Le droit de savoir

Après quelques mois de consultations, le Comité permanent de l’agriculture et de l’agroalimentaire du Parlement fédéral refuse de recommander l’étiquetage obligatoire du premier animal modifié génétiquement destiné à la consommation humaine, le saumon AquAdvantage™. Une belle hypocrisie.

En mai dernier, le Canada fut le premier pays à autoriser la production pour consommation humaine d’un animal modifié génétiquement. Le saumon AquAdvantage™ inventé par AquaBounty Canada est un saumon de l’Atlantique auquel on a ajouté deux gènes d’espèces différentes, l’un tiré du saumon Coho, l’autre de la loquette d’Amérique, une anguille de roche. Il s’agit donc d’un animal breveté dont les droits de reproduction sont protégés par les lois sur la propriété intellectuelle au même titre qu’un objet de consommation.

Santé Canada a pris cette décision après avoir analysé les études produites par la compagnie, sans faire elle-même ses propres études comme c’est désormais la règle à Ottawa. En conclusion, Santé Canada a jugé le nouveau produit sans danger pour la santé humaine, point.

De son côté, Environnement Canada a aussi jugé le nouveau poisson sans risque pour l’environnement, pourvu que les oeufs modifiés en laboratoire soient par la suite élevés dans les installations confinées de la compagnie pour éviter tout contact avec le saumon naturel.

 

Il y a maintenant plus de vingt ans que l’industrie vend des semences de céréales modifiées génétiquement. Aujourd’hui, la plus grande partie de l’alimentation destinée au bétail contient de telles céréales sans qu’on ait observé d’effets négatifs sur l’animal.

En revanche, il est faux de prétendre avec l’industrie que l’utilisation de ces semences a permis de réduire globalement la quantité de pesticides en agriculture. On constate même l’apparition de mauvaises herbes envahissantes et résistantes aux herbicides pourtant non sélectifs utilisés pour la culture des céréales modifiées génétiquement (MG). D’où la nécessité d’avoir recours à des herbicides encore plus puissants.

Depuis très longtemps, les associations de consommateurs et les environnementalistes demandent que, si l’on autorise la production de céréales MG, on exige en retour un étiquetage clair identifiant les produits qui en contiennent. À ce jour, nos gouvernements ont refusé même si 80 % des Canadiens appuient cette demande.

Pour ceux qui se demandent quel est l’avantage de produire un saumon breveté, la réponse est aussi banale que financière : AquAdvantage™ prend deux fois moins de temps à croître, ce qui représente une économie importante pour les éleveurs. Or, les éleveurs canadiens ne sont pas intéressés au nouveau saumon, comme leur représentante l’a affirmé devant le comité des Communes. Pas plus que les éleveurs de porcs n’ont voulu adopter le porc transgénique conçu à l’Université de Guelph, en Ontario, où l’on a donc dû abandonner les recherches en 2012.

 

La mise en marché prochaine d’un saumon transgénique au Canada ne présente peut-être aucun risque pour la santé et l’environnement, mais pour le moment nous n’en savons rien. Non seulement la recherche pouvant en attester n’est pas disponible, mais aucune étude d’impact à long terme n’a été réalisée.

Avec l’autorisation de commercialiser un saumon transgénique, la bataille pour l’étiquetage obligatoire grimpe donc d’un cran. Les consommateurs que nous sommes veulent savoir, et ont le droit de savoir, ce qu’ils mettent dans leur assiette. Surtout si l’aliment est le résultat de manipulations génétiques d’un être vivant.

À la lecture des témoignages entendus au cours des audiences du Comité permanent de l’agriculture, on ne comprend pas la résistance des députés libéraux et conservateurs à proposer l’adoption d’une loi pour l’étiquetage obligatoire du saumon AquAdvantage™ et de tout autre produit de consommation alimentaire contenant des OGM. Seuls les députés du Nouveau Parti démocratique ont présenté un rapport complémentaire en ce sens, rappelant aux autres députés qu’à ce jour, 64 pays, dont la Nouvelle-Zélande et l’Australie, ainsi que l’Union européenne et l’État du Vermont (qui a dû défendre sa loi devant les tribunaux), imposent l’étiquetage des OGM.

Pourquoi une telle résistance de la part des libéraux et des conservateurs sinon parce qu’au Canada, comme aux États-Unis, c’est l’industrie et ses généreux donateurs qui ont l’oreille des élus.

À Québec, en avril dernier, le ministre de l’Agriculture, Pierre Paradis, s’est dit disposé à présenter un projet de loi « socialement avancé et acceptable », possiblement en collaboration avec l’Ontario. Mais l’industrie veille au grain puisque le principal, sinon le seul, obstacle à la forte rentabilité d’un saumon breveté moins coûteux à produire est la résistance appréhendée des consommateurs. Notre résistance !


 
3 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 15 décembre 2016 06 h 19

    Et si dans le contexte de votre fort pertinent...

    ...et tout autant informatif «papier», nous nous replacions dans le contexte d'une citation en Chambre de monsieur Paradis, le ministre ? À l'effet que ? «Que Monsanto était plus fort que le gouvernement....» Vous voyez le décor ? Ma pensée toute croche, rabougrie va même plus loin. Jusqu'à alléguer ? (Mot chéri dans la bouche de monsieur Fournier) Oui, jusqu'à alléguer qu'il existe du lobbyisme puissant, que des cocktails Trudiens à 1,500.00$ «ça» peut rapporter, que les retours d'ascenseur ne sont pas que propres à des bâtiments, que des «scratch my back, I'll scratch yours» ce n'est pas juste pour éliminer des démangeaisons ?
    Fini pour moi le saumon. J'utilise cet immense cadeau qui est mien qu'est celui de la liberté. Je suis même libre d'élire des gens qui reconnaissent que j'ai «le droit de savoir»
    Merci monsieur Sansfaçon de me le rappeler.
    Gaston Bourdages

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 15 décembre 2016 07 h 03

    Moyen d'obliger l'affichage des OGM

    On nous dit qu’il n’y aurait pas de preuve scientifique que les OGM seraient néfastes pour la santé. Comme l’industrie nous a déjà dit qu’il n’y avait pas de preuve que la cigarette donnait le cancer.

    Il est bien possible qu’on se rende compte que l’industrie dit vrai. Et il est possible qu’on découvre le contraire.

    Dans ce dernier cas, les sceptiques nous diront qu’ils avaient bien raison.

    Mais qui sont ces fonctionnaires et ces politiciens qui veulent décider à notre place ? Qui sont ceux qui veulent empêcher les sceptiques de se protéger de ce risque appréhendé qui pourrait s’avérer vrai ?

    Je suis contre le maïs transgénique. Conséquemment, en raison du refus de l’industrie de dévoiler la présence de maïs OGM, je n’ai consommé aucun produit à base de maïs depuis des années. À titre d'exemple, je n'achète jamais de maïs soufflé au cinéma (probablement américain et transgénique comme 90% de leur production).

    Mais la multiplication des OGM cachés fait en sorte qu’un tel boycottage est de plus en plus difficile à soutenir.

    Dans le cas du saumon OGM, ce que les associations anti-OGM doivent faire, c’est réussir à convaincre les dirigeants d’un première grande chaine d’épicerie de prendre la décision d'afficher l'absence d'OGM dans leur saumon lorsque cela est le cas. Puis, une fois cet engagement pris, ces associations devraient inciter les consommateurs à y acheter leur saumon. Résultat : le succès de cette première chaine fera boule de neige.

  • Jacques Tremblay - Inscrit 15 décembre 2016 08 h 07

    Tout repose sur notre inconscience.

    Cet animal Frankenstein sera-t-il stérile s'il advenait qu'il s'échappe dans la nature? En fait la question est plutôt dans combien de mois l'animal se retrouvera-t-il en compétition dans la nature en présence de son cousin naturel? Dès lors compétitionnera-t-il avec lui pour la nourriture, les aires de reproduction, etc.? Et tout cela pour qu'un nouveau producteur puisse prendre avantage sur tous les autres producteurs déjà présents sur le marché du saumon d'élevage. Pour se créer un espace de marché finalement exclusif donc monopolistique grâce à des brevets tout aussi exclusifs les industries transgéniques missent aussi sur notre ignorance. Ils ont besoin de notre inconscience. C'est leur principale obstacle. Les perspectives de profits sont énormes. On arrivera peut-être à se passer de pétrole mais peut-on se passer de nourriture? Quand tout sera sous leurs contrôles les Monsanto de ce monde seront-ils les nouveaux seigneurs des cerfs de jadis?
    Jacques Tremblay
    Sainte-Luce, Qc