La recette indienne

De tous les moyens utilisés pour lutter contre la corruption et l’évasion fiscale, celui mis en oeuvre par le premier ministre indien, Narendra Modi, passera probablement à l’histoire comme l’un des plus téméraires et des plus déstabilisants. C’est ainsi qu’il y a une semaine, le gouvernement a annoncé avoir décidé de soustraire à l’économie nationale l’utilisation des billets de 500 et 1000 roupies. Impact immédiat : désorganisation majeure de l’économie de consommation, comme ces billets valant respectivement 10 et 20 dollars représentent plus de 80 % de la monnaie en circulation dans un pays où 90 % des transactions se font en espèces. En attendant qu’ils aient fini de remplacer leurs vieux billets par des neufs, des centaines de millions de citoyens se retrouvent avec de l’argent inutilisable alors que d’interminables files d’attente se sont formées devant les banques. Il faudra au bas mot trois semaines avant que la vie économique dans « la plus grande démocratie du monde » revienne à la normale.

Les Indiens sont d’un naturel patient. Pour autant, beaucoup se demandent par quelle logique leur premier ministre de droite a décidé de leur administrer pareil remède de cheval — si tant est que ce remède donne vraiment des résultats.

Que l’Inde ait besoin de mises à niveau sur le plan économique est incontestable. Le secteur organisé tel que nous le connaissons en Occident emploie à peine plus de 5 % des travailleurs indiens. Dans ce pays, donc, où l’économie fonctionne informellement dans une très large mesure, seule 3 % de la population acquitte des impôts sur le revenu. En démonétisant les billets, le gouvernement espère faire sortir l’« argent noir » de sous les matelas et forcer tous ces ménages qui échappent au fisc à intégrer un système bancaire en mal de liquidités.

Narendra Modi veut aussi croire que son remède fera reculer la corruption systémique qui n’a cessé de prendre de l’ampleur depuis quinze ans sur fond de boom économique — une corruption qui, roupie par roupie et pot-de-vin par pot-de-vin, se trouve par ailleurs à lubrifier une économie qui fonctionne depuis toujours sous le joug d’une bureaucratie kafkaïenne.

M. Modi fait un pari risqué. En quoi cet électrochoc va-t-il résoudre les problèmes ? Ou modifier les comportements ? Le premier ministre est un populiste dans l’âme, massivement élu il y aura bientôt deux ans sur promesse de lutte anticorruption et de création d’emplois dans un pays où 60 % de la population n’a pas 30 ans. Arrivant à mi-mandat, les résultats se font dangereusement attendre. La réputation colle à la peau de l’Inde qu’elle est une démocratie indécrottablement désorganisée. M. Modi aurait-il voulu perpétuer cette réputation qu’il ne s’y serait pas pris autrement.

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