L’autocrate et les électrons libres

Le rattrapage consenti aux médecins par le gouvernement libéral leur a bel et bien permis d’accroître leur aisance à un niveau stratosphérique, mais les patients n’ont guère bénéficié des 2,6 milliards de plus qui sont versés annuellement aux disciples d’Hippocrate.

Une étude du chercheur de l’Université de Montréal Damien Contandriopoulos, cité par Le Devoir, montre que, de 2010 à 2015 au Québec, la rémunération des médecins a bondi — de 35 % dans le cas des spécialistes et de 23 % dans celui des omnipraticiens — sans qu’ils posent davantage d’actes médicaux.

Il est étonnant que le nombre d’actes médicaux posés dans le réseau public au Québec n’ait aucunement augmenté en cinq ans alors que la population s’est accrue de 4 % et que le nombre de personnes âgées a progressé encore plus. Il est tout aussi surprenant de constater que le gouvernement, au premier chef la Régie d’assurance maladie du Québec (RAMQ), n’a pas d’analyse à fournir pour expliquer le phénomène.

On en est quitte pour formuler des hypothèses. La première, c’est que le réseau de la santé procède à un rationnement des soins, a avancé Damien Contandriopoulos.

Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Gaétan Barrette, a toujours refusé d’admettre que les traitements et chirurgies dans les établissements hospitaliers étaient rationnés. Or quiconque est au fait du fonctionnement des hôpitaux sait qu’en cette période de l’année, à l’approche de la fin de l’année budgétaire le 31 mars, nombre d’interventions qui ne sont pas jugées urgentes sont reportées.

Une autre raison évoquée par le chercheur, c’est l’effet du revenu. Payés encore plus grassement, les médecins choisissent de réduire leurs activités pour s’accorder plus de temps libre. Enfin, l’hypothèse générationelle, alliée à la féminisation de la profession médicale, veut que les vieux médecins qui prennent leur retraite et qui avaient l’habitude de travailler de longues heures soient remplacés par de jeunes médecins qui aspirent à une vie familiale plus équilibrée.

Au cabinet de Gaétan Barrette, on rappelle que la loi 20 impose des obligations aux médecins. Les omnipraticiens doivent s’engager à prendre en charge davantage de patients et les médecins spécialistes, à fournir de meilleurs services.

Maintenant que la carotte a déjà été donnée aux médecins québécois, voire tout le gâteau et son crémage, Gaétan Barrette juge qu’il faut manier le bâton. Après l’adoption de la loi 20, grâce à laquelle il s’est arrogé une mainmise inégalée sur le réseau de la santé, en phase avec sa réforme centralisatrice, il a présenté le projet de loi 130 qui renforce encore plus les pouvoirs du ministre. Le mot « ministre » apparaît 54 fois dans les 24 pages que compte le projet de loi.

Certains experts du management qualifient les médecins d’électrons libres : des travailleurs autonomes, voire des entrepreneurs, qui, n’en faisant bien souvent qu’à leur tête, perturbent le fonctionnement complexe et technocratique du réseau de la santé.

Usant d’un pouvoir autocratique, Gaétan Barrette veut mettre au pas les médecins, notamment les médecins spécialistes dont il a négocié la rémunération et les privilèges dans une autre vie. Pour y arriver, il compte sur une chaîne de commandement qu’il a placée sous sa botte.

Mais à moins de faire des médecins de simples salariés, c’est un modèle de cogestion qui fonctionne le mieux dans les hôpitaux ; les gestionnaires et les médecins chefs de département doivent travailler de concert. Dans cette optique, le sens du devoir, plutôt que l’appât du gain, plutôt qu’un individualisme débridé, doit prévaloir.

9 commentaires
  • Nicole Delisle - Abonné 22 février 2017 08 h 30

    L'indignité mis sur un pied d'estale!

    Le moins que l'on puisse dire, c'est que la compassion, l'empathie et la générosité ne font pas partie des valeurs essentielles pour être un médecin. Toute cette réforme de la santé mis en place par M. Barrette et le trio de médecins au pouvoir nous démontre clairement que c'est tout à fait le contraire. Le domaine de la santé est devenu un entreprenariat lucratif, où l'argent prime sur toute autre considération. Il y a bien évidemment encore de bons médecins dévoués, soucieux de leur rôle humanitaire et soignant, mais ils sont devenus rares. Avec tout ce que l'on voit et entend, jour après jour dans les médias, on voit plus les opportunistes, les démagogues et ceux obsédés par leurs privilèges que ceux qui prennent le temps de soigner. Être médecin n'est plus un poste envié et prestigieux, mais plutôt un poste où des millionnaires cherchent à s'attribuer toujours plus de pouvoir, d'argent et en faire le moins possible pour leurs concitoyens. Nous sommes défavorisés sur toute la ligne et c'est le parti libéral qui en est le grand responsable.

  • Danièle Jeannotte - Abonnée 22 février 2017 08 h 35

    Le sens du devoir, sérieusement?

    J'admire ceux qui croient encore qu'il peut exister quelque chose ressemblant au sens du devoir mais je ne vois pas pourquoi les médecins mettraient un frein à leurs exigences quand ils savent pertinemment que personne ne les y obligera.

  • Patrick Boulanger - Inscrit 22 février 2017 09 h 19

    Faire des médecins des simples salariés?

    Faire des médecins des simples salariés?

    Cela me semble une excellente idée! Quelqu'un peut-il m'éclairer pourquoi le PLQ et le PQ n'ont jamais imposé cette mesure aux médecins (bien sûr, je suis conscient MM. Couillard et Barrette font partie de la profession...).

    • Pierre Raymond - Abonné 22 février 2017 11 h 28

      Je suis certain qu'un très grand nombre de médecins accepteraient de devenir de simples salariés à la condition de privatiser totalement la pratique médicale au Québec.

    • Patrick Boulanger - Inscrit 22 février 2017 21 h 17

      @ M. Raymond

      J'espère que cela arrivera jamais.

    • Jean-Marc Simard - Abonné 23 février 2017 17 h 03

      Et pourquoi pas salariée de l'État ? On n'est pas à un fonctionnaire près...

  • Colette Pagé - Abonnée 22 février 2017 10 h 14

    M. Claude Castonguay a raison !

    L'augmentation considérable obtenue par les médecins démontre à l'évidence le bien-fondé de l'opinion de M. Claude Castonguay, ex-ministre de la Santé et actuaire de formation, à l'effet que jamais, en raison des conflits d'intérêts potentiels, le poste de Ministre de la santé devrait être occupé par un médecin.

    À preuve que chacun défend ses intérêts, de tous les spécialistes, les radiologistes sont les mieux payés. Concidence : leur négociateur ministre actuel de la santé exerce cette spécialité.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 22 février 2017 15 h 05

    Entre-temps ?!?

    « Dans cette optique, le sens du devoir, plutôt que l’appât du gain, plutôt qu’un individualisme débridé, doit prévaloir. » (Robert Dutrisac, Le Devoir)

    Bien saur certes ou selon, mais le Système actuel de la Santé et Services sociaux, sous l’autorité ou non des « Gaétan » et préférant la concurrence d’autorité, utilise des indicateurs qui, du domaine dit de l’Excellence, cherche moins la valorisation des compétences-performances et de la qualité des services que celle des ratios-à-bonus et de l’optimisation des services peu importe le nombre et la pertinence, et ce, avec une budgétisation austère, maladroite ou déficitaire !

    De ce constat, douceur double :

    A Prévoir une Commission parlementaire sur la Santé et Services sociaux en matière de fonctionnement, d’évolution, de solutions, et de professionnalisation pourrait aider à saisir quelque chose, ou ;

    B Déconstruire les Réformes, celles émanant de l’ère de la carte soleil, et les réinitialiser autrement-ailleurs, et ce, uniquement, après que la population ait été consultée pour de VRAI !

    Entre-temps ?!? - 22 fév 2017 -

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 23 février 2017 02 h 27

      « Bien saur » : lire plutôt « Bien sûr que » (nos excuses)