Shocking!

Une fois de plus, le premier ministre Tony Blair est dans l'embarras. Lui qui s'acharnait à canaliser les énergies ministérielles sur des sujets d'ordre intérieur afin de cantonner les fantômes irakiens loin des rives britanniques vient d'être happé par un nouveau scandale. Selon l'ex-ministre de la Coopération internationale, Clare Short, les services de renseignement de Sa Majesté ont espionné le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan. Shocking, indeed.

Il y a des symboles qui ne trompent pas. Réputée pour son verbe aussi franc que haut en couleur, Clare Short a choisi l'émission radiophonique Today de la BBC, devenue célèbre après que le journaliste Andrew Gilligan eut confié que le dossier sur les armes de destruction massive avait été épicé. C'est donc dans les studios de ce réseau d'information que Blair déteste que Short a détaillé la méthode choisie par certains mandarins du régime pour cadenasser le débat sur l'Irak dans l'enceinte même des Nations unies.

Selon son témoignage, des transcriptions des discussions entre Kofi Annan et certains interlocuteurs circulaient entre les ministres du cabinet Blair bien avant le déclenchement de la guerre en Irak. Cette confidence permet un premier constat: Short n'était donc pas la seule à être au courant des tractations que Kofi Annan menait avec les membres du Conseil de sécurité. Peut-être est-ce pour cela, i.e. le fait que d'autres soient au courant, que Blair s'est refusé à confirmer ou à contredire les propos de Short. Certes, il a qualifié d'«irresponsables» les propos de cette dernière, mais il n'a jamais précisé ce qu'il entendait par là.

D'après l'ex-ministre et la traductrice Katharine Gun, les maîtres espions du Royaume-Uni avaient reçu ordre de mettre sur écoute Annan mais également les représentants de l'Angola, du Cameroun, de la Guinée, du Chili, du Mexique et du Pakistan, qui siégeaient tous au Conseil de sécurité à l'époque. Katharine Gun? C'est cette linguiste du General Communications Headquarters, où sont interceptés et décodés quantité de messages, qui a communiqué sur la place publique ce courriel classé top secret, portant le sigle des États-Unis et dans lequel le gouvernement de ce pays demandait à son pendant britannique d'écouter aux portes des ambassadeurs des nations nommées ci-dessus.

L'affaire Gun, comme on l'appelle outre-Atlantique, s'est conclue en eau de boudin pour le premier ministre. Vingt-quatre heures avant que Short ne fasse ses révélations, un juge avait acquitté cette traductrice des accusations que le gouvernement Blair avait portées en vertu de la loi afférente à la protection des secrets. Plutôt que d'en appeler de la décision, les autorités ont opté pour la refonte de la loi en question.

Cela étant, ce nouvel épisode de l'histoire de l'espionnage va mettre à mal les efforts que Blair déployait afin de retrouver une certaine crédibilité auprès de son opinion publique mais également de ses collègues européens. Il va sans dire que la suspicion va s'installer, peut-être pas à demeure cependant, entre lui et bien des leaders du monde, Annan au premier chef.

On doit se rappeler que c'est Blair qui avait convaincu le président Bush, à la fin de l'été 2002, de passer par l'ONU et de le laisser responsable du dévoilement des faits prouvant que Saddam Hussein détenait des armes de destruction massive. Et, de fait, que celui-ci était en contravention des règles onusiennes en la matière. C'est donc lui qui, sur cet aspect du sujet, est imputable.

Après les affaires David Kelly et Katharine Gun, les révélations de Clare Short devraient obliger Blair à un peu, juste un peu, de vérité. Sinon, sa crédibilité sera asphyxiée par la boue des mensonges.