25 mars 2017 10 h 42

    La question qui tue:

    Alors que pour le président de l'UE, « Le projet européen n’a jamais paru aussi éloigné du peuple qu’aujourd’hui», «l'europhobie» n'est-elle pas une réaction tout-à-fait légitime de peuples qu'on ignore ?

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 25 mars 2017 12 h 22

      Oui, on ignore trop le peuple. Mme Merkel voit dans le discours nationaliste un « repli sur soi ». Mais ne s’agit-il pas le plus souvent et plus profondément d’un « redressement de soi », face au délitement des prérogatives des pays libres, face au mondialisme et aux vagues migratoires?

      Puis elle accuse de populisme ceux qui écoutent la population, comme si écouter la population et tenir compte des désirs et des peurs des gens était un devenu un crime politique.

      Aussi longtemps que les politiciens ignoreront les insécurités économique, culturelle, identitaire, démographique, sociétale, etc, présentes dans la population, la pression va monter dans la marmite sociale. Et alors des dérives se manifesteront, apportant des réponses inappropriées (du genre Trump ou attentats) à des questionnements légitimes.



  • Denis Paquette - Abonné 25 mars 2017 12 h 51

    bizarre que plus on en sait, moins on en connait

    Si pendant longtemps la perception oscillait entre deux schémas tres prcécis que l'on a appellé la gauche et la droite, le monde a beaucoup changé, il réside maintenant dans la thecnologie et certains diront dans la capacité de mobiliser les richesses, en fait ce n'est plus des continents qui decident, mais des individus, qui ont appris a mobiliser les richesses, surtout que nous savons maintenant que la terre ne suffira pas a nourrir son monde, ne suffira pas a offrir a tout le monde ses bienfaits, en fait les principaux decideurs sont maintenant les banquiers et leur territoire sont les fortunes accumulées, mais maintenant personne ne peu en connaitre véritablement l'ampleur et les aboutissants, peut etre que le monde est revenu a ce qu'il était au commencement

  • Michel Lebel - Abonné 26 mars 2017 12 h 33

    L'Europe cherche son âme.


    Déjà dans les années 60, plusieurs personnalités s'inquiétaient déjà pour l'avenir de l'Europe: celle-ci était devenue bien rapidement une affaire trop économique, commerciale et bureaucratiqe. L'Europe avait perdu son âme, son esprit du début. À cet égard, on n'a pas réussi à trouver ce supplément d'âme. Ce qui explique en bonne partie la situation actuelle.
    Les dirigeants européens n'ont pas été à la hauteur, croyant plutôt naïvement que le progrès allait aller de soi. Le temps presse pour corriger les choses; il faudra y mettre cependant beaucoup d'efforts.


    Michel Lebel
    Diplômé de l'Institut des hautes études internationales de l'Université de Strasbourg, 1968-69


    Michel Lebel