Servir le public

Le premier ministre Jean Charest, en apprenant le suicide du directeur général du centre d'hébergement Saint-Charles-Borromée, Léon Lafleur, avait souhaité que «les gens des médias» s'interrogent sur le traitement donné à ce qui était devenu l'affaire Saint-Charles-Borromée. Il n'avait d'ailleurs pas été le seul à reprocher aux médias de porter une part de responsabilité dans la mort de M. Lafleur. Grâce à l'analyse critique de la couverture médiatique de cet événement, réalisée par le Conseil de presse du Québec, voilà qui est fait.

«Les gens des médias», pour reprendre l'expression de M. Charest, ne pouvaient faire l'économie d'un tel examen. La remarque du premier ministre était grave, et l'avoir ignorée n'aurait qu'accentué la méfiance du public, déjà trop grande, envers les journalistes. Il revenait au Conseil de presse d'apporter une réponse aux préoccupations soulevées.

Le «quatrième pouvoir» est toujours réticent à se soumettre au jugement de tiers. Au nom de la liberté d'expression, il a toujours refusé de se soumettre à un encadrement juridique. Par exemple, les membres de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec refusaient il y a peu d'envisager la création d'un ordre professionnel pour ne pas être soumis, ne serait-ce qu'indirectement, à un pouvoir qui n'est pas le leur. Si on ne veut se soumettre à l'autorité de personne, l'effort d'autodiscipline doit être d'autant plus grand. À cet égard, il appartient au Conseil de presse d'être vigilant.

Pour faire l'analyse de la couverture de l'affaire Saint-Charles-Borromée, le Conseil de presse a adopté une nouvelle formule. Il a réuni un groupe composé de six citoyens avertis, représentant le public, et de trois journalistes. La présence majoritaire de représentants du public était essentielle, sinon les conclusions de l'analyse auraient pu être contestées. Le comité est arrivé à un constat unanime. Le traitement médiatique de cette affaire a été conforme aux règles de l'éthique journalistique et il n'y a pas eu de lien de causalité évident entre le traitement médiatique et le suicide de Léon Lafleur.

Ce comité n'a pas pu, il faut le souligner, faire un travail exhaustif. Il ne disposait que de très peu de moyens et ses membres ont été réduits à porter un jugement d'honnête citoyen sur les éléments à leur disposition. Ils n'ont pu rencontrer, par exemple, les journalistes dont ils avaient à analyser le travail, ce qui leur a fait porter des blâmes parfois injustifiés, faute de bien comprendre les contraintes inhérentes au travail journalistique. Néanmoins, l'expérience mérite d'être renouvelée.

En prenant cette initiative, le Conseil de presse a pleinement assumé son rôle de gardien de l'intérêt public. En donnant un rôle prépondérant aux représentants du public, il s'est pour une rare fois libéré du réflexe corporatiste qui est trop souvent le sien. Il ne devrait pas craindre d'avancer sur cette voie. S'il est un juge que «les gens des médias» ne devraient pas craindre, c'est le public. On ne peut à la fois prétendre vouloir le servir et l'ignorer.