Où est l’urgence?

Le Conseil général du Bloc québécois se réunit aujourd’hui, samedi, pour décider de la marche à suivre pour choisir le nouveau chef. Les partisans d’une course rapide mènent la charge, mais ils devraient y penser à deux fois.

Il y a environ un an, la voie à suivre semblait claire. Le Bloc, dirigé par un chef intérimaire, voulait se donner un an pour réfléchir, remettre le parti sur les rails et préparer le terrain à l’inévitable course à la direction. Les militants avaient 2017 dans leur mire, une cible qu’ils ont alors adoptée au Conseil général.

Un an plus tard, le portrait est moins clair. Il faut toujours trouver un successeur à Gilles Duceppe, mais quand ? Ce printemps ou dans un an ? Le débat divise maintenant le parti, ce qui ne le sert pas du tout. En fait, ces tiraillements laissent supposer des manoeuvres destinées à favoriser la seule candidate-vedette à s’être manifestée, la députée péquiste et ancienne candidate à la direction du Parti québécois Martine Ouellet.

Parmi les pressés, on retrouve le bureau de direction, mené par le président et ancien chef Mario Beaulieu, et le directeur général du parti et ancien organisateur de Mme Ouellet, Stevens Héroux. S’y rallie la moitié du caucus, dont les supporteurs de la députée de Vachon lors de la course au PQ et partisans avoués de sa candidature au Bloc. Martine Ouellet a aussi déjà indiqué qu’elle souhaitait que le vote ait lieu rapidement.

Le bureau de direction proposera aujourd’hui un calendrier très serré avec déclenchement de la course dès aujourd’hui, et élection du chef le 22 avril prochain. Cela voudrait dire une course de moins de trois mois. Dans une missive envoyée aux membres il y a un peu plus de deux semaines, M. Beaulieu disait que le parti devait agir vite afin de devancer une actualité politique chargée en 2017. Il citait les congrès à la direction du Parti conservateur et du Nouveau Parti démocratique, le congrès du Parti québécois et les élections municipales.

Le trésorier du parti, Louis Demers, le leader parlementaire et député de Montcalm, Luc Thériault, l’ancien chef Gilles Duceppe, le chef intérimaire Rhéal Fortin et le doyen du parti Louis Plamondon pensent au contraire que cette effervescence politique devrait inciter le Conseil général à revoir sa décision et à tenir le vote en juin 2018. Le Bloc occuperait seul l’avant-scène en plus d’économiser de l’argent puisque l’élection du chef coïnciderait avec la tenue du congrès d’orientation du parti.

Plus important encore, ils ne veulent pas — et avec raison — d’un couronnement. Le Bloc a besoin d’une vraie course avec des débats sérieux, plusieurs candidats, une campagne de recrutement de nouveaux membres, une mobilisation de toutes les forces souverainistes qui, à l’échelle provinciale, sont divisées.

 

L’élection du prochain chef bloquiste doit être retardée pour une autre raison. Le Bloc n’a pas les moyens d’indemniser financièrement le futur chef pendant plus d’un an. Si le vote a lieu ce printemps, il s’écoulera encore deux ans et demi avant l’élection générale d’octobre 2019. Un candidat potentiel incapable de conserver son emploi tout en étant chef ne pourrait donc pas se lancer dans la course cette année. À moins d’être indépendant de fortune ou… député à Québec. Un vote le 22 avril risquerait donc de priver le Bloc de candidatures intéressantes.

Ceci nous ramène à Mme Ouellet qui, elle, compte continuer de siéger à l’Assemblée nationale comme députée indépendante, advenant son élection à la tête du Bloc ce printemps. Ce serait inacceptable ! Comment pense-t-elle pouvoir servir ses électeurs à Québec et diriger un parti sur la scène fédérale sans manquer de respect aux électeurs de sa circonscription ou aux membres de son parti ?

Ce ne serait pas illégal — elle en a eu l’assurance — mais, sur le plan moral, ce serait fortement discutable et cela reviendrait périodiquement faire de l’ombre à son travail de chef vouée à la reconstruction du Bloc.

En revanche, si le vote avait lieu l’an prochain, Mme Ouellet pourrait continuer à siéger à Québec et, si elle était élue chef en juin 2018, annoncer qu’elle ne se représente pas aux élections de l’automne suivant. Son dévouement à une tâche ou à l’autre ne serait alors pas mis en doute.

Mais voilà, cela l’obligerait à prendre le risque de faire face à une concurrence sérieuse et à mener une campagne exigeante. Veut-elle l’éviter ? Le Bloc, lui, ne peut pas s’en passer. En fait, c’est exactement ce dont il a besoin.

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