La leçon de Saint-Laurent

Justin Trudeau avait été formel. Élu chef, il renoncerait au pouvoir de nommer unilatéralement un candidat et de le parachuter dans une circonscription convoitée. Il a largement tenu parole à la veille des élections de 2015, bien qu’il ait cédé à la tentation d’influencer le choix des militants dans une poignée de circonscriptions.

Malgré ces accrocs, ses partisans l’ont pris au mot à l’approche des cinq élections complémentaires du 3 avril prochain. Tout s’est déroulé dans les formes dans Ottawa-Vanier, une circonscription sûre que représentait feu Mauril Bélanger, et dans les deux sièges perdus d’avance de Calgary, autrefois occupés par les conservateurs Stephen Harper et Jason Kenney. La magouille a cependant pris le dessus dans Saint-Laurent, que Stéphane Dion a remportée avec 61,6 % des voix en 2015, et Markham-Thornhill, remportée par l’ancien ministre John McCallum.

Les bonzes du parti ont tenté de piper les dés de manière à avantager les candidates favorites du chef et de son entourage. Dans Markham-Thornhill, ils ont rétroactivement refusé certains membres et donné rapidement le feu vert à la conseillère du premier ministre, Mary Ng, se traînant les pieds pour les autres candidats. Du coup, deux aspirants ont abandonné pour protester.

Dans Saint-Laurent, la favorite était l’ex-ministre de l’Immigration et de la Famille Yolande James, mais le maire de l’arrondissement, Alan De Sousa, voulait aussi se présenter. Pour éliminer cet obstacle, on l’a simplement écarté, refusant sa candidature sans jamais lui expliquer pourquoi. Mme James n’avait plus que deux adversaires : Emmanuelle Lambropoulos, une enseignante de 26 ans, peu connue du parti mais résidante de la circonscription et active au sein de l’équipe Dion, et Marwah Rizqy, avocate-fiscaliste et ex-candidate dans Hochelaga.

Ces magouillages ont refroidi les militants. Des quelque 5000 membres admissibles à voter, seulement un peu plus de 1300 se sont prévalus de leur droit. Et, à la surprise générale, Mme Lambropoulos l’a remporté.

M. Trudeau vante toujours la transparence et l’ouverture de son parti, mais quand le résultat risque de lui déplaire, son équipe s’active en coulisses, évitant au chef de s’expliquer. Parachuter un candidat-vedette dans une circonscription sûre n’est pas une nouveauté. Jean Chrétien a usé de ce pouvoir à maintes reprises, mais il le faisait ouvertement, ce qui l’obligeait à rendre des comptes.

En refusant d’en faire autant, Justin Trudeau fait preuve, disons-le, d’hypocrisie et démontre qu’il peut y avoir un fossé entre ses gestes et ses paroles et que, malgré son image bien polie, il ne craint pas les froids calculs. Heureusement, ils ne bernent pas tout le monde et peuvent finir par avoir un prix, comme viennent de le lui rappeler les partisans de Saint-Laurent.

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2 commentaires
  • Françoise Raymond - Abonnée 10 mars 2017 07 h 56

    Qui est surpris?

    Le grenouillage était tout à fait prévisible. Et ce qui l'est autant: on recommencera à la première occasion. Espérons qu'au moins ils feront un véritable bon accueil à la candidate choisie par les militants de cette circonscription sûre.

    Françoise Raymond

  • James R Godin - Inscrit 10 mars 2017 18 h 12

    Un peu moins.....

    .... de connivence entre les médias et le "pouvoir" aiderait beaucoup à lutter combattre le cynisme et cela n'à rien à faire avec la croisade contre l'élite.