La farce libérale

Les libéraux se sont dissociés des principales recommandations du Comité spécial sur la réforme électorale. La ministre des Institutions démocratiques, Maryam Monsef, a même caricaturé le rapport avant de le lire avec attention. Si leur idée est faite, que les libéraux le disent. Sinon, à quel jeu jouent-ils ?

Le rapport définitif du comité parlementaire était attendu et, malgré quelques fuites, réservait sa part de surprises. Les douze membres se sont entendus pour rejeter le vote électronique et le vote obligatoire ainsi que pour proposer des incitatifs financiers afin que les partis présentent plus de femmes candidates. Ils ont recommandé des mesures en matière d’éducation civique et de participation de groupes sous-représentés.

Mais sur l’essentiel, ce fut la rupture, les libéraux faisant cavalier seul. Pas question pour eux de recommander un mode de scrutin proportionnel mixte et un référendum pour laisser aux Canadiens le dernier mot.

La raison de leur opposition est simple : ils n’ont pas obtenu ce qu’ils voulaient. Ils ne le disent pas comme cela, mais ils affirment qu’il est impossible de réaliser une réforme aussi « radicale » en si peu de temps et après avoir entendu si peu de participants. Ils notent même dans leur rapport dissident que peu de gens connaissaient l’existence du comité. À qui la faute ?

Ce sont eux qui ont promis une réforme sans jamais afficher leur préférence. C’est le premier ministre Justin Trudeau qui a toujours répété que les élections de 2015 seraient les dernières menées en vertu du mode de scrutin actuel. C’est le gouvernement qui a traîné à former le comité, le forçant à mener une bonne part de ses travaux durant l’été. Le même calendrier absurde a été imposé aux députés, à qui on a demandé de tenir des assemblées publiques. Et tout cela sans campagne vigoureuse d’information des citoyens.

C’est vrai qu’une telle réforme ne peut être faite dans la précipitation et, par conséquent, être en place pour les élections de 2019, surtout qu’il faut, à notre avis, que les Canadiens puissent se prononcer lors d’un référendum. Les libéraux ne pouvaient ignorer les risques de se lancer dans une telle réforme « de façon précipitée vers un délai prédéterminé », comme le dit leur rapport dissident. C’était le dernier de leur souci en juin 2015. Ils étaient alors troisièmes dans les sondages et avaient besoin d’attention.

 

Ils se défendent maintenant d’avoir fait une promesse en l’air. Si le comité avait opté pour le vote préférentiel, il aurait été possible d’aller de l’avant, a rétorqué le président du comité, le libéral Francis Scarpaleggia. Comme par hasard, c’est l’option qu’à une certaine époque, M. Trudeau disait préférer. Celle aussi qui avantagerait aujourd’hui son parti.

N’ayant pas eu ce qu’ils souhaitaient, ils torpillent. Comment expliquer autrement l’attitude de la ministre Monsef, qui, jeudi, a accusé le comité de ne pas avoir terminé son travail, puisqu’il n’a pas proposé de modèle précis ? Ce n’était pas son mandat. Mme Monsef s’est excusée vendredi d’avoir laissé entendre que les députés n’y avaient pas mis tous les efforts nécessaires, mais sans plus. Elle écartait toujours l’essentiel du rapport.

Elle est aussi restée muette sur sa tentative, jeudi, de ridiculiser le travail des députés en affirmant qu’ils recommandaient non pas un référendum sur un mode de scrutin, mais sur une formule mathématique, qu’elle a brandie à plus d’une occasion. L’argument est fallacieux. Le rapport majoritaire a simplement fourni une formule de calcul pour évaluer le niveau de proportionnalité du futur système.

Cela ne dit rien qui vaille pour la suite des choses. Mme Monsef dit vouloir reprendre cette « conversation » avec les Canadiens. Le gouvernement leur enverra sous peu une carte postale les invitant à répondre en ligne — d’ici le jour de l’An ! — à un questionnaire sur les valeurs devant sous-tendre le mode de scrutin. Ce sera une initiative du gouvernement. Dehors les autres partis ! Elle nie chercher la réponse que le gouvernement veut ou vouloir perdre du temps pour ensuite enterrer la réforme, mais l’attitude du gouvernement envoie un tout autre message.

On nous promettait le respect du Parlement et un esprit non partisan. Du vent quand on voit le traitement réservé au rapport de ce comité qui y a trop cru. Si la promesse des libéraux ne tient plus, qu’ils le disent. La franchise vaut mieux qu’un double jeu qui ne fait qu’alimenter le cynisme qu’on prétend combattre.

13 commentaires
  • Jocelyn Roy - Abonné 3 décembre 2016 06 h 20

    Lien

    Merci pour le lien vers le rapport du comité parlementaire. Auriez-vous le lien pour consulter le rapport "dissident" des libéraux ? Merci.

    • Manon Cornellier - Abonnée 3 décembre 2016 10 h 20

      Il est à la fin du rapport. Eux le nomment «rapport complémentaire».

  • François Dugal - Inscrit 3 décembre 2016 08 h 09

    Proverbe chinois

    "Quand la politique est un cirque, les élus sont des clowns"
    -Lao Tseu

  • Nicole Delisle - Abonné 3 décembre 2016 08 h 15

    La politique du mensonge!

    Par leur conduite, les libéraux arrivent à se faire détester autant sinon plus que le gouvernement précédent et ce n'est pas peu dire! Ils ont berné tous les Canadiens
    et pas à peu près. Leurs promesses n'étaient qu'une attrape pour s'attirer des votes.
    Maintenant qu'ils sont élus et majoritaires, ils se fichent de tout le monde et gouvernent à la manière "harperienne", c'est-à-dire comme des "dictateurs". Ils imposent leur vision, même si les Canadiens s'y opposent. Les québécois sont encore
    perdants sur toute la ligne. Ils ne nous restent qu'une solution pour vraiment agir
    dans notre propre intérêt et c'est de quitter cette fédération qui ne veut que nous nuire par tous les moyens possibles!

  • Tristan Roy - Abonné 3 décembre 2016 08 h 58

    Oui au vote proportionnel

    Ce qui alimente surtout le cynisme est de voir les partis fédéraux d'opposition incapables de mettre leurs intérêts de côté pour parvenir à une entente sur une proposition de mode de scrutin.

    Le vote proportionnel était le mode préféré des libéraux et tout le monde le savait. Ils n'ont pas voulu le mettre de l'avant pour donner une chance aux autres options de se faire valoir. le résultat: des disputes partisanes qui n'ont abouties à rien.

    Respect du Parlement et esprit non partisan? Encore aurait il fallu que les autres partis participent à cette démarche. Les résultats des travaux de ce comité prouvent clairement le contraire.

    Le vote proportionnel fonctionne bien, à preuve le dernier scrutin au leadership du Parti Québécois qui a employé ce système. Il devrait être adopté au fédéral. Justin Trudeau a la confiance des canadiens, il a été élu avec un programme qui contenait le vote proportionnel, je pense que la légitimité de cette option est suffisante pour être adoptée par le gouvernement fédéral avec un vote à la chambre des communes.

    Le référendum n'est qu'un piège pour faire échouer la réforme. Nous savons tous maintenant que ce ne serait qu'un prétexte pour voter non à tout et n'importe quoi.

    • Jean Duchesneau - Abonné 3 décembre 2016 13 h 51

      Manon Cornelier a écrit "Si le comité avait opté pour le vote préférentiel, il aurait été possible d’aller de l’avant, a rétorqué le président du comité, le libéral Francis Scarpaleggia." et vous dites: "Le vote proportionnel était le mode préféré des libéraux et tout le monde le savait. "
      Vous confondez vote préférentiel et vote proportionnel alors que ces deux modes sont très différentes. Le vote préférentiel consiste à voter en indiquant un premier et un deuxième choix. Le vote proportionnel garantit une représentation proportionnelle aux partis politiques selon le pourcentage des votes obtenus globalement au Canada. Le vote proportionnel mixte est une voie mitoyenne entre le mode actuel uninominal et le vote proportionnel. J'ai participé à une rencontre du comité en question et plusieurs députés disaient ouvertement qu'il s'agissait d'une mascarade car, la consultation s'est fait à la hâte durant l'été. Cependant, beaucoup d'interventions furent très pertinentes. C'est malheureux pour ces personnes de s'être déplacé. Le libéraux jouent de la bien petite politique.

    • Gaétan Fortin - Inscrit 3 décembre 2016 15 h 07

      Le vote proportionnel mène souvent à une impasse. Pays ingouvernable
      en raison de l'opposition des partis qui espèrent l'emporter en cas d'élections anticipées.

      J'aime bien le scrutin à deux tours, qu'il est vain espérer le voir
      adopté dans nos pays de longue tradition americano-british.
      Mais il assure qu'en fin de course un gouvernement majoritaire
      sera élu.

    • Jean Duchesneau - Abonné 3 décembre 2016 17 h 08

      "des disputes partisanes qui n'ont abouties à rien." À l'évidence, M. Roy, vous n'avez pas bien compris les enjeux car, à l'évidence, les tiers partis souhaitent un mode de scrutin proportionnel. Élizabeth May, par exemple, seule élue du Parti vert lors de la dernière élection, le souhaite vivement, car le vote proportionnel pure lui aurait assuré 12 députés alors que le mode proportionnel mixte en aurait élu 5. En consultant le site de la SRC "Et si? Les résultats de l'élection sous la loupe de la proportionnelle"
      http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/661242/scrutin, tous les partis auraient été gagants sauf les libéraux qui ont élu 184 députés sous le mode actuel alors qu'en mode proportionnel pur ils en aurainet élu 134 et en proportionnel mixte compensatoire 164. Morale de l'histoire: On est pour le changement si ça nous avantage. Mais l'intérêt public bordel??????

    • Tristan Roy - Abonné 4 décembre 2016 09 h 00

      Oui j'ai fait un lapsus: c'est le vote préférentiel dont je voulais parler, pas du vote proportionnel.

  • François Beaulne - Abonné 3 décembre 2016 09 h 17

    Bien dit Madame Cornellier

    Comment la ministre libérale peut-elle avoir eu le culot lde dénigrer le travail d'un comité parlementaire mis sur pied par les libéraux eux-mêmes, au point de devoir s'excuser publiquement en Chambre? C'est du rarement vu! Après plus d'un an d'avoir été élu, on ne peut mettre sous le signe de l'inexpérience cette bévue.
    Il s'agit davantage d'un autre signe, comme la pointe d'un iceberg, qui laisse paraître l'arrogance du gouvernement Trudeau et sa vieillissement accéléré.
    Dans les pages éditoriales du Devoir de cette fin de semaine deux thèmes majeurs qui annoncent ce veillissement prématuré d'un gouvernement 'jeune': l'incohérence que dénote l'approbation de deux pipelines controversés et la fin de non recevoir d'une réforme en profondeur d'un système électoral fossilisé.
    Bravo pour ce gouvernement des 'jeunes'!