Prison pour l’empereur

On s’attendait à ce que le procès avorte. Que le « patron » de Laval s’en tire encore une fois, tel Fantômas, escroc insaisissable dans les films de Louis de Funès des années 1960. Rassurons-nous, Gilles Vaillancourt passera Noël et quelques autres mois en prison. La Couronne et la défense se sont entendues sur six ans de pénitencier. Il mériterait bien plus. Faut-il se dire : un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ?

Gilles Vaillancourt prenant le chemin de la prison. Combien de journalistes d’enquête, d’adversaires politiques, de personnalités ayant fait l’objet de tentative de corruption, etc., ont rêvé de ce moment ? Devant ce dénouement, impossible de ne pas ressentir une part de soulagement. Celle-ci manquait d’ailleurs à la réaction du chef de l’opposition, Jean-François Lisée, jeudi. M. Vaillancourt est tout de même un des premiers politiciens criminels d’importance depuis très longtemps à prendre le chemin de la prison.

Les délais étaient tels dans cette affaire qu’on craignait la suite : une requête en arrêt des procédures — procédé en vogue… — et une absence de procès. Déjà, parmi la trentaine de coaccusés de M. Vaillancourt, certains ont déposé de telles requêtes.

Disons-le : la reconnaissance de culpabilité de M. Vaillancourt surprend, dans les circonstances. A-t-il opté pour le rôle de l’agneau sacrifié afin de permettre aux 33 autres accusés (trois sont décédés) de s’en sortir ? Ce serait là une posture altruiste à laquelle le passé de ce politicien retors ne nous avait pas habitués ! Encore mercredi, bien qu’il ait annoncé plaider coupable, il a provoqué la suspension de l’audience en niant de manière incongrue son intention criminelle. Pour ensuite revenir et l’admettre, repentant et larmoyant.

L’entente ou « recommandation commune » des deux parties comporte des aspects punitifs remarquables. Six ans de prison. La cession de ses copropriétés ; le remboursement de 8,5 millions provenant de comptes de banque en paradis fiscaux, etc.

Malheureusement, la reconnaissance de culpabilité a pour effet de rendre la preuve secrète — peut-être pour toujours. À moins que d’autres parmi les coaccusés se rendent au procès ; on en saurait alors un peu plus sur le système Vaillancourt. Système de corruption qu’il disait déjà remplacé en 2013 lorsqu’enregistré à son insu par la candidate à la mairie Claire Le bel : « La réalité, c’est qu’il y a déjà un autre système. » Or, l’ancien homme fort de Laval, selon l’entente, ne pourra être contraint à témoigner.

C’est là une vraie frustration dans le dénouement actuel. Vouloir connaître les tenants et aboutissants du « système Laval » ne relevait pas que du voyeurisme, comme l’ont soutenu des commentateurs. Certes, la commission Charbonneau l’avait déjà décrit. Mais un procès, des témoignages devant un tribunal, une divulgation de la preuve nous auraient permis d’affûter notre vigilance pour l’avenir.

Du reste, il faut déplorer que Gilles Vaillancourt ait pu régner sur Laval autant d’années. Les rumeurs quant à ses moeurs politiques corrompues étaient assourdissantes dans les salles de rédaction dès les années 1990. Moins d’une décennie plus tard, en 2008, la sénatrice, ancienne ministre et ex-députée de Chomedey Lise Bacon, en entrevue au Devoir au sujet de la ministre responsable de l’époque Michelle Courchesne, déplorait que cette dernière fût « près de Vaillancourt. Très près. […] À un moment donné, quand on connaît Laval, il faut garder une distance… »

Le caractère douteux de l’empereur était connu, presque de notoriété publique. L’actuelle crise des délais dans le système judiciaire a-t-elle précipité l’entente ? Sans doute un peu. Au moins il y en a une. Le juge James Brunton l’a prise en délibéré. Qui sait, peut-être qu’il choisira d’ajouter quelques années de prison.

28 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 2 décembre 2016 03 h 42

    des villes contrôlés par la mafia

    l'empereur ne voulait pas finir ses jours en prison il reste a voir si ses associés sont aussi intelligents, dans le fond Laval était un terroire maffieux si on voulait etre honnete il n'ya pas beucoup d'éléments de cette citée sur le plan légale qui est honnête, ca mefait pensée a certaine ville d'Italie qui était contrôlé par la mafia, je me souviens d'avoir vu un très bon film sur cette probématique

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 2 décembre 2016 04 h 40

    Ferme

    Le juge n'a qu'un seul mot à ajouter et tout ça aura un peu de sens. Le mot est «ferme» : 6 ans fermes.

    PL

    • Serge Morin - Inscrit 2 décembre 2016 09 h 43

      Mais doubler aurait été mieux pour cet homme qui incarne la corruption de nos élites.

    • Yvon Bureau - Abonné 2 décembre 2016 10 h 01

      Six ans fermes et à ses frais.

    • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 2 décembre 2016 12 h 03

      J'espère que le tribunal ne se sentira pas lié par l'entente entre les parties. Certes, il ne pourra faire revivre l'accusation de gangstérisme, mais il pourrait certainement hausser la suggestion commune de sentence en nous expliquant pourquoi il a trouve, dans les circonstances actuelles, déraisonnable. Et si l'une des parties est mécontente, et bien qu'elle aille en appel à la Cour d'appel du Québec.

    • Micheline Chartrand - Abonnée 2 décembre 2016 16 h 16

      Effectivement, ce qui m'a estomaqué ce n'est pas l'entente mais le fait qu'on s'est aussitôt appliqué à mentionner qu'il pourrait ne purger que le sixième de sa peine, ou au pire pour lui, 2 ans. Ce qui m'étonne c'est que plusieurs analystes considèrent cela comme un acquis. À ce que je comprends, la libération n'est pas automatique. Il y a des conditions pour qu'elel soit accordée. Ce sera certainement à suivre car s'il s'en tire avec seulement 1 ou 2 ans en prison avec ce qu'il a fait en occupant pendant plus de 20 ans un poste public en vue est totalement inacceptable et mérite une sentence exemplaire.
      Darquis Gagné
      Gatineau

  • Gaston Bourdages - Abonné 2 décembre 2016 06 h 13

    Lorsque vous écrivez monsieur Robitaille....

    ...«qu'il mériterait bien plus» vous faites référence à quelle jurisprudence ? Il eût été souhaitable, à mon humble avis, que vous citiez quelques cas de références de jugements de cours et non pas de vindicte populaire, celle dite «grand public». Surtout à cette époque où le raisonnement, la réflexion se veulent quasi affaires d'instantanéité.
    Monsieur Vaillancourt a rendez-vous avec sa conscience. Une cellule de prison ou de pénitencier, «ça» sert aussi à «ça». Je vous le confirme. Lorsqu'il aura, au fond de ses trognons, pris conscience de tout le mal qu'il a fait...ouf!
    Je m'arrête ici en concluant que si effectivement, il «mériterait bien plus», je vous confirme que la vie, petit et grand «v», vont s'en charger.
    Gaston Bourdages,
    Auteur de «Pourquoi la corruption?» et «Pourquoi la collusion?» (déposé Commission Charbonneau. avril 2014) et d'un ouvrage en parachèvement sur la conscience.

  • Pierre Schneider - Abonné 2 décembre 2016 07 h 05

    Coupe-file ?

    Radio-Canada nous apprenait hier soir par la voix d'une reporter que M. Vaillancourt aurait été conduit directement au Centre de réception de Ste-Anne-des-Plaines. Pour ceux qui n'ont pas encore reçu leur sentence, n'est-ce pas à la très dure prison de Rivière-des-Prairies que sont normalement conduuts les détenus en attente de sentence ? À vérifier.

    • Gaston Bourdages - Abonné 2 décembre 2016 12 h 07

      Bonjour ! Non, le centre de Ste-Anne des Plaines est l'endroit où les condamnés dits fédéraux du Québec se retrouvent tous sans exception pour une période dite d'évaluation puis dirigés vers un autre établissement fédéral. Ste-Anne des Plaines est aussi un lieu dit de «classement». Vous y êtes classé selon certains critères.
      Gaston Bourdages,
      Ex-bagnard et «bénéficiaire» du système carcéral canadien.

    • Pierre Schneider - Abonné 3 décembre 2016 07 h 02

      M. Claude Vaillacourt est en attente de sa condamnation, à ce que je sache.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 2 décembre 2016 07 h 07

    Les tribunaux doivent réaffirmer haut et fort leur indépendance face au pouvoir éxécutif

    Dans l'intérêt de la justice, le juge Brunton devrait additionner quelques longues années de prison en raison du crime commis et des immenses torts faits à la démocratie: de gigantesques crimes économiques méritent certainement une sentence exemplaire. Malgré les prétentions gouvernementales contraires, en abandonnant l'accusation la plus grave, celle susceptible d'obliger l'accusé à faire 50% de sa sentence, la Couronne, ligotée par «l'austère» turpitude gouvernementale, accepte qu'on puisse être beaucoup au-dessus des lois. Le chef de l'opposition a donc raison de ne pas trop se réjouir. En effet, il se pourrait que nous assistions actuellement, médusés ou aveuglés, à la première d'une longue série de «ventes de feu» mettant dangereusement à mal la réputation d'indépendance des tribunaux:ils ne sont pas le jouet des parties. Dans ce type de dossier, on ne peut s'attendre à ce que la Couronne aille en appel d'une sentence négociée avec la défense.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 3 décembre 2016 08 h 06

      Vous suggérez qu'en pratique le rôle des juges se limiterait accommoder la partie poursuivante et la partie défenderesse une fois qu'ils se seraient entendus et ce, sans égard au droit ou à tout le moins en faisant une large place à la « turpitude » du gouvernement.

      Vous ne vous trompez peut-être pas quant aux intérêts de l'Exécutif ou même quant aux pressions qu'il s'emploierait à exercer sur le Judiciaire.

      Il est même fort plausible que des juges en fonctions inclinent à leur faire bon accueil.

      Ce qui est hautement improbable, c'est que l'appareil judiciaire n'ait pas ce qu'il faut pour maintenir son intégrité. Le problème avec votre suggestion, c'est qu'elle repose sur l'implicite que le judiciaire est perméable à l'ingérence de l'Exécutif, comme il le serait par ailleurs à la pression populaire dont vous vous faites un peu le porte-voix.

      Mais non.

      Les cours de justice, encore plus au criminel, ne sont pas là pour couper les coins ronds mais pour faire prévaloir le droit. Que les parties arrivent à des suggestions communes signifie simplement qu'ils tirent les mêmes conséquences des mêmes principes. Le juge, qui est le gardien du droit, a toute l'autorité voulue pour les en détromper au besoin. Et si lui-même se trompe alors, d'autres recours mettent tout ce beau monde à l'abri du fantasme hideux des deals d'antichambre.