Valeurs canadiennes

Une « déclaration d’indépendance face à la domination du Québec » : voilà comment, en 2010, Danny Williams, ancien premier ministre de Terre-Neuve, présenta le projet hydroélectrique Muskrat Falls. Six ans plus tard, c’est un tel fiasco que la faillite menace la petite province de quelque 530 000 habitants. Le fédéral, déjà impliqué, se dit ouvert à garantir d’autres emprunts. Le Québec rechigne ? Une ministre terre-neuvienne le somme de respecter les « valeurs canadiennes ». Devant cette « concurrence déloyale » à Hydro-Québec, le gouvernement Couillard devrait sortir de son bon-ententisme.

Le projet de Muskrat Falls, dans le bas du fleuve Churchill, couplé à des lignes de transmission électriques sous-marines de quelque 200 km vers Terre-Neuve, puis la Nouvelle-Écosse, devait désenclaver le pays de Joey Smallwood. Un vieux rêve mégalomane allait enfin se réaliser : contourner le Québec pour vendre de l’électricité aux Américains via les Maritimes. Une revanche pour l’entente ruineuse de 1969 avec le Québec au sujet de l’électricité des chutes Churchill. Aux mépris des habitudes, voire de la Constitution (la production d’électricité est une compétence exclusive des provinces), le fédéral — en fait le gouvernement Harper qui souhaitait percer à Terre-Neuve… — mit le bras dans le tordeur, avec l’appui de tous les partis, sauf le Bloc : il offrit une garantie d’emprunt de 6,4 milliards de dollars. Un de ses prétextes était comique, venant de lui : « réduire substantiellement les émissions de gaz à effet de serre ».

Trois ans plus tard, les ratés se multiplient : erreurs majeures de conception, accidents, mauvaise planification environnementale, manifestations autochtones, etc. La centrale devait produire de l’électricité dès 2017. L’échéance a été repoussée à 2019. La semaine dernière, de nouveaux délais se sont ajoutés : des manifestants autochtones ont réussi à obtenir que soient réévalués les risques de pollution au mercure.

Les coûts explosent. L’« Hydro » de Terre-Neuve, Nalcor, se querelle avec Astaldi Canada, firme italienne embauchée pour construire le barrage (pour éviter d’avoir recours à des castors québécois, pourtant experts mondiaux en ces matières ?). Aucun contrat d’exportation ne se profile à l’horizon, admet Nalcor. De 6,2 milliards de dollars qu’ils devaient être au départ, on en serait, selon les dernières évaluations, à 11,4. Embauchée par le gouvernement terre-neuvien, Ernst & Young évoquait en avril un coût final de 15 milliards. D’où la demande de Terre-Neuve au gouvernement Trudeau : hausser, voire éliminer le plafond de la garantie d’emprunt, fixé à 6,4 milliards de dollars au départ.

Dans une première réaction mercredi, le ministre « responsable des Relations canadiennes », Jean-Marc Fournier, a heureusement condamné la tentation du gouvernement Trudeau d’ajouter à la garantie d’emprunt. Toute nouvelle aide fédérale aggraverait une situation de « concurrence déloyale » déjà créée par le coup de pouce initial. Hydro-Québec, après tout, n’a jamais reçu un sou d’Ottawa pour construire ses barrages. La ministre des Finances de Terre-Neuve, Cathy Bennett, répliqua : elle s’est dite « déçue » de la sortie de M. Fournier, soutenant que « les valeurs canadiennes » devraient l’inciter à « soutenir nos voisins » et rappelant que le Québec touchait beaucoup de péréquation. Étrange quand même : Danny Williams voyait dans Muskrat Falls une « déclaration d’indépendance » par rapport au Québec. Maintenant, les « valeurs canadiennes » signifieraient que le Québec accepte que l’argent fédéral serve à concurrencer de façon déloyale des activités hydroélectriques que le Québec a développées sans l’aide des « voisins ». Comme il devrait accepter sans contrepartie l’aide à l’industrie automobile ontarienne, les contrats pour les chantiers navals dans les maritimes, l’aide à la forêt britanno-colombienne ?

Semblant sonné par la réplique terre-neuvienne, M. Fournier, le jeudi, revint à son bon-ententisme habituel. Il refusa de réitérer l’opposition de Québec, de peur de soulever d’autres « polémiques », et interpréta l’appel aux valeurs canadiennes comme le « désir de travailler ensemble […] à cette activité commerciale qui est l’avenir de nos régions ».

Qu’a-t-il donc voulu dire ? Qu’il serait prêt à abandonner les revendications québécoises afin d’éviter toute querelle ? Ce ne serait pas étonnant, quand on pense que M. Couillard, le 20 octobre, affirmait que son « devoir, comme premier ministre », était « d’avoir une bonne relation de travail avec la personne qui est premier ministre du Canada ». Comme le lui a rappelé à juste titre Jean-François Lisée, son devoir premier est de défendre les intérêts du Québec. Et une partie de ceux-ci sont en jeu dans le gâchis de Muskrat Falls.

20 commentaires
  • Alain Raby, Raby - Abonné 31 octobre 2016 01 h 15

    Valeurs canadiennes du Lac meech

    ET l'accord du lac Meech refusé par l'ex- premier ministre de Terre- Neuve, un dénommé Clyde Well, n'était-ce pas vraiment anti-canadien ??? Alors gardez votre leçon pour vous, madame la ministre de Terre-Neuve.

    • Jacques Lamarche - Abonné 31 octobre 2016 16 h 20

      Quelle belle expression pour occulter un sentiment de mépris et de rejet! Et faire avaler des couleuvres à l'opinion!

      Il faut souligner le travail de recherche de M. Robitaille! Magnifique éditorial qui illustre fort bien la mécanique politique canadienne qui se joue dans le dos du Québec, les silences et la désinformation aidant, notre gouvernement se voulant comme toujours complaisant!

      Il est quand navrant de constater que jamais le PQ et les forces souverainistes n'aient pu dénoncer les supercheries et les tromperies, depuis tout ce temps! Il leur manque, de toute évidence, des ressources et des canaux pour parler aux gens, à ceux qui se fient aux vents pour se former un jugement.

    • Claude Gélinas - Abonné 31 octobre 2016 19 h 11

      Récompensé par la suite pour sa forfaiture, son complice Jean Chrétien le désignait juge de la Cour d'Appel de sa province.

      La nuit des longs couteaux cela vous dit quelque chose !

      Pas de traitement préférentiel pour Québec et pas de traitement préférentiel pour Terre-Neuve. Ce qui est bon pour Pitou n'est-il pas bon pour Minou !

      Ce qui s'appelle un traitement équitable dans le Canada le pluss pluss meilleur pays du monde.

  • Claude Bariteau - Abonné 31 octobre 2016 06 h 02

    Se plaindre de Muskrat Falls, peine perdue !

    Se plaindre en rappelant que le Québec a développé, seul, son hydro-électricité et revendiquer que le Canada ferme le robinet seraient inappropriés venant d'une province boostée de péréquation.

    Le même argument a été utilisé pour que le Québec laisse transiter sur les pourtours du Saint-Laurent le pétrole sale de l'Alberta vers les marchés internationaux.

    Or, s’il reçoit de la péréquation, c’est que le Canada l'a instaurée dans les années 1940 pour éviter que des provinces soient perdantes avec la construction nationale de l'économie canadienne. En cela, la péréquation protège en partie les Canadiens des effets négatifs de ces développements là où ils vivent.

    Or, pour Terre-Neuve et l'Alberta, ces bénéficiaires doivent se tenir coi et cesser de brailler.

    Imaginons plutôt le Québec un pays indépendant.

    La péréquation canadienne ne s’y applique plus.

    Par contre, le Québec peut refuser de « s’empipeliner », à la limite demander des compensations et des garanties dont l’effet serait dissuasif, car elles impliquerait des coûts tels que les promoteurs du pétrole sale de l’Alberta abandonneraient le projet Énergie-Est.

    Quant à l’appui canadien à Muskrat Falls, à moins d’avoir réalisé des gains territoriaux au Labrador, le Québec peut recourir à un arbitrage au sein de l’ALÉNA pour concurrence déloyale, faire des pressions sur le Canada et les États-Unis et réaliser des ententes avec les acheteurs d’électricité aux États-Unis bloquant les ventes envisagées par Terre-Neuve.

    Dans les deux cas, le Québec fait la promotion de ses intérêts plutôt qu’être à la remorque du Canada.

    En somme, indépendant, il peut même supporter l'indépendance de Terre-Neuve. Mais, dépendant au Canada, il ne peut que brailler, quémander et être dénigré.

    • Jacques Patenaude - Abonné 31 octobre 2016 09 h 10

      La ministre des Finances de Terre-Neuve, Cathy Bennett a rappelée que le Québec touchait beaucoup de péréquation. Ironique venant d'une ministre Terre-Neuvienne. Il me semble que Terre-Neuve en a et en bénéficie encore passablement.

    • André Nadon - Abonné 31 octobre 2016 09 h 29

      La péréquation est un faux argument utilisé par le Canada pour justifier la moitié des impôts que nous payons au fédéral et le manque d'investissements créateurs d'emploi au Québec ainsi que le refus de dédommager le Québec en cas de catastrophes naturelles ou accidentelles.
      On n'a qu'à penser au Lac Mégantic ou à la crise du verglas et le refus de payer la réclamation légitime de 400 millions dHydro-Québec.
      Que penser du désastre de la Voie maritime pour l'industrie ferroviaire et le transport à Montréal; qu'on pense au pont Champlain.
      Que penser du désastre de l'Aéroport de Mirabel pour le transport aérien.
      Que penser de la loi spéciale de PET pour empêcher la CDP de prendre le contrôle du CP. Que penser du désastre de la pêche à la morue et de l'expropriation de Forillon pour faire un Parc Canada qui est maintenant fermé. Que penser du 35 milliards pour les navires à Vancouver et Halifax et rien pour le Québec. Que penser du sauvetage de l'industrie automobile en Ontario qui nous a coûté 3 milliards en pure perte. Que penser des 110 milliards consentis aux pétrolières qui recoivent encore 3 milliards par année. Que penser des 3oo milliards pour les inondations dans l'ouest. Que penser des 6.4 milliards à Terre-Neuve pour concurencer Hydro-Québec.
      Quant à la pérequation, voici le montant reçu par habitant en 2011:I.P.E=$2354, N.E=$1990, Ma.=$ 1388, N.E.=$1254, QC.=$984.
      Les provinces qui ne recoivent pas de péréquation, reçoivent une aide subtantielle du fédéral, soit pour le pétrole, soit pour l'industrie automobile et le transport aérien, soit pour le bois d'oeuvre, soit pour les dépenses fédérales.
      Qui croyez-vous est gagnant et perdant avec le système de péréquation et avec notre appartenance au Canada?
      Si le système est si bon, comment se fait-il que nous soyons si endetté et que nous recevions encore de la péréquation?
      Avons-nous raison de nous plaindre et d'être considéré comme entretenus?

    • Claude Bariteau - Abonné 31 octobre 2016 14 h 21

      Monsieur Nadon, avec tous les arguments que vous soulevez, nous n'avons qu'un choix : quitter le Canada, car se plaindre, chercher de la considration ou, comme d'autres le suggèrent ci-bas, avoir des représentants revendicateurs enferment le peuple québécois dans le Canada et c'est ce qu'aime entendre le Canada, car il continue d'exercer son contrôle.

    • Charles Lebrun - Abonné 31 octobre 2016 14 h 47

      Précisions
      En premier lieu, je ne crois pas que la péréquation telle que nous la connaissons, ait été instauré dans les années '40 mais bien en 1957. Elle a été mise en place afin de faire en sorte que la capacité fiscale par habitant des provinces "réceptrices" soit égale à celle des deux provinces les plus riches, à savoir la Colombie-Britannique et l'Ontario. Cette capacité fiscale étaient, alors, essentiellement l'impôt sur le revenu des particuliers, des sociétés et sur les successions. Plusieurs pensent que la péréquation a pris son origine lors du rapport Rowell-Sirois déposé en 1940. Mais, dans les faits, il y a eu la Seconde Guerre mondiale et les recommandations de ce rapport ont été remises dans l'actualité qu'au début des années '50 pour être institutionnalisée en 1957.

      À titre indicatif, il y a eu cinq grandes phases dans ce programme.
      1- Mise en place de 1957 à 1966
      2- Croissance de 1967 à 1981
      3- Croissance limitée de 1982 à 2003
      4- Examen du programme et d'enveloppe fixe de 2004 à 2006
      5- Nouvelle formule à partir de 2007

      Source: Les enjeux des ressources naturelles dans la péréquation; cas des nouvelles redevances hydrauliques au Québec. Soufienne Ben Mabrouk, Maîtrise en économie, Université Laval, 2008 [sous la supervision de Jean-Thomas Bernard]
      http://archimede.bibl.ulaval.ca/archimede/fichiers

    • Claude Bariteau - Abonné 1 novembre 2016 12 h 31

      J'ai écrit que la péréquation avait été instaurée en 1940, alors que j'aurais dû signaler qu'elle fut conçue en 1940 puis instaurée en 1957.

      Monsieur Lebrun, merci de ce rappel judicieux.

  • Robert Bernier - Abonné 31 octobre 2016 06 h 45

    Et l'électricité d'Ontario

    Vous écrivez: "Maintenant, les « valeurs canadiennes » signifieraient que le Québec accepte que l’argent fédéral serve à concurrencer de façon déloyale des activités hydroélectriques que le Québec a développées sans l’aide des « voisins ». Comme il devrait accepter sans contrepartie l’aide à l’industrie automobile ontarienne, les contrats pour les chantiers navals dans les maritimes, l’aide à la forêt britanno-colombienne ?"

    C'est oublié que le développement de l'électricité d'origine atomique en Ontario a également été fortement financée par les gouvernements canadiens. Et ça, c'est sans compter le CNRC dont la plupart des grands laboratoires sont à Ottawa.

    En somme, il n'y a qu'au Québec qu'on doive se contenter de péréquation et assumer qu'il n'y aura jamais, ici, d'investissements structurants.

    Robert Bernier
    Mirabel

  • Denis Miron - Abonné 31 octobre 2016 07 h 53

    Y a-t-il quelqu'un pour représenter le Québec quelquepart?

    «les « valeurs canadiennes » signifieraient que le Québec accepte que l’argent fédéral serve à concurrencer de façon déloyale des activités hydroélectriques que le Québec a développées sans l’aide des « voisins ». Comme il devrait accepter sans contrepartie l’aide à l’industrie automobile ontarienne, les contrats pour les chantiers navals dans les maritimes, l’aide à la forêt britanno-colombienne ?»

    Québec devrait-il aussi accepter le silence d’Ottawa quant à l’aide financière à accorder à Bombardier?
    Être «canadian», pour un Québécois, demande beaucoup d’acceptation, pour ne pas dire beaucoup de renoncement à soi-même pour pouvoir laisser ainsi sa place aux autres sans dire un mot, souhaitant peut-être même un jour disparaître comme un tas de poussière sous le tapis de la con-fédération avec la bénédiction du sourire béat d’un Couillard, d’un Fournier, d’un Trudeau, d’un Dion, d’un Garneau …tatoué dans la face

  • François Dugal - Inscrit 31 octobre 2016 08 h 08

    Le "Raftman"

    Pourquoi notre courageux "raftman" en chef, monsieur le ministre Jean-Marc Fournier en personne, ne remonte-t-il pas cette fois-ci la rivière des Outaouais afin de "défendre les intérêts des québécois" à Bytown?
    Comme le dit la chanson traditionnelle (ringarde et passéiste) :
    "Laissez passer les raftman,
    Bing sur la ring bing bang."