Pure mauvaise foi

Qu’est-ce qui vaut mieux ? Un gouvernement doté d’une majorité parlementaire avec moins de 40 % des voix ou un Parlement où la répartition des sièges reflète mieux le vote populaire, forçant plusieurs partis à coopérer ? Pour le premier ministre Justin Trudeau, que le premier système a bien servi, la réponse est claire. Le statu quo l’emporte. Il aurait dû avoir l’honnêteté de le dire, au lieu d’entretenir de faux espoirs.

En décembre dernier, alors que de plus en plus de gens mettaient en doute la volonté du gouvernement libéral de réformer le mode de scrutin, M. Trudeau répétait que les élections de 2015 seraient bel et bien les dernières à avoir été tenues en vertu du scrutin uninominal majoritaire à un tour.

Sa promesse faite dès juin 2015 tenait, même si son gouvernement multipliait les manoeuvres visant à torpiller la réforme. Les prétextes pour justifier ses hésitations étaient toujours les mêmes : absence d’un « large » consensus autour d’un modèle précis, manque d’intérêt d’une large portion de la population, manque de temps pour procéder à une réforme complexe.

On a vu anguille sous roche, et avec raison. Un consensus, il s’en est dégagé un devant le comité parlementaire et lors des assemblées publiques des députés. La majorité des participants ont dit que tout nouveau système devrait mieux refléter le vote populaire. En d’autres mots, intégrer un élément de proportionnalité. Quant au modèle précis, le gouvernement avait le loisir de le définir.

La participation citoyenne aux assemblées publiques a été inégale, ce qui est compréhensible quand une partie d’entre elles ont eu lieu en été et que plusieurs autres ont manqué de publicité. Par contre, près de 300 000 personnes ont pris le temps de répondre au sondage en ligne à mademocratie.ca, et ce, juste avant Noël et après les Fêtes.

De toutes les raisons invoquées, une seule tenait la route : le manque de temps. Mais M. Trudeau aurait dû le savoir, s’il était sérieux et ne faisait pas cette promesse pour la galerie. S’il avait fait ses devoirs et examiné les tentatives faites dans plusieurs provinces, il n’aurait jamais suggéré un échéancier aussi serré.

On comprend mieux aujourd’hui pourquoi il ne s’est pas donné plus de temps ni n’a envisagé de modifier sa date butoir. Il n’en voulait pas, de cette réforme. Ses déclarations faites lors de sa tournée en Arctique, la semaine dernière, ont exposé au grand jour le fond de sa pensée.

 

Il a ainsi affirmé que « la représentation proportionnelle, sous quelque forme que ce soit, serait mauvaise pour le Canada », car un gouvernement minoritaire pourrait être à la merci de formations marginales, prenant la conservatrice Kellie Leitch en exemple. Et que dire de l’instabilité qui en résulterait ?

Si M. Trudeau croyait ce qu’il disait il y a quelques jours, il devait le penser il y a deux ans. À moins de ne pas avoir creusé la question avant de foncer. La représentation proportionnelle est largement répandue. Si le modèle israélien affiche tous les défauts invoqués par le premier ministre, on ne peut pas en dire autant de celui en vigueur en Allemagne et dans la plupart des pays européens. Le premier ministre ne pouvait l’ignorer.

Son opposition n’a donc rien à voir avec les résultats des consultations. Elle est le reflet de ses convictions. Il est un tenant du statu quoou, tout au plus, de l’adoption du vote préférentiel. Il aurait dû avoir l’honnêteté de se limiter à promettre cette dernière réforme.

Cela ne lui aurait cependant pas attiré autant de votes verts et néodémocrates. Il a donc ouvert grande la porte, fait rêver ceux qui espèrent depuis longtemps une réelle réforme et fait perdre leur temps aux députés, témoins, experts et citoyens. Il a mis dans l’embarras la ministre des Institutions démocratiques, Maryam Monsef, sans ensuite avoir le courage d’annoncer lui-même l’abandon de sa promesse. Il en a informé sa nouvelle ministre Karina Gould moins de 24 heures avant qu’elle ait à affronter la presse.

Le premier ministre aime dire que son gouvernement est à l’écoute et consulte. Encourager la participation citoyenne est une bonne chose, et nombre de ses ministres y croient, mais si le résultat dans un dossier aussi important que la réforme électorale est d’en faire à sa tête, cela envoie le mauvais signal.

Aucun gouvernement n’arrive à mettre en oeuvre toutes ses promesses, mais dans ce cas-ci, M. Trudeau a entretenu faussement l’espoir pendant des mois. À moins qu’il n’ait réalisé la portée de son engagement qu’au cours de la dernière année, mais si tel est le cas, cela prouverait que cette promesse était effectivement cynique ou irréfléchie, sinon irresponsable. Cela ne fait qu’ajouter à la déception.

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