Vers un apaisement

La tuerie de Québec changera la teneur du débat sur la laïcité à l’Assemblée nationale. Le rapport Bouchard-Taylor connaîtra-t-il un second souffle ?

Le gouvernement Couillard et les partis d’opposition ont promis la reprise « sereine » et « apaisée » du débat sur les accommodements raisonnables et la neutralité religieuse de l’État au lendemain de l’attentat qui a coûté la vie à six Québécois de confession musulmane, dans une mosquée de Sainte-Foy.

Le premier ministre, Philippe Couillard, a vu juste en déclarant qu’il y aura un « avant » et un « après » la tragédie. Les transformations sont visibles, comme en témoigne le discours d’apaisement du chef de l’opposition officielle, Jean-François Lisée. Il s’est excusé d’avoir mentionné qu’une burka pouvait cacher une arme à feu durant la course à la chefferie du PQ.

Le tueur de Québec a stoppé net la possibilité, pour le PQ ou la CAQ, d’utiliser le spectre de la femme voilée pour remuer les inquiétudes identitaires de l’électorat francophone lors des prochaines élections. Cela ne revient pas à dire que les débats sur la laïcité et l’identité seront désormais proscrits. Tout est dans le ton, le but et la manière.

Le fruit de la commission Bouchard-Taylor se dessèche sur la branche politique depuis maintenant dix ans. Une décennie d’inaction au cours de laquelle le Québec a connu un durcissement du discours politique et médiatique sur les musulmans. Cela n’explique pas le carnage. Les radios de Québec ont l’esprit étroit, mais elles ont aussi le dos large. Voilà des années qu’elles dénigrent les « BS », les féministes, les immigrants, les artistes et, bien sûr, les musulmans. Ni ces radios ni les chroniqueurs qui enfoncent en permanence le bouton panique à propos des islamistes radicaux ou de la perte des repères identitaires des Québécois ne peuvent être tenus responsables des gestes du tireur présumé.

D’ailleurs, celui-ci n’aurait pas fréquenté l’oeuvre des Arthur, Fillion et Duhaime de ce monde. Selon les informations obtenues à ce jour, il s’abreuvait à Fox News et aimait beaucoup Donald Trump et Marine Le Pen… Les raisons de son passage à l’acte, complexes, restent enfouies au plus profond de son âme torturée.

Au Québec et ailleurs dans le monde, des politiciens populistes et des commentateurs participent néanmoins à l’instauration d’un climat malsain face à cet Autre porteur de tous les dangers, qui n’aurait rien de valable à apporter à son pays d’accueil. D’aucuns poussent le devoir d’intégration des nouveaux arrivants jusqu’à exiger la négation de leur altérité. Le modèle québécois, basé sur l’interculturalisme, n’en demande pas tant.

Cette montée du populisme, jumelée à la peur du terrorisme, a fait naître un espace propice à l’expression de discours racistes et haineux. Un ancien leader du Ku Klux Klan, David Duke, a même pu appuyer Donald Trump sans plomber sa candidature, ce qui aurait été impensable dans le cycle électoral précédent. Au Québec, des groupuscules d’extrême droite participent sans gêne et sans concession au débat public.

Le poids de ce monde malade ne peut retomber sur les seules épaules des élus québécois. Pour fêter les dix ans de la publication du rapport de la commission Bouchard-Taylor, ils pourraient cependant poser un geste significatif en légiférant enfin sur la question. Il ne s’agit pas d’en faire moins (l’approche libérale) ou plus (l’approche péquiste) avec ces recommandations, mais de les mettre en application une fois pour toutes.

Le malaise identitaire relevé par Gérard Bouchard et Charles Taylor est encore criant de vérité : « les Québécois d’ascendance canadienne-française ne sont pas encore bien à l’aise avec le cumul de leurs deux statuts (majoritaires au Québec, minoritaires au Canada et en Amérique) », écrivaient-ils en 2007. Ce sentiment d’insécurité est légitime compte tenu des menaces qui pèseront constamment sur l’essor du fait français en terre d’Amérique, mais il ne peut servir d’excuse pour utiliser les groupes minoritaires comme des boucs émissaires.

L’heure est venue de casser cette dynamique, si bien décrite dans le rapport, qui met en opposition « une majorité ethnoculturelle [craignant] d’être submergée par des minorités elles-mêmes fragiles et inquiètes de leur avenir ». Il y a un espace pour l’intégration dans l’égalité et la réciprocité.

24 commentaires
  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 3 février 2017 01 h 12

    Pas d'amalgame

    "Une majorité ethnoculturelle [craignant] d’être submergée par des minorités elles-mêmes fragiles et inquiètes de leur avenir"

    Et qu'est-ce que la majorité a à voir avec le crime odieux commis dimanche dernier?

    Où sont les mises en garde et les tweet "pas d'amalgame" de nos politiciens et les promesses de ne pas tolérer la "québécophobie", bref, la même routine à laquelle on nous a habitués après les actes terroristes commis par des fanatiques islamiques?

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 3 février 2017 15 h 11

      Aussi longtemps que les politiciens ignoreront les insécurités économique, culturelle, identitaire, démographique, sociétale, etc, présentes dans la population, la pression va monter dans la marmite sociale. Et alors des dérives se manifesteront, apportant des réponses inappropriées (du genre Trump ou fusillade) à des questionnements légitimes.

  • Jacques Lamarche - Abonné 3 février 2017 01 h 32

    Et l'immobilisme libéral! Et le discours libéral!

    Bien peu de mots pour souligner la passivivité du PLQ depuis dix ans et le discours méprisant et cassant de Phillippe Couillard envers tout geste d'affirmation de l'identité québécoise!

    Il fallait sourtout dire que cette tragédie aura stoppé net la stratégie libérale du laisser-faire!

  • André Nadon - Abonné 3 février 2017 02 h 59

    La laicité avant les accommodements raisonnables et les recommandations de Bouchard-Taylor.

    La dernière phrase de votre éditorial résume à lui seul, la voie à suivre: " il y a un espace pour l'intégration dans l'égalité et la réciprocité."
    Oublions le multiculturalisme et l'interculturalisme qui ne sont que le reflet de l'agir de nos grands théoriciens pour noyer le poisson: la véritable laïcité de l'État.
    Plutôt que de se noyer dans les mots, posons des actes dignes de notre temps: une législation qui consacre la laïcité de l'État et de ces organismes. C'est à Couillard de faire preuve de direction. S'en prendre au chef de l'opposition, Jean-François Lisée, comme vous le faites pour une phrase citée dans un débat, n'amène rien de positif pour un meilleur dialogue.

  • Martin Richard Mouvement Action Chômage Montréal - Abonné 3 février 2017 06 h 51

    "Ni ces radios ni les chroniqueurs qui enfoncent en permanence le bouton panique à propos des islamistes radicaux ou de la perte des repères identitaires des Québécois ne peuvent être tenus responsables des gestes du tireur présumé."

    Ah bon.

    Peut-on écrire qu'elles pourrissent le débat, l'athmonphère et incitent à la haine ?

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 3 février 2017 07 h 18

    … réciprocité ?

    « Il y a un espace pour l’intégration dans l’égalité et la réciprocité. » (Brian Myles, Le Devoir)

    Oui certes, mais, parfois, de cet espace souhaité, on-dirait que les rapports interculturels font encore défaut et méritent d’être soulignés tout autant politiquement que dans la société québécoise !

    De ce point, le projet de loi 62 va-t-il prévoir des modalités-mécanismes de solidarité et d’entraide susceptibles de …

    … réciprocité ? - 3 fév 2017 -