Vivre de l'art

Le Parti libéral du Québec en avait fait une promesse électorale: «permettre aux artistes et créateurs professionnels de vivre de leur art». Sur papier, la chose est noble, pertinente, simple. Mais dans les faits, il y a peut-être moins péril en la demeure qu'on ne le croit.

L'étude sur le salaire des artistes rendue publique par la ministre de la Culture, Line Beauchamp, s'appuyait sur une prémisse largement répandue: ceux-ci, à d'infimes exceptions près, sont condamnés à la pauvreté. D'où l'absolue nécessité de voir ce qui peut être fait «pour mieux vivre de l'art», pour reprendre le titre de l'étude.

Or, surprise, celle-ci ne démontre pas de misère généralisée, un phénomène en soi remarquable pour un univers où le nombre de qui se veut artiste va se décuplant. Certes, il y a quelques très riches et plusieurs très pauvres (mais s'agit-il de débutants? L'étude ne le dit pas) quand on examine les données globales. Mais au final, il faut plutôt retenir l'état des lieux très nuancé qui ressort lorsque l'étude distingue les revenus selon les catégories professionnelles. Dès lors, on le constate: ce ne sont pas les artistes qui ont des problèmes mais certains métiers qu'il faut appuyer.

Bien sûr, nul ne pleurera sur le sort des humoristes, dont le revenu annuel moyen est de plus de 90 000 $. Les Québécois aiment rire, ces gens remplissent leurs salles: tant mieux. Mais les écrivains ne sont pas si mal logés non plus avec leurs revenus moyens de 51 000 $. D'accord, ils ne les tirent pas tous de leurs livres, mais qui soutiendra que leur travail d'écriture n'est pas conciliable avec l'enseignement, la traduction, le journalisme, toutes activités qui complètent la journée de l'écrivain, comme le démontrait une étude récente de l'Observatoire de la culture et des communications du Québec?

À l'inverse, le sort des danseurs est pitoyable, et il y a d'autant plus urgence d'agir en ce domaine que la situation est documentée depuis longtemps, que ces gens ont des carrières courtes et qu'ils y sacrifient leur corps à raison de 20 000 $ par année. Des danseurs cherchent actuellement à établir un contrat-type qui serait signé avec les compagnies: c'est là un minimum à leur consentir.

Par contre, il faudrait plus de détails sur le vaste monde des métiers d'art et des arts visuels, dont les revenus moyens sont, comme pour la danse, plus bas que la moyenne. De qui s'agit-il, où faut-il agir? Seule une étude aussi approfondie que celle menée par l'Observatoire de la culture auprès des écrivains donnera réponse à cette question. Il faut avoir la patience de l'attendre.

C'est donc à des exercices ciblés de ce type que doit se livrer la ministre de la Culture. Pour le moment, il est plutôt question de permettre aux artistes d'étaler leurs revenus, de participer à des régimes de retraite, d'avoir accès à la CSST. Des gestes effectivement incontournables, mais pas seulement pour les artistes, pour l'ensemble des travailleurs autonomes du Québec, qui subissent les mêmes lacunes en matière de protection sociale.

À cet égard, plutôt que de tomber dans le clientélisme, il vaudrait mieux que le gouvernement tire de sa tablette le rapport Bernier commandé sous les péquistes, qui formulait à propos du travail atypique une série d'importantes recommandations, applicables à tous. Le meilleur moyen de sortir l'artiste de sa bulle de gloire ou de misère, de ce statut d'être à part qui le magnifie ou le dessert, n'est-il pas aussi de faire en sorte qu'il partage le sort de tous ses concitoyens?

jboileau@ledevoir.ca