Le scénario du pire

Le « peuple » dont Donald Trump n’aura cessé de vouloir aiguiser la colère contre les élites a répondu à son appel dans les urnes. Au moment d’écrire ces lignes, M. Trump avait fait le plein des votes dans plusieurs États-clés, donnant à penser que les électeurs républicains se ralliaient en masse à sa candidature et faisant, du coup, mentir les sondeurs qui, tous, prédisaient qu’au bout du compte, Hillary Clinton allait nécessairement l’emporter.

Tout n’était pas joué, mais se dessinait un scénario du pire, la possibilité que cet homme, qui s’est emparé contre toute attente de l’investiture républicaine, allait réussir l’inimaginable et devenir le président des États-Unis.

Se dessinait un scénario du pire par lequel l’électorat américain allait rejeter l’idée de porter, pour la première fois de l’histoire, une femme à la présidence des États-Unis. Le moindre des paradoxes de Mme Clinton n’est pas qu’elle était le choix électoral de Wall Street en même temps que celui des Américains qui cultivent une idée plus progressiste que conservatrice de l’avenir du pays. Telle est la quadrature du cercle avec laquelle il lui faudrait composer si elle était élue.

La victoire de Mme Clinton était attendue par les sondeurs et nombre d’experts contre un candidat républicain dont il n’est pas exagéré de dire qu’il constitue une abomination dans l’histoire politique américaine. La victoire d’une femme expérimentée qui a persévéré après avoir vu l’investiture démocrate à la présidence lui échapper à la faveur de Barack Obama, en 2008. Une victoire qui serait aussi celle du président Barack Obama, un chef d’État qui est loin d’avoir tenu toutes ses promesses, piégé qu’il aura été par un Congrès républicain qui lui était profondément hostile, mais qui n’aura eu de cesse de tenter de faire évoluer les consciences — sur la question raciale, dans le débat sur le contrôle des armes à feu, en matière d’environnement… Une victoire qui, par continuité, permettrait de consolider les progrès sociaux (Obamacare) et de défaire le conservatisme de la Cour suprême.

En début de soirée, les résultats en Floride, État-clé mais aussi microcosme du paysage national, sont rapidement venus reconfirmer la fracture qui se creuse par le milieu au sein de l’électorat américain.

Mise en évidence par le psychodrame de la présidentielle en 2000, où George W. Bush l’avait emporté contre Al Gore par la peau des dents, cette fracture n’est pas nouvelle : si, par exemple, M. Obama l’a largement emporté en 2012 contre Mitt Romney par 332 grands électeurs contre 206, ce résultat n’était pas représentatif de la division de l’électorat au chapitre du vote populaire (51,1 % contre 47,2 %). Fracture ethnique, fracture raciale, fracture hommes-femmes.

Des fractures recouvrant un clivage qui est aussi celui qui sépare la ville du reste du pays (le monde rural et la banlieue). En 1980, Ronald Reagan croyait encore pouvoir faire une percée parmi les électeurs urbains. Aujourd’hui, le Parti républicain a, pour ainsi dire, renoncé à urbaniser son électorat. Seules trois des 25 plus grandes villes américaines ont actuellement un maire républicain. À la Chambre des représentants, il n’y a pratiquement plus d’élus républicains provenant des districts densément urbanisés. À l’élection présidentielle de 2012, M. Romney avait obtenu moins de 20 % des voix dans les circonscriptions de régions urbaines comme Manhattan, Brooklyn, San Francisco et Philadelphie. Au vu des résultats électoraux enregistrés mardi soir, le New-Yorkais Donald Trump n’allait apparemment pas faire mieux. Sans que cela l’empêche nécessairement de prendre le pouvoir…

Que M. Trump soit parvenu à l’emporter et sa victoire serait avant tout la sienne propre. On peine à imaginer, dans ces conditions, ce qu’il en ferait. Un horizon d’autant plus dystopique que l’on sait déjà que les républicains ont conservé leur majorité à la Chambre des représentants. Et qu’ils ont de bonnes chances de garder le contrôle du Sénat.
 

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25 commentaires
  • Marguerite Paradis - Inscrite 9 novembre 2016 06 h 26

    ÉLITE ET MÉPRIS DE LA POPULATION

    ... encore une autre « triste » leçon électorale.
    1) une majorité des élites intellectuelles, politiques, culturelles, écologiques, journalistiques, etc. dénigrent les attentes, les besoins, les rêves de « la population ».
    2) ainsi il n'y a plus d'«intermédiaires » crédibles pour traduirent les attentes, les besoins et les rêves des citoyennes et citoyens.
    Conclusion : à chacune et chacun de faire le ménage dans sa cour.

    Marguerite Paradis

    • Michel Blondin - Abonné 9 novembre 2016 15 h 18

      Vous avez mon approbation sur cette triste affaire.
      En premier, le premier perdant sont les sondeurs. La science n'est plus le fondement des sondeurs mais c'est l'appât du gain et de la complaisance servile.

      Il est grave, gravissime que les experts des sondages puis les analystes à millions en poche, format grande TV, se soient trompés.

      C'est le symbole de la faillite de l'élite qui ne comprend que ses propres enjeux.
      L'indicateur de la répartition de la richesse que plusieurs ont pressés le bouton de panique n'a pas été compris par les dirigeants. Il est probablement le déclencheur souterrain de cette méprise bourgeoise.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 9 novembre 2016 06 h 54

    Le contrôle du Sénat.

    Le seul qui a le «contrôle» ce matin se nomme Trump. Il ne doit rien à personne ayant été renié par tout le monde, même les siens. Et il a la gueule pour bien leur faire sentir. La présidence des États-Unis ce matin est un «one man show».
    Comme pour le Brexit, des fois... «L’organisme» doit se méfier de l'écoeurite aigüe du Peuple.
    Étrangement, les Américains, malgré l’achat de tant d’armes personnelles, on réussit à faire la révolution en ne se servant que d‘un X sur un bulletin de vote (et sans cadavres).
    Avec Obama, c’était l’espoir qui avait gagné, ce matin… c’est la grogne qui a gagné, parce que l’espoir n’a rien donné.

    PL

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 9 novembre 2016 07 h 39

    … réaliste ?!?

    « Un horizon d’autant plus dystopique que » (Guy Taillefer, Le Devoir)

    Que l’on soit content ou pas, l’élection victorieuse de Trump à la présidence américaine va, de possibles et d’impossibles, réussir là où plusieurs espèrent échouer ou faire, inutilement ou bêtement, échouer !

    Entre-temps, Donald va devoir s’enrichir d’une équipe compétente pour l’aider à présider ce dont il en sera capable d’intention et d’action !

    Un horizon présidentiel dystopique ou …

    … réaliste ?!? - 9 nov 2016 -

  • Jacques Morin - Inscrit 9 novembre 2016 08 h 02

    Trump

    L'élection de M.Trump est une bonne nouvelle pour l'Occident.

    Je suis sidéré que l'irruption d'un langage vrai en politique vous semble une abomination.

    Vous croyez réellement que les gens des campagnes sont moins informés que ceux des villes?

    Sauf votre respect, c'est votre attitude qui a été rejetée par une bonne partie du peuple américain.

    Après le Brexit c'est le plus formidable événement qui soit survenu chez nous.

    Et je crois ( j'espère ) que les Européens sauront s'en inspirer.

    Prochain rendez-vous en Autriche.

    • Anne-Marie Allaire - Abonnée 10 novembre 2016 07 h 54

      Ici, on voit bien que la bétise n'est pas réservée aux américains

  • François Dugal - Inscrit 9 novembre 2016 08 h 21

    Un bien-pensant

    Monsieur Guy Taillefer est un bien-pensant : il veut le bien de l'humanité, qui passe forcément l'élection de la candidate démocrate, figure emblématique de l'establishment politico-financier, les banquiers de Wall Street, des requins de la finance et tutti quanti.
    Mais le bon peuple en a démocratiquement décidé autrement : quelle gang de demeurés qui osent défier l'ordre établi des bien-pensants, ces phares de l'humanité traçant la route du bonheur mondialisé. Il ne faut pas oublier non plus que le parti démocrate a librement choisi madame Clinton; il a ainsi volontairement signé son arrêt de mort. Gageons que le résultat eut été différent si Bernie Sanders avait été candidat : trop tard.
    Monsieur et madame "tout-le-monde" ont préféré le clown dantesque à la candidate de la "continuité"; il faut qu'ils en aient vraiment ras-le-bol des politiciens "professionnels" pour faire ce choix cruel.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 9 novembre 2016 11 h 42

      Tout à fait d'accord avec vous: l'élection de Donald Trump constitue une gifle magistrale à la bien-pensance d'une certaine élite arrogante et méprisante. Watch out, Djustinn...

    • Pierre Beaulieu - Abonné 9 novembre 2016 16 h 48

      Je croirais entende le perroquet de Donald Trump!

    • Cécile Comeau - Abonnée 9 novembre 2016 19 h 17

      Déçue, mais pas surprise. Si les Américains ont été assez fous pour élire Nixon, Reagan, les deux Bush, alors pourquoi ne pas Trump? JFK avait été élu de justesse en 1960 par seulement 120 000 voix de majorité et la répartition des grands électeurs n’avait pas joué en sa défaveur. Il a été assassiné avant la fin de son premier mandat en 1963… Que penser de ce pays?

      Avec Trump, nous avons un chef d’État très peu recommandable qui a été élu par des électeurs et des électrices qui refusent de voir la bassesse de l’individu, l’approuvent ou ne voient pas les conséquences de leurs votes pour leur pays. Élire un homme qui a fait des faillites « discutables »; qui a fait travailler des gens sans statut d’immigrant à la moitié du salaire horaire; qui se vante de ne pas avoir payé d'impôt depuis 17 ans; qui est contre l'assurance maladie pour les plus pauvres; qui est contre l'imposition plus élevée des plus riches, mais d’accord avec celle des pauvres; et qui se comporte comme un voyou avec les femmes et s'en vante en plus.

      Ceux qui disent que Sanders aurait eu plus de chance de battre Trump se trompent. Les démocrates déçus de l’investiture de leur parti ont quand même voté pour Clinton. Sanders était considéré trop à gauche par l’ensemble de l’électorat américain pour gagner les présidentielles. Un ancien gouverneur du Vermont avait perdu l’investiture du parti démocrate pour cette même raison. C’était Howard Dean, défait par John Kerry en 2004. Clinton se situait au centre de l’échiquier politique. Elle a été battue quand même par la bêtise de l'électorat américain, hommes et femmes compris qui ont voté pour Trump.

      Autrement dit, ce qui se ressemble s’assemble. Ceux et celles qui ont voté pour Trump ne valent pas mieux que lui. Ils considèrent les conservateurs du Canada comme des socialistes et les libéraux ou néo-démocrates comme de dangereux communistes. Pas fort et mesquin comme jugement et conscience sociale.