Bédé chartophobe

On croyait le premier ministre passionné par les essais philosophiques. Il a plutôt fait mardi l’éloge du neuvième art pour désamorcer la radicalisation. « J’aime beaucoup cet outil », a-t-il déclaré, enthousiaste, en présentant Radicalishow, bédé conçue par le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence. « C’est la première fois que je lance une bande dessinée », s’est-il amusé. Bien sûr, on n’oserait plus — avec raison — décrire la bédé comme un art mineur, un sous-genre de la littérature. Art Spiegelman pourrait bien, dans les prochaines années, être nobélisé.

La noblesse de cet art n’est pas en cause ici. Mais ce livret de quelque 20 pages ayant reçu la sanction du premier ministre a de quoi susciter plusieurs malaises. Même quand il se veut cool et métaphorique comme Radicalishow, tout art « édifiant » (ici employé dans son sens péjoratif) est grossièrement didactique, moralisateur, infantilisant ; ses « messages » ressortent de manière involontairement comique. On ne fait pas de bonne bédé avec de bons sentiments.

Conçu à partir de témoignages de sept jeunes déradicalisés, l’ouvrage s’avère en fait un réquisitoire gratuit contre la charte des valeurs du gouvernement Marois ; et peut-être en partie, aussi, contre le projet de loi 62 sur la « neutralité religieuse » (terme visé dans la bédé) de l’actuel gouvernement. Autrement dit, les législations cherchant à affirmer la neutralité ou la laïcité de l’État sont désignées comme les seuls déclencheurs de la radicalisation ! Prévisible : il est tentant pour un groupe comme les sept consultés de trouver un bouc émissaire, une cause extérieure les ayant fait basculer. Ça dispense de bien des réflexions douloureuses.

Le premier ministre est naïf s’il croit que ce type d’« outil », imprimé en peu d’exemplaires et diffusé sur le Web, pourra prévenir quelque radicalisation que ce soit. D’autant plus qu’on y cultive cette thèse simpliste et « chartophobe », déresponsabilisante pour les radicalisateurs, au premier chef les islamistes. Thèse que le premier ministre a appuyée sans vergogne, mardi. Avec une dose malsaine de partisanerie. Car à l’écouter, son projet de loi 62 sur le visage à découvert était totalement différent de la fameuse charte. Ce même mardi, pourtant, le projet de loi 62 proscrivant les voiles intégraux était descendu en flamme par la Commission des droits de la personne, qui l’estime discriminatoire. Enfin, on peut trouver commode de mettre toutes les « radicalisations » sur le même pied — comme M. Couillard se plaît tant à le faire — y aurait-il eu une conférence internationale sur le sujet, à Québec ou ailleurs, en l’absence de l’islamisme fou qui tue sur tous les continents ? On peut en douter. Sinon, c’est à croire qu’on vit dans une bédé.

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23 commentaires
  • Jean-Charles Morin - Abonné 3 novembre 2016 00 h 34

    A-t-on pensé aux droits d'auteur?

    La bande dessinée dont il est ici question fait une utilisation et une instrumentalisation sans vergogne d'une multitude de personnages (Darth Vader, Princesse Leia, Chewbacca, Olive Oyl pour n'en nommer que quelques uns) issus du monde de la fiction animée cher à nos voisins américains (Star Wars, Popeye, Scream, entre autres).

    À ma connaissance, toutes ces concoctions empruntés à des imaginaires créés par d'autres ne sont pas encore tombés dans le domaine public et sont donc couverts par les droits d'auteurs. Ces derniers ont-ils été dûment acquittés?

    D'autre part, je serais curieux de savoir si cette bande dessinée identifiant des personnages fictifs à des extrémistes et autres ex-radicalisés a été soumise aux ayant-droits pour leur approbation avant publication. N'oublions pas que ces derniers, de grandes corporations multinationales pour la plupart, ont le bras long.

    Je ne serais pas surpris d'apprendre bientôt que, dans sa hâte de pourfendre les "adorateurs de la charte" et en faire des vecteurs de radicalisation, notre bon gouvernement va se farcir une poursuite salée pour violation du droit d'auteur et utilisation de la création d'autrui sans permission.

  • Marc Therrien - Abonné 3 novembre 2016 01 h 18

    Le problème de la neutralité

    Le paradoxe qui survient souvent en communiquant pour être certain d'être clair et de bien se faire comprendre est qu'on emploie trop de mots ou des mots qui sont de trop qui viennent créer la confusion que l'on souhaite éviter. À moins que la confusion soit effectivement l'effet recherché par trop de clarté apparente.

    Je comprends très bien le concept de la laïcité, la séparation des pouvoirs politique et religieux qui fait que ni l'un ni l'autre s'ingère dans le pouvoir qui n'est pas le sien. Le problème survient avec l'ajout de l'idée de neutralité de l'État qui réfère à l'absentation, au laisser-faire, au refus de prendre parti ou à la volonté de se tenir en dehors des hostilités. L'État se veut neutre, mais les sous-groupes qui composent la population générale sont loins de l'être et s'entre-déchirent pour les valeurs qu'il chérissent. Neutralité et hiérarchisation des valeurs sont des idées antinomiques. De persister dans ce paradoxe insoluble n'entrainera que paralysie et immobilisme. À moins qu'on persiste à délibérer pour ne pas décider.

    La laïcité est un concept clair et précis qui me suffit.

    Marc Therrien

  • Eric Lessard - Abonné 3 novembre 2016 06 h 57

    Quelle genre de société voulons-nous?

    Il y a deux grands modèles de société dans le monde. Celle de l'élite libérale occidentale, dont Justin Trudeau est un parfait exemple. Dans ce modèle-là, une charte des valeurs est un non sens puisque que c'est justement la pluralité des cultures et des valeurs qui est valorisée, une société cosmopolite.

    Le deuxième modèle est un modèle national, assimilisateur, où seule la culture nationale est valorisée. Le Japon est un exemple de ce genre de société qui a très bien réussi. Quand vous vivez dans une société où tout le monde partage la même culture et les mêmes valeurs, c'est très facile à gérer.

    Au Québec, nous avons Montréal qui est une ville cosmopolite et le reste du Québec qui est plutôt sur un modèle de culture nationale.

    La vrai question est de se demander si les Québécois veulent vivre dans une culture nationale ou une culture cosmopolite.

    • Sylvain Auclair - Abonné 3 novembre 2016 07 h 09

      Sophisme du faux dilemme.

    • Diane Guilbault - Abonnée 3 novembre 2016 07 h 39

      Paris est sans doute une des villes les plus cosmopolites du monde et elle est laïque. Confondre religions et culture, il faut le faire! Les religions ne sont certainement pas les seuls éléments de la diversité. Les religions, trop de gens l’ignorent, sont des systèmes de croyances avec leurs «lois» qui dans certains cas ne sont plus en phase avec nos lois actuelles, notamment en matière d’’égalité entre les hommes et les femmes. La laïcité permet la cohabitation paisible de tous et de toutes, en dégageant un espace «neutre» où les lois sont les mêmes pour tous et toutes . Vivement des cours de citoyenneté pour comprendre la richesse de la laïcité et de la démocratie!

    • Michèle Lévesque - Abonnée 3 novembre 2016 08 h 01

      C'est là une position manichéenne à mon avis.

    • Anne Sarrasin - Abonnée 3 novembre 2016 08 h 12

      Nous devinons votre préférence. Mais aucun des deux types de culture n'est idéal. Culture nationale peut parfois rimer avec racisme, xénophobie et repli sur soi. Lorsqu'une population est trop homogène, c'est peut-être plus facile à gérer, mais ça risque également de donner aux citoyens une légitimité dans leurs valeurs communes, même si elles sont discutables. L'histoire regorge d'exemples.

    • Christiane Gervais - Inscrite 3 novembre 2016 08 h 17

      Vous mélangez tout! On peut vivre dans une culture cosmopolite, composée de toutes les cultures. Une religion, bien qu'elle fasse partie des cultures des peuples, n'est pas une culture.

      Vous avez beau prêcher une société cosmopolite, encore faudrait-il qu'elle soit composée de citoyens qui savent de quoi ils parlent.

    • Jean-Sébastien Garceau - Inscrit 3 novembre 2016 08 h 59

      Ouain ... votre exemple de société nationale a des symptômes plutôt désagréables qui vient avec : une rigueur d'esprit, une certaine xénophobie, un sens du devoir et une pression individuelle exacerbée jusqu'à l'absurde.
      C'est bien au Japon qu'on voulait fermer les facultés de sciences humaines dans les universités parce "ce n'est pas utile à la société".
      Chacun des deux modèles a des dangers, le monde multiculturel a de la difficulté à faire en sorte qu'on puisse se rejoindre, mais le monde national est peut-être très dur contre ceux et celles qui ne rentrent pas dans son idéal : même contre sa propre culture, nous pourrons lui retrancher les marginaux et les anticonformistes.
      Tous dans le moule ?

    • Diane Guilbault - Abonnée 3 novembre 2016 14 h 11

      «et le reste du Québec qui est plutôt sur un modèle de culture nationale.»

      Considérant ce que vous dites de la culture nationale, j'aimerais savoir si c'est un jugement qui repose sur des données probantes? Votre impression? Vos séjours dans les différentes régions du Québec? La télé? Vos préjugés?

    • Claude Bariteau - Abonné 3 novembre 2016 15 h 16

      Monsieur Lessard, votre dichotomie présente des oppositions en présumant qu'elles renvoient au nationalisme intégrateur ou au libéralisme occidental prétendûment ouvert à la diversité, donc réfractaire à la laïcité.

      Pr, la laïcité ne s'y retrouve pas parce qu'elle est une assise du commun au sein d'un État de droit faisant en sorte que la diversité des pratiques religieuses ne s'y exprime pas et que des règles font en sorte d'en exclure les manifestations.

      Un étant démocratique prônant le libéralisme économique peut y conduire tout autant qu'un État où le concept de nation a une connotation politique et culturelle plutôt que simplement politique.

      Le concept d'État-nation, qui s'est développé avec l'idée de nation a mis au point des règles pour préciser le « vivre-sensemble » sur la scène publique et dans les organismes de l'État. Qu'il sont en révision n'implique pas le rejet de la laïcité.

      Le Canada est en contruction nationale depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Sous le gouvernement Trudeau-père, il s'est affirmé État bilingue et multiculturel donnant priorité à la liberté de l'expression des individus en son sein, que cautionne sa Cour suprême.

      Trudeau-fils poursuit son oeuvre en constuisant un Canada en société politique post-nationale, qui demeure néanmoins un projet politique national. Sa particularité est qu'il n'y ait pas de commun autre que la diversité exprimée, notamment religieuse, sur la base des libertés individuelles.

      Ce modèle cadre avec une conception élitiste du pouvoir propulsant les élus au-dessus du peuple. Aussi les élites préfèrent l'expression de la diversité à celle des valeurs démocratiques.

      Dans l'autre modèle, l'élitisme, comme la royauté, est élagué à la faveur d'un ordre politique dont les citoyens et les citoyennes sont à la fois les arbitres et les décideurs, ce qui les incite à valoriser des pratiques qui en assurent le maintien.

      Cela dit, le pouvoir du peuple est l'enjeu de la laïcité.

  • Michèle Lévesque - Abonnée 3 novembre 2016 07 h 00

    Un témoignage n'est pas une thèse

    Le PM fait de quelques témoignages une thèse, ce qui montre son envergure intellectuelle. La vérité, c'est qu'il poursuit son petit bonhomme de chemin en instrumentalisant tout ce qui lui tombe sous la main à des fins partisanes (ex. l'élection de Lisée, la politique française de Valls et la résistance wallonne). Mais ici, le manque de profondeur et de discernement du PM devant le drame terrible de la radicalisation fait vraiment mal. Nulle part nous le voyons envisager l'hypothèse que sa récupération de la bédé puissent alimenter la radicalisation en ciblant comme boucs émissaires les défenseur(e)s de l'idée nationale, du visage découvert, de l'égalité hommes-femmes et de la laïcité. Mais qu'importe que le Québec se radicalise encore plus tant que la cagnote des votes libéraux se remplit : est-ce là sa logique ?

    *

    La chartophobie est généralisée et même l'excellente Hélène Buzzetti n'y aurait pas échappé avant-hier en insérant ce que je crois bien être sa thèse personnelle à même des propos attribués à Soheib Bencheikh. Je la cite : "Pour Soheib Bencheikh [...] cet Occident tout pétri de bonnes intentions — et armé de chartes en tout genre — sape la lutte que mènent à l’interne les éléments plus progressistes de la communauté musulmane. L’intellectuel en veut pour preuve le débat sur le voile." ("La modernité ou la marginalité", Le Devoir, 1er nov. 2016). En supposant que cette pensée soit bien celle de S. Bencheikh, ce dont je doute, de quelle chartes au pluriel parle-t-on ici ? La Canadienne ? Celle, antérieure, des Droits et libertés de la personne du Québec ? Celle, abattue, des péquistes Marois et Drainville portés au bucher en 2013-2014 ? Celle encore inexistante sur la laïcité ?

    Quelques témoignages ne font pas d'une bédé une thèse et des insinuations ne sont pas des arguments d'autorité. La chartophobie montre qu'une chasse aux sorcières est en cours. Quel rôle y joue donc le PM du Québec ?

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 3 novembre 2016 07 h 29

    Bref !

    « Conçu à partir de témoignages de sept jeunes déradicalisés, l’ouvrage s’avère en fait un réquisitoire gratuit contre la charte des valeurs du gouvernement Marois » ; « il est tentant pour un groupe comme les sept consultés de trouver un bouc émissaire, une cause extérieure les ayant fait basculer. » (Antoine Robitaille, Le Devoir)

    De ces citations, double douceur :

    A : Bien qu’on table sur des « boucs émissaires » pour dévaloriser, ou revaloriser certains phénomènes plutôt « douteux » (ici, sur et contre la Charte de Bernard), il est comme important de se rappeler que la radicalisation des jeunes, voire des universitaires ?!, tend à reposer sur des questions liées au libre-arbitre, et ;

    B : Si ce genre d’ouvrage s’inspire du mode réquisitoire pour valider des raisons ou motifs de radicalisation, il y a lieu de réfléchir à deux fois avant publication !

    Bref ! - 3 nov 2016 -