Maintenir la pression

Elles étaient quelques millions dans les rues samedi. Il n’y en avait aucune lundi dans le Bureau ovale quand le président américain, Donald Trump, entouré uniquement d’hommes, a signé le décret interdisant le financement public d’ONG internationales soutenant ou offrant des services d’avortement. Il ne pouvait envoyer un signal plus clair aux femmes américaines. La protection de leurs droits sera une bataille de tous les instants.

Signé quatre jours à peine après l’entrée en fonction du nouveau président et deux jours seulement après les marches monstres tenues à travers la planète, ce décret ressemble à un défi lancé au mouvement des femmes, à une mise à l’épreuve de sa détermination.

Après tout, ce n’est pas d’hier que des manifestations imposantes ne sont pas suivies d’actions concrètes. Par manque d’organisation, de structures, de racines. Le mouvement Occupy a vu son élan s’essouffler pour ces raisons. Les manifestations spontanées en faveur de la démocratie en Égypte ont été récupérées et détournées par les Frères musulmans qui, eux, bénéficiaient d’une organisation rodée et bien implantée, relatait récemment à Ottawa le journaliste Mohamed Fahmy.

M. Trump est peut-être convaincu que le mouvement des femmes n’arrivera pas à maintenir la cadence. C’est ignorer sa longue histoire, les multiples et solides organisations qui le composent ainsi que les voix qui le soutiennent. C’est aussi oublier que les femmes qui ont mené les batailles passées n’ont pas baissé la garde devant la persistante opposition que soulève encore l’émancipation des femmes chez une partie de la population américaine. Tenir quoi que ce soit pour acquis n’est pas une option.

Cette dernière campagne présidentielle en a fait la preuve, en plus de nous avoir démontré, encore une fois, qu’hommes et femmes ne sont pas mesurés à la même aune quand il est question de compétence.

 

Donald Trump a démarré avec ce qui lui paraissait le plus facile, s’en prendre à des femmes qui ne peuvent se défendre. Ce décret ne pénalise pas les femmes américaines, mais celles qui vivent dans les pays en développement où des programmes en santé reproductive sont financés par les États-Unis. Il sait que cela ne soulèvera pas les foules, mais ce premier recul nous concerne tous. Par solidarité avec les femmes du monde et parce qu’il s’agit d’un sombre présage des autres reculs à venir au sud de la frontière.

L’érosion des droits commence presque toujours par de petits gestes qui restent sans réponse. Au Canada, il n’y a pas eu de réelle mobilisation quand, moins d’un an après son élection, le gouvernement Harper a commencé à amputer les budgets destinés à quelques groupes de femmes. Le ministre des Finances d’alors, Jim Flaherty, avait invoqué le besoin de faire des économies. Le gouvernement affichait pourtant, en cet automne 2006, un surplus de 13 milliards de dollars. Or c’est aussi l’argument économique qu’a entre autres invoqué M. Trump pour justifier son décret.

Le contexte canadien étant différent, M. Harper n’a pas voulu courir le risque politique de s’en prendre au libre choix des femmes en matière d’avortement, et ses députés qui s’y sont risqués n’ont jamais réussi. Aux États-Unis, en revanche, la Cour suprême peut infirmer ses décisions. Actuellement, la Cour compte un nombre égal de juges libéraux et conservateurs, mais il y a un poste vacant. Donald Trump a dit qu’il y nommerait un juge opposé à l’arrêt « Roe V. Wade » qui a permis de légaliser l’avortement en 1973.

M. Trump compte bien quelques femmes dans son entourage, mais il est clair que pour lui, le pouvoir est une affaire de gars. Son cabinet ne compte que quatre femmes. Ce gouvernement américain est ultraconservateur, proche des milieux évangéliques et pro-vie. Il a les programmes sociaux dans sa mire et les femmes seront parmi les premières victimes de ses politiques en la matière.

Les femmes ne peuvent pas compter sur cette équipe pour faire valoir leurs intérêts et leurs droits. Le mouvement féministe devra donc unir ses forces, mobiliser, investir les lieux de pouvoir. Il ne doit pas laisser la poussière retomber. Pour y arriver, il aura besoin cependant de l’énergie et de l’engagement de toutes les personnes qui ont défilé dans les rues samedi et de toutes les absentes qui les appuyaient. Notre solidarité sera aussi nécessaire, car la montée du conservatisme social chez nos voisins a la fâcheuse habitude de fouetter les forces similaires ici, au pays.

12 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 25 janvier 2017 03 h 45

    Au moins, quatre ans de penibles

    Ca ne sera pas facile car ils viennent de nommer le plus populaires hommes et il n'a pas la reputation d'etre tres moderne,enfin l'arriere garde américaine viennent de trouver le sauveur qu'ils attendaient et ils ne lacheront pas le morceau facilement, en fait nous allons assister a une revange de l'extreme droite, versus un état democratique, en pratique nous devrions en avoir pour au moins quatre ans, assez long pour démobiliser une nouvelle génération et ce, sans parler des éceuils mondiale qui nous attendent, le monde va devoir vivre des périodes de famines et de décalisation comme jamais nous en avons vues, tout le moyen-orient est en ébullition et ce n'est pas les politiques de Trump qui pourront règler ces difficultés car il a décidé de rebgarder le monde par l'autre bout de la lentille

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 25 janvier 2017 05 h 50

    S'engager correctement et s'en tenir à un débat d'idées et de conséquences

    J'entends actuellement plusieurs conversations privées haïneuses et elles me désolent. Affronter un adversaire aussi puissant que M. Trump n'est pas une mince affaire, le premier écueil à éviter étant de remettre en question sa légitimité politique: il a été élu conformément à la constitution américaine Il faut aussi éviter de s'attaquer à sa propre personne morale et à celles des personnes ayant voté pour Trump, tout être humain ayant, sous réserve de la loi du pays, le droit moral d'être ce qu'il est, de penser ce qu'il veut et de faire ce qui lui plaît. En d'autres mots, il faut respecter autrui si l'on veut non seulement être respecté, mais aussi et surtout se respecter. Ce triple défi sera d'autant plus difficile à relever collectivement que le Président Trump et même un bon nombre de ses adversaires politiques personnaliseront probablement beaucoup le débat. Il faudra tenir et toujours humblement ramener le débat « au-dessus de la ceinture», autrement dit au niveau des idées. Il faudra aussi s'engager correctement et suffisamment. Surtout avec un plus puissant, personnaliser un débat n'est pas «sur-réagir», mais réagir à la fois mal et dangeureusement: il connaît nos faiblesses et peut assez facilement s'en emparer pour les retourner contre notre cause. Alors, « veillons au grain».

    • Pierre Robineault - Abonné 25 janvier 2017 09 h 25

      C'est grosso modo ce qu'a dit en substance Pétain vis à vis d'Hitler!

    • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 25 janvier 2017 11 h 42

      J'ignore à quel discours de Pétain M. Robineault fait allusion, mais son identification me semble requise; surtout, son application à mon propos mériterait d'être expliquée. Il ne s'agit pas d'abandonner un point de vue ou encore de le diluer moralement pour mieux collaborer, mais simplement de l'expliquer, de le défendre et le faire avancer. Une comparaison peut facilement être boiteuse. Sous Vichy, l'État français a fait délaissé la notion de république, fait beaucoup de mal et sali l'honneur de la France. Pendant presque 5 années, Vichy a puissamment collaboré avec les autorités allemandes nazies, par exemple en édictant des lois raciales enlevant les droits civiques aux juifs. Ces lois facilitèrent la déportation et l'extermination des juifs présents en France en les obligeant porter une étoile jaune. Elles permirent aussi la rafle du Vel-d'Hiv. Le régime de Vichy a également, malheureusement très efficacement, recherché torturé et massacré beaucoup de communistes et résistants. Un grand nombre de français et de françaises (3 millions) usèrent de la délation. Par bonheur, un grand nombre de juifs, de communistes et de résistants furent aussi sauvés par une autre partie de la population. Une époque de terreur que personne ne veut revivre.

    • Jean Duchesneau - Inscrit 25 janvier 2017 22 h 05

      Votre érudition vous honore M. Lusignan mais je crois que vous navez pas bien saisi la nature de la bête. Trump fait fi de tout débat d'idées; il écarte les médias traditionnels. Trump est un businessman primaire qui gâgne par tous les moyens; son passé est éloquent à cet effet. Sa rhétorique se limite à désigner un coupable pour chaque problème et y apporter une solution simpliste. Deux armes peuvent être utilisées contre lui. La plus directe est de lui opposer du pouvoir. Il faut lui démontrer ce qu'il risque de perdre dans la négociation. Le problème actuel c'est que 52% des femmes ont voté pour lui. Même si un groupe même bien organisé de féministes lui font obstacle elles seront jugées activistes minoritaires. On a connu ça au Québec avec les Yvettes. L'autre arme doit toucher son égo ce qui lui fait perdre la face même face aux républicains. Faut pas sous-estimer le personnage mais, mon petit doit me dit qu'avec le replis sur soi américain, les leaders chinois sont prêts à la bataille. On ne prends pas les chinois de front, ils sont maître dans l'art de la guerre. Notre PM Justin a mis Trump ouvertement en garde hier à propos de l'acier amerloque plutôt que chinois comme prévu dans l'oléoduc Keystone.

    • Emmanuel Rousseau - Inscrit 26 janvier 2017 00 h 18

      N'oubliez pas, M. Duchesneau, que la démocratie n'est pas seulement une question de scrutin. Même si 52% des femmes ont voté pour lui, elles ne devraient pas se désister à militer sous ce prétexte. Un groupe mécontent fait connaître un enjeu, la population est portée à prendre position et ça peu facilement mettre de la pression sur un chef, voir l'empêcher de gouverner parce qu'il doit gérer la situation de crise.

      Pensons à Jean Charest qui a dû céder sous la pression populaire, de plus en plus mobilisé avec les étudiants. On apprend que pour faire bouger un gouvernement qui respecte la démocratie, la majorité n'est pas nécéssaire.

    • David Huggins Daines - Abonné 26 janvier 2017 12 h 18

      Correction importante, ce n'est absolument pas 52% des femmes qui ont voté pour lui (qu'on ne nommera pas), mais 52% des femmes blanches.

  • Jean-François Trottier - Abonné 25 janvier 2017 08 h 18

    Désobéissance civile

    Il serait normal que les femmes de la fonction publique (en fait tout le monde, mais les femmes sont concernées au premier chef) fassent acte de désobéissance civile systématiquement.

    Chaque fois qu'une directive va à l'encontre des principes d'un ou une fonctionnaire, refuser d'agir est possible en autant que d'abord il y ait une logique ferme de créée par des théoriciens suffisamment au fait, légistes, avocats, politicologues ou ingénieurs, pour nommer les premiers qui me viennent à l'esprit.

    Je vote pour que la semaine du 26 février au 5 mars soit la Semaine Sans Trump. WWT en angp;ais.

    Et le retour à la "normale" s'ouvrira sur le 8 mars.

  • Alain DEer - Inscrit 25 janvier 2017 08 h 46

    Urnes et militance

    Il faudra effectivement que l'indignation prenne le chemin de la militance et des urnes.
    Qui contribue ici (argent ou temps) à un parti politique progressiste ?

  • Marc Therrien - Abonné 25 janvier 2017 17 h 28

    Les femmes face à elles-mêmes


    "Les femmes ne peuvent pas compter sur cette équipe pour faire valoir leurs intérêts et leurs droits."

    Est-ce que toutes les femmes étatsuniennes sont en faveur de l’avortement? Si ce n’est pas le cas, alors j’imagine qu’il faudra commencer par là. Car Trump, qui n’est sûrement pas toujours du côté du mensonge, pourrait rendre plus vrai que jamais cet adage qui dit : diviser pour régner.

    Marc Therrien