Sous le vernis

Justin Trudeau avait promis de faire la politique autrement. Avec transparence, dans un esprit de coopération, en écoutant les Canadiens. Les derniers mois de l’année 2016 ont permis de voir les limites de cet engagement, que l’année 2017 mettra encore plus à l’épreuve.

Le ton et l’état d’esprit ont changé dans la capitale fédérale depuis les élections d’octobre 2015. Le « dialogue » et la consultation sont à l’honneur. Ce qui a ses vertus en démocratie, pour autant que cela ne conduise pas à l’inaction. À sa décharge, le gouvernement a souvent évité ce piège. La loi sur l’aide médicale à mourir a été adoptée. Les plus importantes mesures fiscales promises à la classe moyenne ont été mises en oeuvre. Plus de 25 000 réfugiés syriens ont trouvé asile au Canada. La commission d’enquête sur les femmes autochtones assassinées et disparues doit commencer ses audiences sous peu. Comme le souhaitaient bien des Canadiens, la quasi-totalité des provinces se sont entendues avec Ottawa sur un cadre pancanadien sur les changements climatiques.

Cette image de gouvernement à l’écoute a bien servi le premier ministre Justin Trudeau, toujours premier dans les sondages. La présence de chefs intérimaires à la tête de tous les partis d’opposition, sauf le Parti vert, l’a aussi aidé, tout comme le report de plusieurs décisions difficiles.

Le vent a commencé à tourner cet automne. L’annonce de l’achat sans appel d’offres d’avions de chasse Super Hornet, la réception cavalière réservée au rapport parlementaire sur la réforme électorale, l’impasse dans le dossier du financement des soins de santé et le refus de M. Trudeau de convoquer une conférence des premiers ministres sur le sujet ont confirmé ce que plusieurs craignaient. Le gouvernement veut bien écouter, mais lorsqu’il n’entend pas ce qu’il veut, il fait comme tous les autres, il fait à sa tête.

Un gouvernement peut avoir de bonnes raisons pour faire la sourde oreille. Les circonstances peuvent avoir changé. Il peut avoir en main des données nouvelles qui l’obligent à rectifier le tir. Mais rien de tel n’explique le traitement réservé au travail du comité parlementaire sur la réforme électorale et la tenue de cette consultation bidon qu’est mademocratie.ca. Même chose en ce qui a trait à ce refus de s’asseoir avec les premiers ministres pour parler des transferts en santé. Ou cette décision de lancer ce processus alambiqué de remplacement des CF-18.

Pour des raisons politiques, l’idée du gouvernement est faite, mais il tente de nous faire croire le contraire. Ce qui n’arrange rien, M. Trudeau et son équipe ne cessent de répéter que ces cocktails de financement privés, où une poignée de riches donateurs peuvent le rencontrer, s’inscrivent dans cette approche centrée sur l’écoute des Canadiens !

Voilà une recette parfaite pour alimenter le cynisme et le doute à un moment où ce gouvernement peut le moins se passer de l’appui des citoyens. D’abord parce qu’il est — ou est censé être — sur le point de mettre en oeuvre des promesses phares mais controversées de son programme, dont la fameuse réforme électorale, le réengagement au sein des missions onusiennes en Afrique, la légalisation de la marijuana et la révision de la politique en matière de sécurité nationale. Il est ensuite aux prises avec une économie qui ne rebondit pas malgré des investissements massifs dans les infrastructures, ce qui a creusé son déficit.

Finalement, le gouvernement libéral doit gérer tous ces enjeux alors qu’il fait face à ce qui pourrait être un des plus gros défis de son mandat : l’arrivée de l’imprévisible Donald Trump à la tête des États-Unis. L’économie canadienne dépend largement de notre accès au marché américain, ce que menacent les projets de renégociation des accords commerciaux du président désigné. Et les intérêts du Canada ne s’arrêtent pas là. Les Canadiens veulent contrer les changements climatiques, promouvoir la paix dans le monde, concilier sécurité et droits de la personne.

Pour y arriver face à un président qui s’en fiche et pour parvenir à ses fins dans tant de dossiers, Justin Trudeau a besoin de la coopération des provinces, des parlementaires, des citoyens. Pour l’obtenir et conserver leur confiance, il doit toutefois respecter non seulement la lettre, mais aussi l’esprit de sa promesse de faire les choses différemment.

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