Dans l’indifférence

Les cris d’alarme passent, les violences restent. Il y a deux semaines, des experts de l’ONU avertissaient que le Soudan du Sud présentait des signes de « génocide imminent » et que les conditions étaient réunies « pour que se répète ce qui s’est passé au Rwanda » en 1994. Massacres, viols collectifs, villages rasés… « Il y a déjà un processus régulier de nettoyage ethnique en cours dans plusieurs zones du Soudan du Sud », a prévenu Yasmin Sooka, la chef d’une délégation du Haut-Commissariat aux droits de l’Homme qui s’est rendue en novembre dans ce petit pays déchiré par la guerre civile. « Beaucoup nous ont dit que le point de non-retour avait été atteint. »

Le message peut-il être plus clair ? Une dynamique pareillement dangereuse s’est installée entre Tutsis et Hutus au Burundi, autre pays d’Afrique centrale, sans que la communauté internationale se mobilise vraiment pour empêcher que le pire ne se produise.

Plus jeune État du monde, le Soudan du Sud a acquis son indépendance en 2011 au terme d’un conflit armé avec Khartoum qui se sera étiré sur plusieurs décennies. La paix aura laborieusement tenu jusqu’en 2013 entre Sud-Soudanais à la faveur d’un accord de partage du pouvoir entre dinkas, l’ethnie la plus nombreuse, et nuers. Il y a trois ans ce mois-ci, les vieilles dissensions claniques reprenaient le dessus, sur fond de rupture entre le président dinka Salvar Kiir et le vice-président nuer Riek Machar, plongeant le pays dans une guerre civile qui a fait des dizaines de milliers de morts et 2,5 millions de déplacés. Les violences gagnent en intensité avec le retour de la saison sèche, d’où l’urgence.

« L’important, a dit croire Mme Sooka face aux risques de génocide nuer, c’est qu’il est encore temps de l’empêcher. » Les experts onusiens plaident, une fois de plus, en faveur d’un embargo sur les armes et un renforcement de la Mission des Nations unies au Soudan du Sud (MINUSS), forte de quelque 10 000 Casques bleus, une mission sévèrement critiquée pour la frilosité avec laquelle elle a rempli son rôle de protection des populations civiles. Comportement si frileux d’ailleurs que, fait rare, le secrétaire général de l’ONU vient de congédier pour inefficacité patente le général kényan qui commandait la mission.

La tragédie sud-soudanaise vient éclairer des chiffres fraîchement publiés par l’UNICEF, selon lesquels plus d’un demi-milliard d’enfants, soit environ un sur quatre à l’échelle mondiale, vivent aujourd’hui dans des pays touchés par des conflits ou d’« autres désastres ». Les trois quarts de ces enfants sont en Afrique subsaharienne — y compris donc au Soudan du Sud, où MM. Kiir et Machar sont du reste accusés de recruter des enfants-soldats. Les rapports passent, les violences résonnent.