Vivre avec Trump

Historiques et fascinantes, ces images de Barack Obama et de Donald Trump réunis à la Maison-Blanche, jeudi, pour amorcer le processus de passation des pouvoirs. Comme si, dans la poignée de main que les deux hommes ont échangée, ces deux Amériques qui se sont affrontées en campagne électorale pouvaient être réconciliées. Rien n’est pourtant plus illusoire.

Passé l’affolement, les grands médias et la machine politique américaine se sont immédiatement lancés dans le processus de normalisation de l’élection de Donald Trump, s’agissant de rendre acceptable un candidat qui, mardi soir encore, ne l’était absolument pas. De la même manière, M. Trump s’est lui aussi empressé, sitôt élu, de revêtir le déguisement qu’impose la fonction présidentielle. Aux petites heures de mercredi, prononçant son discours de victoire, il a sobrement tendu la main à ses adversaires et félicité Hillary Clinton pour la qualité de sa course à la présidence. Jeudi midi, à la Maison-Blanche, il a qualifié le président Obama d’« homme très bon ». On croit rêver, considérant le déluge de propos injurieux qu’il a vomis en campagne.

Même effet de normalisation sur les marchés boursiers, qui avaient pourtant appelé de tous leurs voeux la victoire de Mme Clinton. Normalisation en mode superlatif, à vrai dire, alors que les marchés ont finalement réagi avec bonheur à l’élection de M. Trump, les indices se mettant à grimper verticalement. Encore que cette réaction n’a pas vraiment lieu de nous surprendre — puisqu’entrera à la Maison-Blanche, le 20 janvier prochain, un homme qui compte réduire le rôle de l’État, faire sauter les verrous écologiques et appliquer à l’exercice du pouvoir politique les principes du patronat.

Cette normalisation n’occultera pas pour autant le fait que l’élection de M. Trump constitue un recul et une régression dans l’évolution de la société américaine — en même temps, par ailleurs, qu’une mise en procès nécessaire des élites démocrates pour avoir pensé que la gauche, plus authentiquement représentée par Bernie Sanders, était soluble dans les louvoiements centristes de Mme Clinton.

Le problème avec M. Trump, populiste décomplexé, c’est qu’aux légitimes voix antimondialisation et anti-establishment que sa candidature a utilement libérées se jouxtent des positions xénophobes, racistes et sexistes. Le problème, c’est que son élection représente une contre-attaque réactionnaire au double mandat du premier président noir des États-Unis et à l’idée qu’une femme puisse occuper le Bureau ovale. Le problème, c’est que son vice-président, Mike Pence, est un ultraconservateur qui va rouvrir les portes de la Maison-Blanche à la droite religieuse. Le problème, c’est enfin que le Parti républicain a réussi à conserver ses majorités dans les deux chambres du Congrès, installant pour au moins deux ans à Washington une mainmise républicaine sur tous les leviers du pouvoir.

 

Si Mme Clinton n’a pas su rassembler l’ensemble des votes qui ont élu M. Obama en 2008 et 2012, en particulier parmi les Noirs, une analyse plus pointue des résultats montre par ailleurs que l’électorat de M. Trump ne peut pas être entièrement réduit à la caricature de « l’homme blanc de la classe ouvrière ». Certes, cet homme blanc a représenté une partie essentielle de ses électeurs. C’est ce qui lui a permis de faire des gains dans la Rust Belt. Reste qu’il a aussi tiré son épingle du jeu parmi les électeurs blancs diplômés et même fait un peu mieux parmi les Latinos que le républicain Mitt Romney à la présidentielle de 2012. Le plus étonnant tient au vote des femmes, suivant des sondages faits à la sortie des urnes : si Mme Clinton a décroché la (faible) majorité du vote des femmes (55 %), M. Trump a reçu l’appui de 42 % des électrices. Malgré tout ce qu’il a dit.

En définitive, les sondeurs n’auraient pas erré aussi radicalement qu’on l’a dit, vu l’extrême division de l’électorat. Au demeurant, Mme Clinton l’a emporté — quoique par une marge extrêmement mince — au chapitre des voix exprimées (47,7 % contre 47,5 %). C’est plutôt en aval, dans l’interprétation des sondages, que les médias ont décidé, par une sorte d’aveuglement volontaire, que la candidate démocrate ne pouvait pas ne pas l’emporter, partant du principe que M. Trump était trop déjanté pour que les Américains commettent l’erreur de lui offrir la présidence.

On sait pourtant depuis longtemps que la confiance des gens en leurs élus et leurs élites politiques se défait partout dans nos démocraties occidentales. Après le Brexit, il aura fallu l’élection de l’outsider Donald Trump à la présidence de la superpuissance américaine pour prendre toute la mesure de cette défiance. La prise de conscience est brutale.

15 commentaires
  • Yvon Giasson - Abonné 11 novembre 2016 03 h 31

    Avancons par l'arrière!

    Le problème voyez-vous, c'est qu'on n'apprend pas ou très peu de nos erreurs. Et souvent, lorsqu'on le réalise, il est malheureusement trop tard.
    Les politiques de Trump vont amplifier le fossé entre les riches et les pauvres: pas grave, si ces laissés pour compte volent ou commettre des actes illégaux, même si c'est pour nourrir leurs familles, on les mettra en prison.
    Les positions de Trump vont accentuer les effets terrifiants du réchauffement climatique: pas grave, pourvu qu'entretemps, on puisse faire du cash.
    Les positions de Trump vont accentuer les tensions déja extrêmement tendues au plan international: pas grave, on sortira la bombe nucléaire au besoin
    Et s'il reste encore des survivants après son règne, on trouvera bien un autre Trump pour nous promettre un nouveau monde d'illusion.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 11 novembre 2016 06 h 01

    Défiance

    «prendre toute la mesure de cette défiance»

    Et les «bien installés» de ce monde ont intérêt en tenir compte.
    Un jour... la coupe est pleine.

    PL

  • Luciano Buono - Abonné 11 novembre 2016 06 h 51

    Colombie

    "Après le Brexit, il aura fallu l’élection de l’outsider Donald Trump à la présidence de la superpuissance américaine pour prendre toute la mesure de cette défiance."

    Sans oublier le référendum perdu sur la paix avec les FARC en Colombie qui a causé aussi un énorme choc.

  • Marc Tremblay - Abonné 11 novembre 2016 07 h 46

    Deux Amériques?

    SVP, arrêtez de confondre les É-U avec l'Amérique.

    Le Canada, le Mexique, le Brésil, etc, c'est aussi l'Amérique.

    • Pierre Robineault - Abonné 11 novembre 2016 10 h 32

      Vous avez raison de récidiver, monsieur Tremblay.

      Il fut un temps où l'on parlait des USA tout comme de l'U.R.S.S. Ou encore des É-U.
      C'est comme si tout le reste de ce monde se raliait à l'idée suprème que se font les citoyens de pays. Ils SONT l'Amérique, we are America. Ils vont même jusqu'à qualifier de mondiale la série de leur matchs de baseball pourtant nationaux.
      Sauf que, comment les appeler autrement qu'Américains? États-Uniens?! Pourquoi pas dorénavant les Trumpettes?

    • Michel Thériault - Inscrit 13 novembre 2016 07 h 43

      Vous avez bien raison messieurs Tremblay et Robineault. Il faut les appeler "États-Uniens". À chaque fois que je me déplace aux USA, je me plais d'ailleurs à leur dire que je suis "American but not a U.S. citizen". Vous devriez voir leurs têtes ! Et je leur donne ensuite un cours de géographie 101. C'est assez rigolo...

      Quant à la "Série Mondiale" on m'a déjà dit que "Mondial" était ici le nom de la compagnie qui commanditait la série de baseball. Mais il faudrait faire une recherche de ce côté, n'étant pas certain à 100%.

  • François Dugal - Inscrit 11 novembre 2016 07 h 53

    Le discours

    Les électeurs américains ont jugé que le discours de madame Clinton n'était pas crédible, tout simplement. Soutenue par Wall Street, elle était, en fait, la voix du 1%, le "petit peuple" ne s'est pas fait avoir par la supercherie d'une langue de bois convenue.
    Il ne faut pas non plus oublier que l'ensemble de la population américaine n'a pas accès à l'éducation supérieure, privée et hors de prix; a un moment donné, cela pèse également dans la balance.

    • André Labelle - Abonné 11 novembre 2016 21 h 58

      En fait vous dites que Clinton était la candidate dont les accointances avec Wall Street auraient été de nature à le plus favoriser Trump, digne représentant de ces 1% qui se sont enrichis grâce aux législations néolibérales laissant en plan la classe moyenne et les plus pauvres de la société américaine.

      Drôle de paradoxe qui nous amène à avoir un questionnement très critique sur la nature même de cette population.

      Alors que vous évoquez une langue de bois convenue, je dirais plutôt que nous sommes dans une profonde confusion et que nous assistons probablement à l'écrasement d'un empire. Trump sera peut-être reconnu par l'Histoire comme étant le président ayant le plus accéléré la chute de l'empire américain.