Erdogan liberticide

Dans la Turquie du « sultan » Erdogan, le champ des libertés continue de se rétrécir impitoyablement sous le regard apparemment fataliste d’un monde occidental tout à la crise migratoire et à la reconfiguration de l’équation géopolitique en Syrie.

Ainsi donc, pendant que le président Erdogan faisait fièrement savoir jeudi que l’accord de cessez-le-feu nouvellement concocté avec la Russie constituait une « occasion historique » de mettre fin au conflit qui ravage la Syrie depuis six ans, le procès de l’écrivaine de renom Asli Erdogan (sans lien de parenté avec l’autre) s’ouvrait à Istanbul sous des accusations d’« atteinte à l’intégrité de l’État » et d’appartenance à une « organisation terroriste » — le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), le mouvement armé de la rébellion kurde. Un procès représentatif de la dérive autoritaire du sultan, dont on comprend chaque jour un peu mieux qu’il n’a plus rien à voir avec la promesse d’« islam modéré », et de la purge à laquelle son régime se livre depuis le coup d’État raté du 15 juillet dernier.

Au total, neuf intellectuels étaient cités à procès. Huit d’entre eux, dont Mme Erdogan, risquent la prison à vie pour avoir osé critiquer le pouvoir dans des articles publiés par un journal prokurde. Jeudi, l’écrivaine de 49 ans a été miraculeusement libérée sous caution à l’issue de sa comparution, après plus de quatre mois en détention préventive — puisqu’il n’y a rien de plus arbitraire qu’un despote. Leur procès reprend le 2 janvier.

La tentative de coup d’État avait d’abord donné lieu à une gigantesque purge au sein du mouvement de Fetullah Gülen, hier proche allié du régime, aujourd’hui accusé d’avoir fomenté le putsch. Quelque 100 000 personnes soupçonnées de sympathies gülenistes ont été limogées depuis juillet — dans la fonction publique, dans l’armée et dans l’enseignement.

Mais le putsch raté a surtout été le prétexte pour M. Erdogan pour redoubler de répression à l’égard d’une communauté kurde dont il craint maladivement l’irrédentisme et pour lancer une chasse aux sorcières contre tout ce qui ressemble de près ou de loin à une voix dissidente. Avec le résultat que 160 médias ont été fermés ces derniers mois et que des dizaines de journalistes ont été arrêtés.

De sa cellule, Mme Erdogan écrivait en novembre à l’intention de la communauté internationale : « Ma lettre est un appel d’urgence. La situation est très grave, terrifiante et extrêmement inquiétante. Je suis convaincue que l’existence d’un régime totalitaire en Turquie secouerait inévitablement l’Europe entière, mais celle-ci, focalisée sur la crise des réfugiés, ne semble pas se rendre compte des dangers de la disparition de la démocratie en Turquie ». Que son appel soit entendu.

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2 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 30 décembre 2016 08 h 57

    La Turquie, terre brûlée


    Complice d’un drame humanitaire dans un pays voisin, la Turquie a mené de front son lent génocide kurde et une purge sans précédent qui l’ont privé d’une partie de ses forces créatrices.

    Depuis des années, la Turquie avait surmonté le handicap de la langue pour rivaliser avec l’Égypte au titre de capitale culturelle du monde arabe. L’un et l’autre s’enfoncent maintenant dans une dictature et un conformisme islamiste qui nuisent à leur rayonnement.

    Afin de faire place à des milliers de dissidents politiques, les prisons turques ont libéré autant de petits malfaiteurs, substrat idéal au recrutement terroriste.

    Ses forces de sécurité, particulièrement au niveau supérieur, ont été saignées de beaucoup de chefs expérimentés. Bref, les forces de l’ordre ne suffisent plus à la tâche, d’où la multiplication des attentats.

    Une partie des djihadistes en Syrie qui filent à l’anglaise grâce aux trêves implorées par l’Occident passent par la Turquie pour revenir dans leurs pays respectifs. Sur leur route, rien de plus tentant que vouloir punir la Turquie pour avoir cessé de les soutenir dans leur combat.

    Bref, de sombres nuages planent sur le ciel de Turquie. Je crains fort que le peuple turc paie très cher son aveuglement nationaliste autour de son 'Guide suprême'.

  • Colette Pagé - Inscrite 30 décembre 2016 11 h 38

    Kafka à Istanbul. Mais comme la Peur le courage peut être contagieux.

    Un régime fasciste et surtout hypocrite qui menace la santé mentale des journalistes, professeurs, intellectuels et écrivains forcés de vivre sous la menace de l'arbitraire et de la dictature.

    Le pouvoir en place ne supporte pas la presse d'opposition.

    Aujourd'hui, la Turquie vit un coup d'État non pas militaire mais civique.

    Quant aux femmes rapportons-nous à ce témoignage

    "Les femmes ont toujours du courage dans ce pays, mais ce qui inquiète Erdogan pas plus que la littérature. Lui n'a d'yeux que pour ce qui risque de menacer l'unité d'une nation qu'il veut tout entière sous sa coupe. " (Oyar Baydar, prix France-Turquie, auteur du roman "Et ne reste que des cendres)

    Pour en apprendre davantage lire l'article du Point Kafka à Istanbul.