Revue de presse - L'insupportable légèreté intellectuelle de John Saul

Rarement un article d'une revue d'idées aura suscité autant de réactions dans notre Dominion. John Ralston Saul, écrivain et mari de la gouverneure générale, parfois qualifié de prince consort ou encore «d'intellectuel public numéro 1», a commis un article choc dans le magazine d'idées américain Harper's intitulé «La fin du globalisme et le retour du nationalisme». Saul a suscité un tir groupé: les trois grands journaux torontois ont tous détesté le papier.

Le Globe and Mail dénonçait hier les «radotages de son excellence», en éditorial principal, s'il vous plaît. Malgré sa fonction, l'homme a le droit à ses opinions, écrit le Globe, et s'il «veut se prendre pour un Noam Chomsky en tenue de cérémonie, libre à lui». Mais lorsqu'il profère des «généralisations grandiloquentes foncièrement insignifiantes, comme il le fait avec une régularité terrifiante dans chacun de ses livres, il devrait se préparer à essuyer la critique». A fortiori «si l'époux de la GG s'égare dans la bêtise la plus flagrante, comme il le fait avec panache dans le magazine Harper's, il ne mérite rien d'autre qu'une bonne douche froide intellectuelle». Ce que le Globe lui réserve. Il rejette les deux thèses de l'article de Saul: d'abord que l'idéologie de la mondialisation est morte; ensuite, qu'il faut s'en réjouir. «Décoder le fil de l'argumentation de Saul n'est pas une mince affaire», écrit le Globe, mais il se risque à résumer son propos: «au début des années 70, des élites au pouvoir dans le monde industrialisé se sont mises à croire que le monde pourrait être rendu parfait grâce au libéralisme économique. Ils ont transposé l'idéalisme platonicien frustré de la civilisation occidentale et l'absolutisme judéo-chrétien dans ce nouveau credo, lui donnant ainsi le caractère irréfutable du dogme religieux.» Les tables de la loi? La réduction de la taille de l'État, la diminution des services publics, le budget équilibré, l'abolition des barrières tarifaires, la baisse d'impôt, le culte du privé. Pour le Globe, il est ridicule d'affirmer que le libéralisme économique est devenu un phénomène religieux. Si on s'est mis, dans les années 70, à vouloir réduire l'État, c'est parce qu'il était endetté à l'excès. C'était être «pragmatique et non religieux» que de vouloir l'empêcher de sombrer. Jamais non plus, prétend le Globe, la chose n'a été présentée comme une «panacée» prétendant régler tous les maux de l'humanité. Aussi, Saul a tort de dire que la mondialisation «approfondit le fossé entre les riches et les pauvres, puisqu'il l'a au contraire réduit». Le quotidien torontois donne raison à l'écrivain sur une chose: «sous l'administration Bush, et particulièrement depuis le 11 septembre 2001, le libéralisme économique a été altéré. Les pourparlers visant à réduire les tarifs sur les produits agricoles n'ont mené nulle part. La guerre d'Irak a compliqué les relations transatlantiques comme jamais dans les 50 dernières années.» Et quelle est la réponse adéquate à cette nouvelle situation? «Prononcer la mort du libéralisme?», s'interroge le Globe. Que non, il faut continuer à «travailler à l'instauration d'une communauté internationale prospère et pacifique». Et pour atteindre ces buts, «les moyens les plus sûrs, jusqu'à maintenant, ont été des échanges plus libres, une mobilité plus grande des travailleurs, une transparence de l'État et la propagation des institutions démocratiques». Au contraire, Saul se réjouit de façon à peine voilée à la résurgence du pouvoir national. «Il devrait revoir son histoire du XXe siècle», conclut le Globe.



On aurait pu croire que dans le Toronto Star, vaguement à gauche, on serait plus réceptifs à l'idée générale de Saul, nonobstant le caractère désinvolte de son argumentation. Eh non, le chroniqueur David Crane s'est employé mercredi à dénoncer lui aussi ses «sursimplifications». Crane considère que l'écrivain s'en est pris au mauvais ennemi, attaquant la mondialisation au lieu de frapper «sur le néoconservatisme ou le fondamentalisme du marché». Selon Crane, la mondialisation peut apporter du progrès, si elle est bien dirigée. Il va jusqu'à prendre la défense du Forum de Davos, contre lequel Saul a réservé certaines de ses flèches les plus acérées. «J'ai assisté à tous les Davos depuis les années 80 et la description de Saul ne tient pas la route.» Contrairement à ce que l'essayiste prétend, c'est-à-dire que Davos, c'est les puissants satisfaits qui «se foutent du bien public», Crane affirme: «Ce fut une plateforme extraordinaire pour des dirigeants comme Nelson Mandela et Kofi Annan.» Selon Crane, il faut améliorer «le processus de la mondialisation, et non pas revenir en arrière», comme le suggère Saul.

Les textes les plus durs — on s'en serait douté — sont venus du National Post. Terrance Corcoran, mercredi, pourfendait comme le Globe le caractère non rigoureux de la prose saulienne. «La mondialisation, selon lui, est morte à peu près en 1991, ou peut-être en 1995, ou peut-être en 1998 et possiblement en 2001. Elle est moribonde depuis si longtemps qu'on a du mal à suivre ses morts successives», ironisait-il. Le Post interviewait mercredi Fred McMahon, spécialiste de la mondialisation au Fraser Institute, qui reprochait à Saul son ignorance: «il est faux de dire que la mondialisation a creusé l'écart entre les riches et les pauvres [...] Les endroits où la pauvreté a augmenté dans les dernières décennies sont ceux qui ont fermé leurs portes aux échanges, comme Cuba, la Corée du Nord et le Laos.»



Faudrait-il changer de gouverneur général? L'empêcher d'obtenir un second mandat, puisque son premier vient à échéance cette année. Lawrence Martin, dans le Globe and Mail, se posait la question, jeudi. Le chroniqueur soulignait le fait que la GG actuelle est reconnue pour ses extravagances. Son voyage de plus de cinq millions dans les pays nordiques, par exemple. Martin affirme que l'astronaute Marc Garneau pourrait faire un bon GG. Né à Québec en 1949, «il est formidablement multiculturel». C'est un militaire formé à Kingston qui ferait un chef d'État qu'on ne pourrait réduire aux «mondanités». «Paul Martin sera sûrement intéressé par cette candidature», estime le chroniqueur.